Interview : Kim Keukeleire (Isle of Dogs)

On 09/04/2018 by Nicolas Gilson

Diplômée de l’ENSAV – LA CAMBRE Arts Visuels, section Cinéma d’animation, Kim Keukeleire peut se targuer d’avoir un CV des plus impressionnant. Elle sera animatrice sur CHICKEN RUN ou encore MAX & CO avant de prendre le rôle de key animator sur FANTASTIC MR. FOX. Magicienne pour Wes Anderson comme Tim Burton (FRANKENWEENIE), elle n’hésitera pas à endosser le rôle de directrice d’animation sur le projet de Claude Barras, MA VIE DE COURGETTE. Bruxelloise d’adoption, Kim Keukeleire aime travailler l’émotion des personnages qui s’animent, image par image, sous ses mains. Sur ISLE OF DOGS, elle endossera le rôle de lead animator afin de donner vie aux poupées dont la majorité ont pour caractéristique de ne pas être anthropomorphisées – ce qui, mine de rien, fut un réel défi. Rencontre lors du Festival 2 Valenciennes où le film de Wes Anderson a reçu les honneurs du jury cinéphile.

kk-gallery_00024 © Kimking.com

Qu’est-ce qui vous a conduite au travail d’animatrice ? - Je suis arrivée vers l’animation un peu par hasard. Je voulais faire une carrière dans le domaine artistique parce que j’aimais bien la photographie, le son, l’image, la sculpture ou encore la peinture. Au final, l’animation en volume me permettait de toucher à tous ces domaines. En volume, on travaille avec un cameraman, avec des décorateurs et avec des accessoiristes. C’est un travail très manuel et j’aime avoir un objet en main. Comme je suis nulle en dessin, la question de la 2D a été vite réglée, tandis que la 3D ne m’intéresse pas tant que ça car ça m’endort un peu le cerveau.

Comment avez-vous découvert ce métier ? - J’ai très tôt travaillé comme étudiante à la billetterie d’un festival. C’est comme ça que j’ai pu regarder les films et que j’ai découvert des films d’animation en volume. Et ça m’a décidée à faire des études d’animation. A l’époque l’image de synthèse n’existait pas, mais j’étais très intéressée par le côté « kraft ». J’avais été inspirée par des films vraiment vieillots avec des objets et des personnages-poupées.

C’est un métier qui semble permettre une évolution au gré de ses expérience mais aussi de changer de casquette d’un film à l’autre. - C’est ça qui est chouette aussi. Parfois je peux être dans la direction d’animation – et alors je n’anime pas – et parfois animatrice. Et c’est très gai d’être dans ce poste-là où on prend moins de responsabilités. J’ai beaucoup aimé la direction d’animation dont la responsabilité est toute autre et où l’on travaille plus avec les animateurs qu’avec les poupées. Comme je suis moi-même animatrice, je sais ce qui est possible. J’apprécie pouvoir travailler avec la sensibilité des gens. Ce sont deux postes que j’aime bien, tout comme j’aime travailler sur des grosses productions et alterner sur des productions sans un sous. Et par pour une question financière, mais c’est génial de travailler dans des grosses équipes où l’on travaille avec des masses de talents et un confort de production et de travail qui est très agréable et qui permet de se concentrer sur l’animation. Toutefois, c’est chouette d’alterner parce que, quand on est dans une plus petite équipe, c’est plus organique et on a forcément plus de responsabilités. Et j’ai la change de pouvoir changer.

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Vous avez travaillé à la fois sur ISLE OF DOGS et sur MA VIE DE COURGETTE dont les budgets ne sont pas comparables. - C’était très différent. Si j’ai également beaucoup aimé travailler sur MA VIE DE COURGETTE, c’était assez dur parce que c’était un tout petit budget et qu’il fallait faire rentrer des choses dans rien. Mais j’ai pu choisir mon équipe sans restriction de nationalité, ce qui était très agréable et ce qui n’est pas toujours possible lorsqu’il s’agit d’un film en coproduction. Quand il y a moins d’argent, c’est bien de pouvoir compter sur des personnes qui ont l’expérience et qui animent rapidement avec une certaine qualité. Je pense qu’il aurait été chouette pour des jeunes animateurs français de pouvoir participer au projet, mais on était pris par le temps et les moyens… C’était très amusant de diriger des animateurs et ce d’autant plus que Claude Barras me donnait une grande liberté.

Y a-t-il bien moins de liberté avec Wes Anderson ? - C’est tout à fait différent, mais il me laisse aussi une certaine liberté. Le but est de faire ce qu’il veut et de comprendre ce qu’il a en tête. C’était très agréable de parvenir à être sur la même longueur d’ondes que lui. J’ai cette facilité avec lui. Il dit toujours qu’il ne sait pas très bien comment on fait, mais qu’on arrive à faire des choses qu’il ne demande pas forcément. Il a des choses très précises en tête et c’est plus un travail de confiance et de compréhension. J’aime beaucoup ça.

