Interview : Lina El Arabi (Noces)

On 07/03/2017 by Nicolas Gilson

Véritable révélation du film NOCES, Lina El Arabi y interprète le rôle de Zahira, une Pakistanaise qui voit la liberté acquise au fil de son éducation réduite à néant lorsqu’on lui impose un mariage traditionnel. L’actrice livre une interprétation sans fausse note célébrée par un prix d’interprétation Festival du film francophone d’Angoulême. Rencontre.

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Comment êtes-vous arrivée sur NOCES ? - J’ai passé un casting en janvier 2015 et j’ai été recontactée par Michael (Goldberg) en juin 2015. Ce qui n’est pas tout à fait normal, mais je crois qu’ils ont mis du temps à choisir. Stephan (Streker) a fait un énorme casting pour trouver le rôle principal, et comme il est merveilleusement bien écrit on sentait vraiment qu’il savait ce qu’il voulait. Ce qui explique pourquoi il a mis autant de temps à prendre sa décision.

Quels éléments étaient à votre connaissance lors du casting ? - Mais à part un titre et un nom de réalisateur je n’avais aucune information sur le film. La scène de casting était celle qui ouvre le film et qui, finalement, est un plan séquence.

Une fois le scénario en main, qu’est-ce qui vous a le plus touché ? - Je crois que c’est la relation des deux personnages principaux, Amir et Zahira. C’est un film sur l’amour ; l’amour qui existe entre eux, qui existe entre toutes les personnes de cette famille. Après, on a tous des manières différentes d’aimer et, même si ça peut surprendre, certains aiment d’une manière choquante pour d’autres.

Le personnage de Zahira est dans un conflit permanent. - Oui, entre son besoin viscéral de liberté et l’amour qu’elle pour sa famille et particulièrement son frère. Elle aime sa famille autant que sa liberté et elle ne pensait pas qu’un jour elle devrait faire un choix entre les deux. Zahira est belge, ses parents sont pakistanais. Elle a toujours vécu en Belgique et parle parfaitement le français. Elle parle un peu le ourdu, mais avec un accent francophone très prononcé. Les traditions sont telles qu’on a l’impression qu’elles lui reviennent un peu dans la tête quand elle devient adulte, mais elle en était conscience. Elle a vécu dans une famille de cette tradition pakistanaise et elle a vu sa soeur et ses cousines se marier. Elle a vu comment ça fonctionnait. Mais, si on a beau savoir, on se dit que ça ne nous arrivera jamais. La complexité est là. Elle a cautionné ça jusque ses 18 ans, mais, quand ça lui arrive, elle se dit que c’est dur.

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La relation que Zahira entretient avec ses soeurs – l’ainée comme la benjamine – est très complexe. - La grande soeur est jouée par l’extraordinaire Aurora Marion qui est très très belle ce qui n’est pas anodin. Cette fameuse scène du monologue de la grande soeur sur « la justice » embête beaucoup de spectateurs car cette beauté qui bouffe tout l’écran fait qu’on n’a pour seule envie de boire ses paroles alors qu’en même temps on n’est pas du tout d’accord avec ce qu’elle raconte tout en ayant envie de la croire… C’est hyper clivant parce qu’on a l’impression d’être très éloignés de ces traditions alors que ce sont des valeurs qu’on partage mais peut-être n’a-t-on pas les mêmes façons de les appliquer.

La question de la légitimité du mariage traditionnel est évoquée par le père de Zahira qui met en doute le bonheur des femmes célibataires de son quartier. - Le film fait énormément réagir, mais finalement le mariage forcé, il n’y a pas si longtemps, existait en France. Pour nous, c’est difficile de voir ça exister dans un pays occidental. Cette scène où le père dit que 15 femmes célibataires, c’est plus qu’au Pakistan pose cette vraie question : est-ce que les femme célibataires en Belgique sont heureuses ? Même si les gens ne sont pas d’origine pakistanaise, ils peuvent se retrouver dans ces valeurs car tous les pays sont passés par cette question du mariage traditionnel.

La complicité avec sa meilleure amie, Aurore, permet justement la confrontation de deux mondes, notamment lorsque Zahira lui dit qu’on lui a présenté les photos des « candidats » au mariage. Si sa réaction permet à Zahira de rire, on comprend très bien qu’Aurore ne se rend pas compte de la réalité de la situation. - Elle ne comprend pas et ce n’est pas faute de vouloir. Elle essaie de comprendre sa meilleure amie, mais il y a des choses qui ne s’expliquent pas. Il faut être né là-dedans. C’est un peu comme la foi : on peut être ouvert à l’autre, mais on ne peut pas tout comprendre totalement. Comment faire comprendre à l’autre une tradition qui n’est pas la sienne ? Trop de choses entrent en jeu, notamment l’amour de la famille.

