Interview : Lucas Belvaux (Chez Nous)

On 28/02/2017 by Nicolas Gilson

C’est sur le tournage de PAS SON GENRE, alors que les sondages donnent le Front National gagnant aux élections municipales dans une région qui est sociologiquement ouvrière, que l’idée de CHEZ NOUS germe dans l’esprit de Lucas Belvaux. Il s’est alors demandé pour qui voterait le personnage de Jennifer, incarnée par Emilie Dequenne et faire ce film a été une manière de répondre à cette question. Retrouvant l’actrice, le réalisateur met en scène une infirmière à domicile qui est abordée par un parti extrémiste et lui propose d’être tête de liste aux élections municipales. Rencontre.

Chez_nous_Lucas Belvaux

CHEZ NOUS est très documenté, comment avez-vous orienté vos recherches ? - Il y a eu trois axes. Beaucoup de livres on été écrits au cours des 20 dernières années sur le FN – son histoire, ses électeurs, sa sociologie ou sa communication – et j’en ai lu pas mal. Ensuite, il y a tout ce qui a été réalisé par les journalistes de presse écrite, radio ou de télévision ; le reportages de terrain, les enregistrements de réunions de section ou de meetings. Et puis je suis allé sur leurs réseaux sociaux, là où ils communiquent. Ce qui révèle des choses assez inquiétantes, voire épouvantables.

Est-ce que l’idée d’un film sur le sujet est venue de suite ou est-ce qu’elle est née au fil de votre documentation ? - Ça se fait un peu en même temps. Je n’ai pas commencé à écrire tout de suite. Quand j’ai eu l’idée, je n’ai pas vraiment trouvé la forme. Je ne voyais pas comment raconter ce sujet-là. J’ai lu « Le Bloc » de Jérôme Leroy qui m’a donné la forme. Même si CHEZ NOUS n’est pas une adaptation du livre, les deux objets sont un peu de même nature. J’ai écrit avec Jérôme Leroy en construisant mon histoire dans mon coin. Au fur et à mesure de la construction, j’allais sur Internet, je lisais et je me documentais. J’allais aussi sur les sites d’infirmières pour voir quel était leur quotidien et leur ressenti. Sur les blogs, les gens parlent de leur intimité en présentant l’intérêt de raconter des anecdotes et des états d’âme.

Comment avez-vous structuré le scénario ? - Je pars toujours des personnages. Je ne fais pas de plan. J’évite d’avoir trop d’idées préconçues pour être surpris et emmené par mes personnages. Je suis donc parti de l’histoire de Pauline et après, comme quand on jette un caillou dans l’eau, ce sont des cercles concentriques. Les autres personnages présentent alors de la contradiction et des étonnements ; certains sont moteurs et d’autres plus passifs. J’ai quelques points de passage obligés mais je ne connais pas la fin du film quand je commence à l’écrire.

Chez Nous - paradigme familial

Pauline est-elle la colonne vertébrale du film que vous ouvrez plein de fenêtres de manière à appréhender la multitude du prisme. - Absolument. C’est un peu pour ça que j’ai choisi d’en faire une infirmière à domicile. Elle rentre chez les gens sociologiquement différents, d’âges différents, de milieux différents, de pensées différentes, d’origines différentes,… qui ont tous en commun une souffrance physique qu’il faut soulager. Ça me permettait d’écrire une société, à la fois prolétaire et de classe moyenne car tout le monde souffre. Ensuite, c’est un métier très dur pour lequel il faut la vocation. C’est un métier d’engagement, et je voulais montrer comment cet engagement peut être instrumentalisé et récupéré ; comment on instrumentalise la souffrance des gens.

La construction narrative finale veut que le spectateur apprenne des choses avant la protagoniste. - Oui, et ça dans tous mes films. Je ne cherche pas l’identification du spectateur à mes personnages. Je pense qu’il faut laisser au spectateur la distance raisonnable pour qu’il puisse se faire une idée lui-même ; c’est le principe d’un cinéma démocratique. Je n’impose pas mes idées au spectateur, mais je lui donne tous les éléments en ma possession et de ma réflexion. C’est ensuite à lui de faire sa propre réflexion. Je n’ai pas envie d’imposer mes idées. Cela demande donc un minimum de distance. Le spectateur est spectateur. C’est un cinéma tautologique.

