Interview : Marc Fitoussi

On 23/11/2016 by Nicolas Gilson

Retrouvant Emilie Dequenne qu’il avait dirigé dans LA VIE D’ARTISTE, Marc Fitoussi met en scène avec MAMAN A TORT un parcours initiatique singulier. Epousant le regard de sa jeune protagoniste, Anouk une adolescente de 14 ans interprétée par Jeanne Jestin, le cinéaste dessine une forme d’adieu à l’enfance, à la fois déchirant et savoureux. Rencontre.

Quelle a été la genèse de MAMAN A TORT ? - J’avais très envie de refaire un film sur le monde du travail. J’avais déjà abordé la question dans COPACABANA avec Isabelle Huppert à ravers une formation de vendeurs de multipropriété à Ostende et dans LA VIE D’ARTISTE, mon premier long-métrage, avec Emilie Dequenne. J’ai essayé de trouver un angle original pour parler du monde du travail et plus largement du monde des adultes. Ce stage de troisième, maintenant obligatoire en France, me permettait d’envisager le point de vue de la jeunesse sur ce qui les attend. C’était une façon de dresser un état des lieux de ce que je ressens aujourd’hui, en 2016, de ce monde-là.

"La Ritournelle" de Marc Fitoussi

Vous parvenez à rendre passionnant ce stage de troisième qui a priori n’est rien d’excitant. - On présente surtout une ado qui se retrouve à devoir ranger un placard pendant cinq jours… On le dit tous en France, il y a quelque chose d’extrêmement absurde à proposer cette initiation au monde du travail à des enfants de 14 ans sans qu’ils puissent travailler forcément. Ils observent et on leur donne des tâches ultra ingrates. Le personnage d’Anouk est un visage de l’adolescence. Elle a une certaine gravité aussi elle va tout de suite devenir une sorte de pasionaria pour cette famille qui risque de se retrouver à la rue. Le film fait le lien entre l’adolescence et le monde adulte – et donc le monde du travail. Le film est vraiment entre deux jusque dans son ton : c’est à la fois une comédie et un drame. C’est une proposition un peu hybride.

Une des caractéristiques de votre cinéma réside justement dans les changements de tonalité. - La seule chose que je peux aujourd’hui assumer au vu des cinq films que j’ai pu faire, c’est d’avoir le ton a priori d’une comédie avec des morceaux de drame dedans. Je me suis senti assez proche dans le ton de VICTORIA de Justine Triet parce que le film est aussi présenté comme une comédie et a déçu pas mal de gens qui l’ont vu comme quelque chose de très dépressif. C’est peut-être ce que les spectateurs peuvent ressentir en allant voir mes films et qui là en l’occurence pensent découvrir une mère et sa fille en train de se chamailler. Le film est effectivement beaucoup plus sombre de que ça. PAULINE DETECTIVE sous ses attraits de comédie très ensoleillée était le portrait d’une femme qui venait de se faire larguer et ne parvenait pas à remonter la pente… Ce ton de la comédie me permet surtout de dire des choses graves.

On passe de la petite histoire à la grande histoire : l’entreprise que l’on observe à travers les yeux d’Anouk est la métaphore de la société. - Le film démarre comme une chronique qui pourrait être une comédie légère assez plaisante et devient de plus en plus grave parce que la situation devient de plus en plus grave. D’une point de départ assez anodin, le film fait le portrait de gens sacrifiés, d’un monde adulte totalement corrompu, mais il fallait un point de vue de quelqu’un, à la fois naïf et candide, qui en réalité détient la vérité. Il était important de pouvoir se ranger derrière son regard et de prendre parti : même si ce dont rêve Anouk est impensable, elle a raison. Il y a un discours un peu nauséabond aujourd’hui sur les jeunes générations qui consiste à dire que la jeunesse n’a plus d’idéaux, et j’aimais bien l’idée de faire un film où la jeunesse à raison. Le film considère que l’on peut justement compter sur les générations futures pour changer les choses.

Comment avez-vous travaillé la caractérisation des personnages. Même le plus petit rôle semble très fouillé. - C’est un principe d’écriture que l’on peut retrouver dans mes précédents films. Je n’arrive pas à me cantonner aux rôles principaux. Puisque je fais moi-même mon casting, j’aime bien pour chacun des personnages avoir des choses à dire à ces comédiens que je dois diriger et qu’ils aient quelque chose à jouer. Il y a parfois des rôles très courts où l’on peut penser que c’est quasiment de le figuration, mais j’aime bien pouvoir extrapoler un peu les choses et pouvoir leur donner l’impression qu’ils ont un rôle à défendre. Dans MAMA A TORT, on a beau être dans une relation mère-fille, le film prend l’apparence d’un film choral avec énormément de personnages secondaires qui sont très présents et qui ont tous une partition assez importante à défendre.

