Interview : Marco Bellocchio

On 06/12/2016 by Nicolas Gilson

Dans le vaste lobby de l’hôtel Métropole, Marco Bellocchio paraît un journal à la main. Aussi, c’est après qu’il ait parcouru les pages de la La Repubblica, en prêtant une attention particulière aux sports, que l’interview prend place. Révélé dans les années 1960 et plébiscité depuis par les plus grands festivals, le réalisateur italien est présent à Bruxelles pour défendre FAI BEI SOGNI et SANGUE DEL MIO SANGUE qui trouvent le chemin des salles alors que I PUGNI IN TASCA resort sur une copie restaurée. Rencontre.

Marco Bellocchio FAI BEI SOGNI Cannes 2016

Qu’est-qui vous a conduit à réaliser l’adaptation de FAI BEI SOGNI ? - La démarche était un peu différente de mon travail habituel car un producteur qui avait les droits sur le livre de Massimo Gramellini ma proposé de réaliser l’adaptation. Le roman a eu un très grand succès en Italie, mais je ne l’vais pas lu. Je lui ai demandé le temps de le lire afin de lui répondre et j’ai trouvé dans cette histoire et dans ce personnage un drame qui m’a beaucoup touché. J’y trouvais la possibilité de reconstruire d’un point de vue cinématographique une histoire que je pouvais nourrir d’inspirations personnelles. J’ai naturellement essayé de le personnaliser selon ma manière de voir et de filmer.

Comment vous êtes-vous réapproprié cette histoire ? – Au fond l’histoire est assez fidèle au livre, cependant le langage, la manière de construire les images est inévitablement personnelle. Cela s’est fait naturellement.

La place de la figure maternelle est ici très importante. – Le personnage de la mère, dans ce film, est représenté d’une manière différentes des mères que j’ai imaginées auparavant. Ma mère était une femme fatiguée et je n’ai pas connu l’amour exclusif qu’a reçu Massimo (ndlr la protagoniste de FAI BEI SOGNI). Cette représentation m’attirait car c’était l’extrême opposé de mon expérience personnelle. Le personnage de la mère est récurrent dans mon travail. C’était déjà le cas dans mes tableaux avant que je ne fasse du cinéma.

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Au-delà de cette figure maternelle, les femmes sont très présentes dans votre cinématographie. Même lorsqu’elle sont au second plan vous tendez à les sublimer. C’est notamment le cas dans SANGUE DEL MIO SANGUE où vous transcender une forme de douleur universelle de la femme. - Dans le cas de SANGUE DEL MIO SANGUE, c’est avant tout une image forte. La femme y est plus résistante que l’homme qui y est présenté comme faible. Elle subit une forme de désillusion : elle aimait un homme et commence à aimer un autre, mais les deux la déçoivent car il n’ont ni le courage ni le caractère de la suivre. Les hommes n’ont pas le courage de braver l’institution de l’Eglise ou l’état des choses conservateur. Dans le temps présent du film, le sourire d’une jeune fille suffit à décomposer le vieux vampire. La réapparition miraculeuse de la femme qui a été murée vivante représente la punition mortelle de la figure vampirique de l’inquisiteur. Je travaille avec mon expérience, et dans mon esprit l’image de la femme s’impose comme plus forte. Il y a plusieurs réalités et représentations de la femme, mais je n’ai pour elle que de l’admiration, et jamais de mépris.

A la fin de SANGUE DEL MIO SANGUE, vous semblez clamer la mise à mort du patriarcat tant critique de ce système de société dominé par les hommes est évidente. - Oui, un système dominé par les hommes mais aussi par les grandes institutions comme l’Eglise. Dans le « présent » du film, les vieilles institutions liées aux partis et à l’Eglise sont en pleine décadence parce que le système actuel de la « globalisation » qui permet de connecter tout le monde, ou presque, brise les murs refermant ce village sur lui-même. Dans cette situation de pleine décadence, les vieux patriarches, les vieux vampires, qui tiraient les ficelles voient que la fin est proche. Et aussi bien quand le cas du vieux vampire que de l’inquisiteur, une image de femme déterminera leur mot.