Cette distance apparaît aussi dans le choix de mettre en scène un parti extrémiste qui réfère très clairement au Front National sans en utiliser le nom mais en en exacerbant les codes. - Je voulais faire un portrait assez objectif. C’est aussi d’une étude de cas : il s’agit de voir comment ils utilisent les mots, les paroles ; comment ils retournent les idées des autres et se les réapproprient en les déformant. Tout le travail sur les codes, sur le discours, sur les mots et sur l’emploi des mots représente 80% de leur stratégie. Je voulais faire le portrait le plus prosaïque possible. Je ne voulais pas plaquer mes fantasmes sur eux. Je décris quelque chose de vrai : factuellement tout est vrai. Faire un portrait neutre du Front National, c’est déjà un portrait à charge. C’est leur nature qui veut ça et non pas mon regard.

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Le film fait d’autant plus peur que certaines scènes fictionnalisées sont très en-deçà de la réalité. - Oui, j’ai tenu à toujours être un peu en-dessous de la réalité, et parfois même très en-dessous, pour ne pas être taxé de caricature. En vrai, ils sont plus caricaturaux que les personnages de mon film. Si je montrais certains électeurs, militants ou membres du parti tels qu’ils étaient ça devenait beaucoup trop. Le Front national a tout de suite compris le risque. Aussi, avant même de voir le film, ils l’ont taxé de caricature. Alors qu’on est très en-dessous. Le personnage de Stanko par exemple, l’identitaire dont Pauline est amoureuse, est très soft.

La distance de votre approche donne à CHEZ NOUS un caractère rhétorique qui exacerbe la mise en scène dont fait preuve le parti mis en scène. - Ce sont de grands rhétoriciens puisqu’ils sont obligés d’avancer masqués. Ils n’assument plus ouvertement leur pensée politique. Ils doivent trouver un discours qui va édulcorer leur pensée et faire oublier qu’ils sont d’extrême-droite et leur tradition de brutalité. Ils vont faire croire qu’ils sont autre chose que ce qu’ils sont, tout en émettant des messages presque subliminaux à leur base idéologique qu’ils ne perdent pas en se « dédiabolisant », pour aller chercher des électeurs plus modérés, déçus par les autres partis. Comme il ne faut pas les effrayer, il faut changer les mots. (…) Aujourd’hui le front National utilise le principe de laïcité, qui est une loi de tolérance, pour en faire une loi anti-islam – et donc, à nouveau, de guerre civile potentielle. Ils retournent les mots. Sur le féminisme, c’est la même chose. C’est un parti très réactionnaire qui se dit très féministe – alors qu’ils ont tendance à préférer les femmes à la maison. Mais, dans nos sociétés qui restent assez sexistes, l’image « apaisante » de la femme est une façon de lisser l’image du parti. C’est aussi un message anti-islam en disant « l’islam voile nos femmes, nous on les met à la tête de notre parti », en oubliant qu’il y a eu des femmes premier-ministres dans les pays musulmans depuis bien longtemps.

Pauline a apriori perdu tout intérêt voire tout espoir pour la politique. En lui proposant d’être tête de liste, le parti extrémiste parvient à la re-conscientiser. - Plus que re-conscientiser, je dirais remobiliser. C’est, en partie, une population en souffrance qui ne voit pas le bout du tunnel. Mais il y a aussi une partie de la population qui ne souffre pas socialement. Par exemple, le personnage de sa copine Nathalie, son mari et son fils ne sont pas socialement en danger. Là, c’est quelque chose de fantasmatique. Les raisons de Nathalie de se radicaliser sont plus intimes que politiques. Le FN récupère toutes les colères et toutes les peurs. Et puis, il y a les Pauline qui ont envie de changer les choses et à qui il manque, dans le corpus politique, un chapitre de l’histoire. On se retrouve avec des gens dont les parents ou grand-parents se sont battus pour accéder à des droits et qui, avec l’arrivée de la gauche au pouvoir et de sa mutation, se sont sentis perdus et n’ont plus fait la différence entre la gauche de gouvernement et la droite de gouvernement. Ils en arrivent à se dire que, finalement, pour que ça change, il faut passer par un mouvement comme celui-là. Sauf que c’est un mouvement qui va amener une régression sociale et économique épouvantable.

