Interview : La Pazza Gioia

On 02/08/2016 by Nicolas Gilson

Parmi les expériences cannoises, l’interview en « table ronde » dans la langue de Shakespeare est l’une des plus courantes (pour les journalistes) et revêt son petit lot de surprises. La première (non des moindres) est le nombre d’interviewers, la seconde (essentielle) la langue d’origine du ou des talents rencontrés. Pour LA PAZZA GIOIA, nous étions simultanément 11 à rencontrer conjointement Valeria Bruni-Tedeschi et Micaela Ramazzotti (accompagnées d’une interprète). Pour simplifier les choses, la première a décidé de répondre directement en anglais tandis que la seconde, s’exprimant en italien, s’est peu à peu plongée dans la lecture d’un journal (visiblement passionnant). Entre (fausse) courtoisie, timidité et appréhensions, la première question* donne (toujours) le ton. Suit un ping-pong aussi décousu qu’improbable : il s’agira donc de s’intéresser aux réponses… Après tout, le film de Paolo Virzi dans lequel excellent les deux actrices prend place dans une clinique psychiatrique dont elles s’évadent. Soyons, comme leurs personnages, Beatrice et Donatella, folles de joie.

La_Pazza_Gioia_03_(c)PAOLO CIRIELLI

Comment avez-vous préparé votre rôle ? (polissons)

Valeria Bruni-Tedeschi : J’ai essayé de travailler ma propre maladie mentale. Je suis malade, mais est-ce que la vraie maladie ne serait pas ce qui rend la vie sociale possible. C’est ce qui nous rend seul.

Micaela Ramazzotti : J’avais compris qu’il ne serait pas facile de préparer le personnage, que je ne pouvais pas rester chez moi à préparer le rôle. Il m’a fallu prendre conscience de la réalité du monde psychiatrique en Italie. J’ai visité des hôpitaux et des cliniques afin de parler aux patients et de découvrir leur réalité. Cela m’a permis d’avoir une image mentale de la situation. Je me suis aussi rendu compte qu’il fallait que je trouve le personnage dans son propre passé et dans sa tristesse, à travers sa mauvaise fortune.

En quoi vous reconnaissez-vous dans votre personnage ?

V.B.T. : Je suis le personnage. Complètement. J’ai demandé à mon super-égo de prendre des vacances. Il arrive au personnage ce qu’il pourrait m’arriver en son absence.

M.R. : Certainement quelques ombres, elles font partie de notre vie qui est faite de hauts et de bas. Je suis plus dans le contrôle. Lorsque l’on perd le contrôle, on a besoin d’amour, de soutien. Donatella n’a pas cette chance. Elle n’a personne, elle n’a eu personne pour l’estimer. Elle a accumulé les humiliations ce qui l’a rendue fragile et malade.

V.B.T. : Cette question de chance fait sens pour moi. C’est très important. On ne pense jamais au fait que c’est ce qui peut faire la différence. Celui qui devient « fou » a peut-être simplement besoin d’un instant d’attention, un instant qui changerait tout.

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Vous personnages sont abandonnés par leur famille. Quelle importance revêt-elle pour vous ?

M.R. : Elle est extrêmement importante. C’est un point de référence, depuis que je suis enfant et aujourd’hui encore. C’est un travail continu au quotidien.

V.B.T. : Pour moi aussi. J’essaye d’entretenir « la famille de mon enfance » en gardant de bons contacts avec ma soeur et avec ma mère. Il faut communiquer et trouver la bonne distance. J’essaie aussi de « sentir » ceux qui ne sont plus là, de les convoquer à faire part de mon travail – aussi bien mon frère que mon père. Et puis, il y a « ma famille d’adulte ». J’ai une famille étrange, et je l’adore. C’est compliqué et j’aime ça. Ça reste la chose le plus importante à mes yeux, je pense à mes enfants dès mon réveil comme en m’endormant.

M.R. : On a pris nos enfants sur le tournage. Ils nous ont suivi dans tous nos déplacements.

V.B.T. : Ma fille joue dans le film, mais je ne vous dirai pas quel rôle. Et ma mère est aussi dans le film, évidemment. Ma famille est tellement importante que je l’emporte jusque dans mes films.

