Interview : Laurent Lafitte (K.O.)

On 19/06/2017 by Nicolas Gilson

Dans K.O., Laurent Lafitte donne vie à un personnage détestable auquel le spectateur ne peut toutefois que s’attacher dès lors qu’il vit en même temps que lui ce qui lui arrive. Le comédien, sociétaire de la Comédie Française, interprète Antoine Leconte, le directeur d’une chaîne de télévision qui découvre au réveil d’un coma que plus rien n’est comme avant. Jusqu’alors directeur d’une chaîne de télévision, l’homme arrogant et dominateur est contraint de se demander ce qui appartient ou non à la réalité et de se remettre en question… Très vite captivé par cette histoire « qui est un véritable thriller tout en étant une espèce de parcours de rédemption », le comédien trouve que l’intérêt du film ne réside pas dans la résolution de l’intrigue mais dans « ce qu’il décrit du monde du travail, de la pression qu’on se met et de celle qu’on inflige aux autres ». Rencontre.

Laurent Lafitte Chiara Mastrioanni - KO

Qu’est-ce qui vous intéressait dans K.O.  ? - C’est construit comme un film fantastique, un genre que j’adore. J’ai trouvé assez fascinante l’histoire de type assez arrogant qui a beaucoup de pouvoir, qui dirige une chaîne de télé et qui, quand il sort du coma, rentre chez lui et se rend compte que sa maison n’est plus sa maison, sa femme n’est plus sa femme et son bureau est occupé par quelqu’un d’autre… Ce n’est pas une espèce d’amnésie totale ; il n’est pas propulsé dans un autre monde : c’est son monde ; ce sont les visages qu’il fréquente au quotidien, mais il n’est plus du tout à la même place dans cet univers-là. Et c’est cauchemardesque.

Le personnage est très méprisant au point d’être antipathique pour le spectateur. Comment l’avez-vous appréhendé à la lecture ? - Ce qui m’intéressait, c’était justement qu’il soit antipathique sans que ce soit quelque chose que j’aie à prendre en charge en tant qu’acteur. Elle est créée dans sa position, dans l’écriture. Il a l’arrogance du pouvoir : comme il a du pouvoir, il ne fait pas l’effort d’être sympathique ou d’être quelqu’un d’autre ; il est pragmatique et efficace. Je me suis concentré à jouer ça ; une forme de neutralité. C’est cette neutralité qui le rend antipathique. Par la suite, les événements le rendront sympathique. L’empathie va se créer par rapport aux événements qu’il va vivre. Cela va être tellement cauchemardesque que ça va le changer et le conduire à prendre conscience des choses. Et c’est à cet endroit-là que le lien se fera avec le spectateur. (…) L’empathie se crée toujours à des endroits étranges. Dans PSYCHOSE, on est du côté d’Anthony Perkins alors qu’il est fou et qu’il a poignardé une femme sous sa douche. C’est que qui est beau au cinéma : à partir du moment où on s’intéresse à quelqu’un, on crée de l’empathie, même avec des monstres.

Antoine est un monstre qui devient humain. C’était important de défendre ça ? - Oui, parce que sinon le film n’aurait pas grand intérêt. On suivrait un sociopathe obsédé par la réussite. Au bout d’un moment ce serait un peu fatigant à moins qu’il subisse une punition, et ce serait un film de vengeance un peu basique sans le brio d’un film de Tarantino. Ce qui est intéressant c’est que ce soit un thriller introspectif, existentiel et parfois même cantique puisqu’on est plongés dans une espèce de réalité parallèle.

Laurent Lafitte - KO

La logique fantastique est présente à plusieurs niveaux tant elle s’inscrit au-delà du premier basculement narratif. - Il y a des moments où l’on frôle le surnaturel ou du moins où Antoine vit la réalité comme quelque chose de surnaturel ; ce qui le déséquilibre et le rend fou. Il a des moments de révolte où il dit que ce n’est pas ça sa vie, mais tout le monde autour lui dit que si ; il croit donc devenir fou ou être amnésique. Il doit aussi faire face à une phase de résignation et accepter que ce n’est pas sa vraie vie et qu’il l’a fantasmé durant son coma. À moins qu’il soit en train de vivre son coma. Il y a plusieurs manières de voir le film. Il y a toutefois une réponse ; une vérité absolue. Il y a un indice, que je n’ai pas trouvé, dans la première partie. Pendant que je tournais le film, je demandais à Fabrice laquelle des deux est sa vraie vie et il ne me répondait pas parce qu’il considérait que je n’avais pas à le savoir en tant qu’acteur, ce qui rendait mon personnage encore plus confus. Il m’a donné la réponse à la fin… et il faut la trouver.