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Cette dédiabolisation a pour conséquence que les langues se délient de manière monstrueuse. - Oui, c’est notamment raconté dans la scène de formation par les cadres des militants avant une campagne électorale. Ils disent que pendant 30 ans ils étaient là pour dire tout haut ce que certains pensaient tout bas, et là ils n’ont plus besoin de le dire. Ils peuvent même apparaître comme des démocrates. En revanche, on n’est pas non plus obligés de démentir les propos racistes ou antisémites. Comme ils le disent : ils ne sont pas là pour faire la morale. Il y a eu ce que l’on appelle la « lepenisation » des esprits ; les surmois ont explosé et il n’y a plus de barrière morale. Un syndicaliste policier à la télévision française peut affirmer que « dire bamboula à un jeune noir en banlieue, aujourd’hui, c’est a peu près acceptable ». C’est ahurissant de la part d’un syndicaliste, c’est à dire un leader qui représente un mouvement. Il faut aussi se poser la question du pourquoi : Pourquoi est-ce que la fonction publique bascule vers le vote du FN ?

Vous mettez en scène la dépersonnalisation de Pauline : elle est une candidate idéale qui doit aussi correspondre à une image et ne pas trop réfléchir. - Pour ceux qui vont devenir candidats, il y a deux moments quand on arrive dans ce parti. Ils vont d’abord être valorisés socialement. On leur parle très peu de politique. On les regonfle en gros. Un peu comme pour les sectes : ils vont s’adresser à un individu et le gratifier. Une fois que les gens arrivent sur les listes, il faut les formater. C’est un système de formatage pour présenter les gens selon une image idéale sans nécessairement les laisser s’exprimer. L’histoire de la conférence de presse où l’on voit que Pauline ne s’exprime pas – elle ne dit même rien – je l’ai lue dans la presse à propos des élections cantonales dans l’Aisne où seule la direction du FN s’était exprimée et les candidats n’avaient rien à dire. Ce qui est intéressant, c’est de voir que ça ne fonctionne qu’en partie : deux ans après les municipales, 400 des 1500 élus FN ont démissionné. Soit les gens se rendent compte de la duplicité du système, que c’est un fonctionnement autocratique voire dictatorial ou que le mouvement qu’ils pensaient populaire se révèle être raciste voire fachiste, soit ils se rendent compte que le mouvement n’est pas assez extrême à leurs yeux – mais ils sont minoritaires.

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Vous proposez une image de la cité au visage humain voire humaniste. - Il se passe des choses beaucoup plus intéressantes dans les cités que ce qu’on en dit en général. Ce n’est pas à feu et à sang tout le temps, et il y a beaucoup d’intelligence. On voit émerger toute une génération de jeune gens intelligents, travailleurs, citoyens et inventifs. On reste dans une société où l’ascenseur social ne fonctionne plus vraiment et il leur faut quatre fois plus d’énergie pour arriver au même résultat que quelqu’un d’un milieu favorisé. Quelque part, les jeunes des cités sont plus intelligents que Pauline : certains sont prêts à la lyncher, mais à l’intérieur de la même cité d’autres sont prêts à la sauver au nom de ce qu’elle a amené là depuis des années, qu’elle travaille et qu’elle connait tout le monde. La condamnation est relative ou du moins reste théorique.

Condamné par le FN dès la sortie de sa bande-annonce, à qui s’adresse le film ? - Il s’adresse à tout le monde. Maintenant je sais pertinemment que les militants du FN n’iront pas le voir, et même s’ils y vont cela ne changera rien à leur façon de penser. Je m’adresse à l’électorat « raisonnable », celui qui n’est pas complètement perdu pour la démocratie, en lui disant de faire attention qu’en votant pour le FN il cautionne le racisme, l’antisémitisme et ultranationalisme. Est-ce que la colère justifie de cautionner un tel parti ? Ensuite, le film s’adresse aussi aux abstentionnistes, ceux qui croient que voter ne sert plus à rien, que la gauche et la droite c’est pareil ; ceux qui ne veulent pas voter pour le FN mais ne vont pas voter. Le film s’adresse aussi à ceux qui sont anti FN pour leur redonner des arguments et un peu de force. Le film s’adresse aussi aux autres politiques pour leur dire où on en est. Il y a de la misère sociale, ils doivent agir sur le terrain au quotidien. Les extrémismes ne prospèrent que sur l’échec des autres.

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