Avez-vous déjà envisagé une carrière à Hollywood ? (là, autant dire qu’on a la question du siècle, et, puisqu’elle s’adresse uniquement à Valeria Bruni-Tedeschi, qu’on comprend pourquoi ce journal était si passionnant)

V.B.T. : Vous m’avez entendu parler anglais ? Je suis folle, mais pas complètement. Même si je suivais des cours de langue intensifs, je sais que j’en suis incapable. Néanmoins mon travail intérieur, comme actrice, se fait en anglais parce que j’ai suivi des cours américains. A ma façon – mon étrange façon – l’anglais est devenu mon langage d’actrice. Mais c’est un anglais très personnel qui ne conviendrait pas à Woody Allen. Mon rêve était de travailler avec lui. Lorsque Woody Allen est venu faire un film à Rome, toutes les actrices que je connais ont fait un casting. Mon agent m’a dit : « Non. Toi, non ». je lui ai demandé pourquoi et il m’a répondu que je n’étais pas le personnage. Je savais qu’il auditionnait toutes les tranches d’âge et tous les types de physique. Mais il a insisté. J’ai alors compris, à cet instant, que je ne travaillerait jamais avec lui. Mon rêve était brisé. (…) J’ai changé d’agent. Mais le rêve est néanmoins brisé.

Vous pourriez jouer une américaine d’origine italienne. (no comment)

V.B.T. : Sans doute, cependant mon travail est constamment connecté à mon enfance, à mes pays et à mes langues – l’italien et le français. J’adorerais faire un film muet, mais même dans ce cas je devrais être en contact avec moi-même.

La_Pazza_Gioia_05_(c)PAOLO CIRIELLI

Votre personnage parle constamment, y a-t-il eu une part d’improvisation ?

V.B.T.: Je n’improvise pas. Tous les dialogues étaient écrits. Mais je ne les étudiais pas toujours parfaitement. Du coup, j’éprouvais un sentiment de culpabilité qui est toujours une bonne chose pour moi. J’étudiais mon texte à la dernière minute et comme je devais parler vite ça engendrait une forme de conflit : je devais être très précise sans connaitre parfaitement les choses, ce qui s’est mué en une cuisine intérieure partagée entre la peur, la honte, la douleur et la solitude. C’était de « l’or en barre ».

Avez-vous eu l’impression de vous échapper comme Thelma et Louise ?

V.B.T. : Non, je me suis plutôt sentie comme Blanche Dubois.

Vous apparaît-il important de rire de vous-même ?

V.B.T. : C’est une question de survie. C’est même à mes yeux une forme d’oxygène. Bruno Dumont a dit que la comédie est l’échec du drame (ndlr lors de la conférence de presse de MA LOUTE à Cannes).

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Etait-il difficile pour vous de travailler avec votre mari ? (Enfin une raison de quitter la lecture, car non Paolo Virzi n’est pas marié à Valeria Bruni-Tedeschi)

M.R. : Non. Nous avions parlé longuement des personnages. Ce qui m’a vraiment fait peur, c’est que son coeur lâche : je le voyais courir d’un point à l’autre, sans cesse.

Vous dites que vous êtes le personnage, une impression que l’on peut également ressentir en vous découvrant dans MA LOUTE.

V.B.T. : Pour le film de Paolo (Virzi), j’ai demandé à mon super-égo de partir en vacances. Pour MA LOUTE, au contraire, je lui ai demandé de rester continuellement avec moi : il fallait qu’il m’empêche de faire quoi que ce soit. C’était exactement l’opposé. Mais, c’est tout autant moi.

Le personnage de Beatrice est, au-delà de sa folie, politiquement incorrecte.

V.B.T.: Elle est horrible. C’était très amusant à jouer. Avec Paolo, on aimant beaucoup son côté antipathique : elle aime Berlusconi, elle est raciste, elle est contre les immigrés. Elle dit des choses horrible comme le fait qu’une petite fille est très jolie même si elle est africaine. On a essayé de ne pas gommer cette facette.

La_Pazza_Gioia_04_(c)PAOLO CIRIELLI

*How was for you working in so an amazing film with a mix of everything and to deal with this very serious matter, this kind of illness ?

mise en ligne initiale le 31/05/2016

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