Après une phase d’observation d’Antoine, on adopte son point de vue dès lors qu’on partage son trouble. Vous êtes de tous les plans. - Si on ne m’aime pas, il ne faut pas y aller. Je vois bien en lisant le scénario qu’on va être collé au personnage, mais c’est une chose à laquelle j’essaie de ne pas penser ; que j’essaie d’occulter. Être au plus près du personnage, ne pas avoir de longueur d’avance, permet l’empathie car le personnage découvre en même temps que lui, se pose les mêmes questions que lui.

Le tournage ne s’est pas fait dans la chronologie, comment avez-vous jonglé entre les « personnalités » et les réalités de votre personnage ? - On a tourné par décors. Pour le coup, j’étais bien concentré sur la continuité et j’avais vraiment besoin de savoir où il en était et quels étaient les éléments dont il avait connaissance. On n’arrêtait pas de faire des allers-retours parfois même dans la même journée. Le réalisateur me rappelait tout le temps où le personnage en était. La scripte avait aussi en tête la continuité du film. Ça a été un vrai travail d’équipe. (…) Il n’y a pas eu de préparation particulière autre que celle de particulièrement bien connaître très bien l’histoire qui est complexe avec beaucoup de personnages. Sans être Antoine Leconte, ce n’est pas un personnage que j’ai dû particulièrement composer. J’ai pas mal pensé à Jean-Luc Delarue qui a été un grand homme de télévision qui s’est perdu dans son succès et son pouvoir. (…) Il y a chez Antoine Leconte comme une démarche morbide, c’est comme un suicide par le succès. C’est un axe que je trouvais intéressant.

Laurent Lafitte - interview

Quelle serait la singularité du travail de Fabrice Gobert, le réalisateur ? - Il n’a pas une méthode particulière. C’est quelqu’un de très calme et de très doux ; ce qui crée son autorité sur le plateau. Ce qui est très agréable. C’est quelqu’un de très intelligent qui sait trouver le mot qui va déclencher l’émotion au bon endroit. Il est très précis et très calme, tout en étant assez rigolard.

Qu’est-ce que ce personnage d’Antoine Leconte vous a appris de vous-même ? - Je ne sais pas s’il m’a appris des choses, mais il m’a rappelé une forme de vigilance qu’il faut avoir quand on est dans une dynamique de travail ; dans la dynamique d’avancer : la nécessité de rester connecté aux autres, de ne pas se perdre soi-même dans son ambition et dans la construction de qui on veut être ou de ce qu’on veut faire. Le film a réveillé une vigilance en moi.

K.O. présente un portrait pluriel des médias – tantôt très froid, tantôt plus humains. Quelle image en avez-vous ? - Je trouve ce qui est décrit dans le film assez juste. C’est très hiérarchisé et je pense que c’est difficile de changer d’étage. Il doit y avoir une forme de mépris entre ceux qui décident et ceux qui, sans être des artistes, sont à l’antenne et ont cette fragilité narcissique d’être exposés à l’oeil du public. Cette fragilité-là est méprisée par le dirigeant – qui trouvent la fragilité méprisable. Je trouve du coup ce rapport de mépris assez intéressant. La dichotomie entre la légèreté apparente de l’enjeu – le divertissement, la télévision – et la dimension dramatique des pouvoirs et de l’argent en jeu. C’est assez dramatique, assez spectaculaire et cinématographique – même s’il est très difficile de filmer les médias.

Pour paraphraser une réplique du film : est-ce que vous attendez qu’on vous propose les choses ou est-ce que vous allez de l’avant et vous les obtenez ? - Les deux parce que je suis comédien et j’en suis à attendre ce qu’on va me proposer. Mais c’est en même temps une situation qui en me convient pas, raison pour laquelle je suis aussi auteur et que je me suis écrit un « onemanshow » il y a quelques années ou que j’ai fait de la radio avec Zabou Breitman – ce qui était aussi un travail d’interprète d’écriture. Je ne peux pas me contenter d’attendre et suis obligé d’obtenir des choses en me les offrant. Mais mon personnage dit ça dans le sens où « si tu ne viens pas m’égorger, il n’y a aucune raison que je te laisse mon fauteuil ». Et je n’ai pas l’impression qu’il faille que j’égorge des gens pour progresser. Ce qui est drôle c’est que lorsqu’on lui adresse cette phrase dans la deuxième partie du film, il en prend la dimension. Et c’est ça la véritable empathie : il se met à la place de l’autre et ressent ce qu’il ressent. Et Antoine va expérimenter l’empathie.


K.O.: Trailer HD par cinebel

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