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Comment définiriez-vous votre style ? – Ce sont les critiques qui peuvent le faire. Je ne me pose pas cette question. Je peux retrouver, dans des films complètement différents, un regard qui va les relier entre eux. La lumière, le jeu des acteurs, le mouvement de la caméra répondent toujours à un style qui va en dehors de réalisme tout y y étant liés. Quand j’étais étudiant en cinéma, j’étais particulièrement touché par le cinéma muet et par l’expressionnisme allemand. C’est certainement le mouvement qui m’a le plus touché, autant dans la peinture que dans le cinéma. Cette expressivité un peu forcée, au-delà du réalisme, est un élément que l’on peut retrouver dans le respect cependant un certain réalisme. Mais ça dépend vraiment de film en film. Dans SANGUE DEL MIO SANGUE, je fais preuve de libertés qui ne trouvent pas d’explications rationnelles. En ce sens, c’est un film qui perturbe le spectateur qui est habitué, par la grande école américaine, à tout comprendre tout – s’il va voir un film, très beau, de Spielberg tout y est expliqué, tandis qu’en Europe, on ne se sent pas obligé de tout expliquer.

Si vous vous montrez très critique à l’égars des institution, au fil du caractère baroque de votre mise en scène, vous vous révélez des plus taquins. – Ça répond d’un sens de l’humour relativement ironique ; de mon caractère. Si je songe à un grand metteur en scène comme Buñuel, il a un humour qui est lié au surréalisme et à la provocation. Outre l’expressionnisme qui se plaçait du côté de la lutte sociale, j’ai été touché par le mouvement surréaliste qui était très virulent dans sa provocation de l’Eglise Catholique. Je ne cherche pas à faire rire, mais ce sont des choses qui me viennent naturellement notamment dans les moments tragiques. C’est le cas dans FAI BEI SOGNI quand au coeur d’une situation émouvante, lors de la lecture de la lettre de Massimo. La mère, alors que l’on pourrait s’attendre à ce qu’elle pleure, lui dit de manière vraiment provocatrice : Et quoi, tu veux qu’on s’embrasse ?! C’est une espèce de réaction, de provocation, surréaliste.

Fais de beaux rêves marco bellocchio

La liberté qui est la vôtre au fil de votre production est-elle aujourd’hui une chose acquise ou devez-vous encore vous battre pour la conserver ? - Je dois toujours me battre tant pour défendre une liberté au niveau de la dramaturgie qu’au niveau personnel. Il y a toujours un risque d’un certain conservatisme ou d’une préoccupation autocentrée sur l’observation de son propre travail. On peut être la première menace à sa liberté intérieure. C’est une bataille avec soi-même.

Quelle est l’importance de la musique dans vos films ? Son emploi semble aussi libre que votre réalisation, vous n’hésitez par exemple pas à mettre un morceau de musique contemporaine connu sur un film d’époque. Comment travaillez-vous cela ? - La musique est liée à ma mémoire et à mon passé. Mon épouse, Francesca Calvelli, qui est la monteuse de mes films me suggère aussi des choses. La musique est dès lors déjà présente au scénario et pose en un sens le film dans l’histoire. Je me permet en effet des libertés, des anachronismes en mettant de la musique moderne sur une scène se passant au 18ème siècle. Mais il n’y a pas de règle. Depuis quelques années, surtout en travaillant avec le compositeur Carlo Crivelli, je me suis rendu compte que l’idéal serait de composer la musique en parallèle du montage. Selon la tradition, en tout cas lorsque j’ai commencé à faire du cinéma, le compositeur arrivait après le montage. Mais ce rapport n’est pas naturel. La musique prend son importance déjà pendant le montage, il est bien préférable de l’avoir dès cette étape. C’est vraiment un dialogue avec le compositeur ce qui permet à la musique de pénétrer l’image et de transcender les sentiment de la scène voire du film. C’est un vrai travail en profondeur.

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