Ce qui permet de nombreux apartés qui sont autant de révélateurs. - On peut trouver ça anecdotique, mais l’anecdote nourrit un propos. Tous ces personnages rassemblés montrent un monde assez individualiste. J’ai beau réunir ces personnes au sein d’une entreprise, finalement, ça communique mal entre eux. On sent chez eux beaucoup de solitude et qu’ils sont malmenés par leur boulot.

Maman a tort critique

Quelle est la place des couleurs ? Anouk semble définie par un bleu et un jaune très vifs alors que Cyrielle apparaît revêtir les mêmes couleurs délavées par le temps. - Vous avez tout dit. Ce sont des idées que l’on a au moment de la mise en scène avec la chef déco et la chef costumière. On sent effectivement que cette mère a peut-être eu la même folie douce que sa fille et qu’elle est désormais tout à fait éteinte, mais qu’il subsiste aujourd’hui quelques couleurs qui sont celles qu’Anouk assume pleinement. Cyrielle les dissipe pour peut-être devenir comme ses collègues qui sont toutes dans des couleurs très sombres. Il y a une sorte d’uniformisation ; personne n’ose s’affirmer au sein de cette entreprise. Cyrielle est en train de glisser là-dedans. (…) Ce qui me plaisait aussi dans le choix des couleurs, c’était aussi de faire de cette entreprise un endroit accueillant et chaleureux parce qu’on y trompe les gens. Ces couleurs extrêmement rassurantes sont là pour dissimuler la vérité. C’est un principe qui existe dans beaucoup d’entreprises. Il y a dans le choix de ces couleurs une sorte de dénonciation.

Vous avez un grand souci du détail. - Je suis un peu taré avec les détails dans mes films et de plus en plus. Ça devient obsessionnel et un peu compliqué à gérer, mais selon moi dans un film tout fait sens et en même temps je n’aime pas que tout se voit. Comment parvenir à ce qu’il y ait quelque chose de très senti qui en même temps ne soit pas appuyé. Ce dosage là est un peu compliqué. Mais ça me plait de me dire qu’au début du film, le premier repas qu’Anouk a avec sa mère dans l’entreprise, on peut remarquer que la fille ne fait qu’imiter sa mère en choisissant les mêmes plats au self. Ça me permet de montrer qu’à ce moment-là elles sont unies et elle est dans le mimétisme de sa maman qu’elle admire. En même temps je n’ai pas envie de faire un gros plan sur les deux plateaux pour bien signifier ça. Qui verra qu’elles ont la même salade de carottes râpées ? Peut-être personne, mais c’est une chose qui pour moi compte.

Comment avez-vous porté vos choix de casting ? - J’ai d’abord du trouver Anouk, et donc Jeanne Jestin. Après avoir vu 300 filles mon choix s’est tout de suite porté sur une une fois que je l’ai trouvée. C’était l’évidence. En écrivant le scénario je ne savais pas si Anouk allait être blonde ou brune, et en rencontrant Jeanne Jestin j’ai su que c’était elle. Une fois que j’avais Anouk, j’ai réfléchi à qui pouvait incarner sa maman et m’est venue l’idée de proposer le rôle à Emilie (Dequenne).

La scène d’ouverture, pleine de constraste, nous confronte littéralement au personnage d’Anouk. Comment l’avez-vous envisagée? - On pourrait penser que c’est une idée de montage mais c’était vraiment écrit comme ça dès le scénario. Je voulais présenter le personnage en affirmant la présence parmi des adolescents qui ont l’air tout à fait insouciants d’une fille qui a l’air beaucoup plus contrariée qu’eux et qui est incapable de se fondre dans la masse. Cette première scène est volontairement intrigante et décalée puisque les jeunes qui s’amusent sur ce que l’on découvrira être un tube de Métronomy dansent au ralenti sur du Stravinski. Ce préambule permettait de présenter le personnage comme quelqu’un de décalé, et tout le film va montrer pourquoi ce personnage ne se sent plus à sa place.

Comment avez-vous travaillé la musique ? Est-ce un élément auquel vous pensez par exemple dès l’écriture ? - Pour ce film, je tenais beaucoup à ce que les musiques soient choisies avant de tourner. Il faut toujours s’assurer des droits, et je n’avais pas envie de placer des musiques pour ensuite m’entendre dire que ça coûte trop cher et qu’il faut les changer. Quand la musique apparaît, elle a été pensée en amont et donc les scènes ont même été tournées avec musique. Pour certains travellings, le chef opérateur avait un casque et écoutait la musique qui allait être employée pour la séquence. J’avoue que j’ai désormais envie de travailler comme ça. Je ne crois plus du tout en cette musique que l’on crée après le montage. Il y a toujours une frustration, alors que là je peux être sur de mon coup.

Maman a tort

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