Interview : Kôji Fukada (Harmonium)

On 14/02/2017 by Nicolas Gilson

S’imposant comme l’un des réalisateurs japonais de sa gérénation, Kôji Fukada décroche en 2016 le prix du Jury de la section Un certain regard à Cannes pour HARMONIUM, son cinquième long-métrage. Au fil de ce drame familial il tisse un thriller psychologique en faisant imploser un microcosme familial. Rencontre.

Harmonium - Kôji Fukada - Interview

Quelle a été l’origine de HARMONIUM ? - J’ai commencé à penser à cette idée de scénario en 2006 déjà. J’avais 26 ans, mais l’idée prenait alors la forme d’un synopsis de trois pages. Il m’est du coup difficile de dire exactement ce qui m’a inspiré à l’époque. En y réfléchissant, il y a deux choses que je voulais appréhender qui me viennent à l’esprit : Comment les gens réagissent-ils si, dans leur vie quotidienne, ils sont confrontés à la violence et, quand une famille implose, comment ses membres gèrent-ils leur solitude ?

Pourquoi avoir attendu 10 ans pour finaliser et réaliser ce projet ? - La première raison est simplement budgétaire ; même si ce film n’est pas un film grand budget, il était nécessaire de réunir un montant suffisant. Il y a 10 ans, ma carrière démarrait seulement, et il m’était alors impossible de trouver les fonds adéquats pour un tel projet. Mais en 2010, j’ai réalisé HOSPITALITE (Kantai) : l’intrigue de la première partie de ce film est similaire ; il s’agit aussi d’un type qui apparaît au coeur d’une famille et qui, par sa présence, la détruit. On pourrait dès lors envisager HOSPITALITE comme le pilote de HARMONY. Mon producteur m’a suggéré que l’on fasse ce film à plus grande échelle en envisageant une seconde partie totalement différente.

Avez-vous l’impression d’avoir aujourd’hui la possibilité de proposer un cinéma beaucoup plus radical ? - Tout dépend comment vous abordez les choses. Par exemple, SAYONARA est en bien des points plus radical que ce film-ci. Comparativement à HOSPITALITE, le point commun est qu’une famille implose à cause d’un intrus. Toutefois, dans HOSPITALITE la famille était un prétexte pour parler de problématiques sociales comme l’immigration et les migrants. Avec HARMONIUM, bien que j’utilise le même sujet de base, je veux parler de tout autre chose à savoir la solitude qui réside au plus profond de chacun et la désorganisation entre les gens. Donc, les directions sont radicalement différentes.

Si les personnages parlent peu, les dialogues, surtout dans la seconde parties, sont très violents. Était-ce amusant à concevoir ? - Pour moi écrire des dialogues est toujours très difficile. J’ai eu beaucoup plus de plaisir à développer la structure narrative.

Harmonium - Kôji Fukada - cannes 2016

L’emploi de la musique est très singulier. Comment avez-vous travaillé cela ? - A mes yeux la musique est un élément beaucoup trop facilement manipulteur. Elle permet de contrôler les réactions des spectateurs et leurs sentiments commm si elle leur dictait ce qu’ils doivent penser. Quand je fais un film, j’aime que chaque spectateur en ait sa propre lecture. Je ne veux donc pas chercher à contrôler ses réaction. C’est pour ça que de manière générale j’utilise aussi peu de musique que possible. Dans le cas de HARMONIUM, j’ai travaillé avec Hiroyuki Onogawa avec qui j’avais également travaillé sur SAYONARA. Je lui ai demandé quelque chose d’assez singulier car je ne voulais pas créer une sorte d’atmosphère ni une émotion. Je voulais qu’il parvienne à brouiller les perceptions du spectateur. En ce sens, mon approche du travail avec un compositeur est complètement inhabituelle. Mais je veux que chaque spectateur puisse envisager le film selon sa propre grille de lecture.

La présentation de la famille mise en scène dans HARMONIUM est intrigante : le père qui semble solitaire et ne pas prêter attention à la discussion entre son épouse et sa fille, se révèle in fine être très attentif. Au fil des séquences, vous jouez avec nos impressions : les personnages se révèlent autres. - C’est évidemment très conscient. Je ne veux pas que ce que mes personnages pensent ou ressentent paraissent évident. Il faut que leur personnalité se dessine peu à peu. Je m’ennuie profondément devant un film où l’on m’impose d’emblée une personnalité et une manière de penser. C’est une fabrique un peu trop dépassée. Au quotidien, on ne se met pas à expliquer ce que l’on pense ni quel type de personne on est. Au-delà, je ne suis pas certain que l’on se connaisse vraiment et que l’on sache quelle est la nature qui sommeille profondément en nous. Il me semble que mon approche est beaucoup plus contemporaine et me permet de mettre en scène des personnages plus proches de notre réalité.

Harmonium - Kôji Fukada

Pourquoi nous confronter à la ritualité des repas qui ponctuent le film. - Je répète consciemment ces scènes où les personnages sont autour de la table et mangent, car, peu importe ce qu’il se passe entre eux, il doivent s’asseoir chaque jour à la même table et prendre leur repas. Il y a quelques variations d’une séquence à l’autre – ils sont quelques fois deux, d’autres trois ou quatre – et cela me permet de montrer les modulations relationnelles. C’est une manière de montrer comment évoluent les relations entre les personnages.

La couleur rouge est présente dans le film d’un bout à l’autre. - La couleur rouge en tant que telle n’a pas une signification particulière. Pendant la préparation du film, en parlant avec Tadanobu Asano, l’acteur qui joue Yasaka, il a suggéré l’idée d’un contraste entre le blanc et le rouge. Je me suis alors dit que je pourrais employer cette couleur à la fois tant qu’il est présent. Le rouge exprime alors sa violence. Je voulais montrer que malgré sa disparition sa présence est toujours palpable, et utiliser cette couleur était une possibilité d’en témoigner. C’est ainsi que lorsque son fils apparaît il a un sac à dos rouge. Malgré son absence je pouvais de cette façon montrer qu’il était encore là.

Dans la première partie du film l’épouse de Toshio est très féminine et porte toujours des jupes. Ensuite, il ne porte plus que des pantalons. Son costume se veut très expressif. - toutes ces années pour tourner la seconde partie, il a bien façon trouver une manière d’exprimer le temps écoulé. Ce n’est pas toujours évident. Je me suis dit que durant ce laps de temps, elle a pris soin de sa fille. Elle n’a fait que ça et dès lors, elle n’a plus pris le temps de prendre soin d’elle-même. Ce qui explique qu’elle n’est plus tirée à quatre épingles et qu’elle ne prend plus le temps de se coiffer. Elle ne fait plus attention à elle-même. Cela me permettait d’exprimer que le temps s’est écoulé et qu’elle a beaucoup changé. Par ailleurs, en trois semaines, elle a pris 13 kilos. Je pensais que c’était un autre élément nécessaire pour marquer le temps écoulé. (…) Son costume comme ses nouveaux tics répondent la violence qu’elle a subi. Elle perçoit le monde extérieur comme une pollution. Elle s’y ferme, s’en protège et impose également cela à sa fille qui, à ses yeux, a été polluée par le monde extérieur. C’est un élément qui trouve également un écho dans sa foi.

Elle semble porter en elle la culpabilité du monde. - Elle sent effectivement coupable et se dit que si elle ne s’était pas refusée sexuellement à Yasaka rien ne serait arrivé. Elle pense que la violence à laquelle elle a échappé s’est reportée sur sa fille. Il endosse quelque part la responsabilité de ce qui est arrivé à sa fille.

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