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Comment avez-vous travaillé les dialogues en ourdu ? - Je suis arrivée sur le film une semaine avant le début du tournage, ce qui était un peu court. Sébastien Houbani qui joue Amir, le frère de Zahira, m’a aidé et m’a fait travailler mes répliques en ourdu. Il y avait une consultante sur le plateau pour nous dire quand on se trompait. Elle est de tradition pakistanaise, vit au Pakistan et les traditions sont pour elle très importantes. Il y a eu des moments un peu cocasses où avec notre accent français on disait des choses dont la signification changeait. J’ai notamment dit le mot « sexe » alors que ça n’avait rien à voir : je devais dire à mon père « laisse-moi tranquille » et j’ai dit « laisse-moi le sexe ». J’ai vu à sa tête qu’elle était hyper gênée. Elle ne savait plus eu se mettre et elle n’arrivait pas à dire à Stephan que j’avais dit ce mot-là. On a eu des moments très drôle.

La robe et le voile spécifiques du mariage transcendent le poids de la tradition. - Je n’y avais pas pensé, mais c’est vraiment ça. . Ce n’est pas facile d’être une mariée pakistanaise. On ne parle pas du poids dans le film, mais ça m’a sans doute aidé. Avoir un costume aussi lourd vous oblige a être figée. Quand on veut vous parler, la personne doit faire le tour car vous ne pouvez pas vous retourner. Catherine Cosme, qui est la directrice artistique du filme et la chef costumière, a fait faire cette robe au Pakistan. C’est similaire dans les mariages maghrébins avec un voile lui aussi très lourd.

Zahira a un rapport très intéressant et ouvert au voile tant elle en module le port tout au long du film. - Elle le met un peu à sa guise… Ce qui est sûr, c’est qu’elle le met devant ses parents et son frère. Elle ne le met pas à l’école ni devant ses copains. Elle est très libre par rapport à ça : même quand elle le met, il ne lui emprisonne jamais la tête – déjà parce que ça ne fonctionne pas comme ça au Pakistan ni en Inde ou en Iran. Il est très modulable et du coup sert à plein de choses, c’est hyper pratique.

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Indépendamment des enjeux traditionnels, l’un des points forts du film est de montrer qu’il est possible de vivre pleinement une vie émancipée de jeune femme tout en étant musulmane. - C’est une chose qu’on est aujourd’hui obligés de répéter et qui existe depuis toujours. Ma grand-mère est arrivée de la frontière algéro-marocaine dans les années 1940 et, à son époque, elle était en tailleur les cheveux au vent. Elle était musulmane. Il se trouve qu’après elle a décidé de mettre un voile, mais elle n’a jamais embêté personne avec ça et elle n’a jamais imposé à ses enfants de le mettre. D’ailleurs aucune de ses filles ne le porte. Ça a toujours été une évidence, la plupart des musulmans dans les pays européens vivent totalement « normalement » et « se fondent dans la masse ». Mais il semble qu’aujourd’hui on veuille nous faire croire que ce n’est pas du tout le cas. Parce que quelques centaines de personnes sont très idiotes on oublie les autres millions qui exercent leur tradition chez elles.

Qu’est-ce que Zahira vous a appris de vous ? - Je partage plus de points en commun que je ne le pensais. JE me suis rendue compte qu’elle représente énormément de filles qui vivent en Europe et qui ont des traditions d’un autre pays, mais qui vivent dans un pays dont les traditions sont totalement opposées. Sans parler de moi, ce qu’il me reste, c’est que, finalement, ces problèmes sont sociétaux mais restent dans les familles. Si on va dans l’épicerie du père de Zahira, jamais on ne saura qu’il se passe ça dans sa famille. Pourtant c’est un vrai problème car ça peut pousser des gens à faire des choses grave. NOCES est vraiment un film sur la famille. On vit tous des choses compliquées et on ne s’en rend pas toujours compte. Je me risquerais à faire une comparaison avec DHEEPAN de Jacques Audiard, on n’imagine pas la vie de cet homme qui nous vends des roses. Toutes proportions gardées, Zahira, c’est un peu ça : elle doit faire comme si tout allait bien alors que sa vie va peut-être être bouleversée.

MaraDeSario-6013-web,xlarge.1475684398Interview réalisée lors du Festival International du Film Francophone de Namur

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