Est-ce que, en tant que lead animator, vous arrivez très en amont sur le projet ? - On doit arriver un mois avant le début du tournage pour faire les différents tests sur les poupées. Celles-ci existent déjà, mais on en a très peu car elles sortent de la fabrication. Faire les premiers prototypes prend beaucoup de temps et en les recevant on se rend compte des problème. On les anime et on les teste pour voir notamment ce qui marche et ce qui ne marche pas. Pas mal de modifications ont été nécessaires, surtout dans les yeux qui sont très important car c’est à travers eux que l’on peut faire passer les émotions. Ils étaient au départ très petits et très difficiles à manipuler. C’était un peu de la torture, mais petit à petit on a trouvé des solutions pour les améliorer et les rendre plus « animables ». Faire les feed-back sur les premiers prototypes fait vraiment partie de notre travail. Les animations que l’on fait permettent de sentir le style. C’est assez organique : ça se fait sans règle particulière.

kk-gallery_00033 © Kimkong.com

Le cadre semble toutefois sacrement défini au vu de la symétrie chère à Wes Anderson. - On a en effet toujours le cadre bien dans l’oeil, mais c’est une question d’habitude. Quand on fait un plan, on fait d’abord une répétition et on sait qu’à un certain moment il faut que le personnage soit absolument à cet endroit-là. Ça fait partie de son style et on le sait tous. Mais c’est vrai qu’il est un peu obsédé par le cadre central. (…) Il y a un cahier de charges et on sait où l’on va, mais il y a toujours la personnalité de l’animateur qui fait que, avec le même cahier des charges pour un même plan, les animateurs vont faire des choses différentes.

Comment se prépare le plan de travail ? Comment est-ce que les plans se répartissent ? - Pour un certain nombre de séquences-clés, Wes Anderson savait quel animateur il voulait. Après, c’est en fonction des forces de chacun ; les scènes d’action ou « l’acting » et les trucs plus émotionnels. Le directeur d’animation le sait très bien. Les forces et les faiblesses se voient très vite. On est très rapidement dans des types de scène, tandis que les jeunes animateurs ont plus des scènes de foule et d’action.

Je ne vous demanderai pas quelles sont vos faiblesses, mais quelles sont vos forces ? - Les grosses scènes d’action et d’acrobatie ne m’amusent pas du tout. C’est plus « l’acting » et les scènes émotionnelles.

Comment le travail se met-il en place avec les lumières ? - On travaille ensemble. Tristan Oliver met la lumière en place et lorsqu’il y a des interaction, on est toujours en discussion. En fait, pour n’importe quel plan car il est nécessaire de voir où il place les lampes parce qu’on doit avoir accès au plateau sans se casser la gueule ou créer des réflexions. Après, il y a des choses qui se travaillent en postproduction car il y a des choses que l’on n’a pas vues… mais ça se corrige facilement.

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Sachant qu’on est à 24 images par seconde. Combien de secondes par jour sont produites ? - On compte en moyenne deux secondes par jour. Mais on était jusqu’à 35 animateurs sur 40 plateaux. Chaque animateur a son plateau où il anime, mais les caméras travaillent sur plusieurs plateaux. C’est pour cela qu’il y a tant d’animateurs, sinon on mettrait 10 ans…

Est-ce que la musique d’Alexandre Desplat préexiste de la même manière que les voix ? - La musique est composée après, mais il y a quelques bases comme les drummers par exemple. On l’a plus découverte ensuite, et elle est vraiment chouette. Elle met une tension énorme. Il y a un moment où ça devient presque un ballet grâce au rythme de la musique. (…) Les voix sont toujours enregistrées en amont, sauf dans les films vraiment fauchés. On écoute la bande-son en permanence. On est à l’image près. Il y a quelqu’un qui décode le son. On a une partition.

Si ISLE OF DOGS est une animation en volume, le film présente la caractéristique d’intégrer plusieurs scènes intégrées en 2D. - C’est nouveau. C’est très chouette et surprenant. Au début il devait y en avoir très peu et finalement c’est devenu assez présent. C’est quelque chose d’original et de nouveau. C’est une très chouette idée de faire tout ce qui est écran en 2D. Wes Anderson est toujours très créatif.

Est-ce que vous parvenez à être spectatrice du film ? - Je ne pense pas que j’arrive à avoir la distance nécessaire. Je découvre des choses comme cette séquence qui devient un ballet parce que Wes Anderson parvient à remonter en fonction de la musique. Il lui arrive de parfois retirer des images. Il a un grand sens du rythme et de la musique, ce qui se sent déjà dans son animatique et dans son découpage. On sent très vite le rythme. Les mouvements sont très importants dans ce film et c’est vraiment très chouette. Mais je ne parviendrai jamais à être spectatrice : je sais qui a fait chaque plan, et comment il l’a fait. Il y a des petits trucs que je découvre comme certains bidouillage que Wes Anderson a fait.

Des bidouillages ? - Il enlève des images ou il accélère certaines séquences… Dès que c’est un peu inintéressant, il peut accélérer. Dès que c’est de l’action en fait, les actions sont très rapides. Mais apparemment il fait ça en live aussi avec ses acteurs. Ça a du charme et du sens. Chez Wes Anderson, c’est toujours comme ça ; ça bouge bizarrement. C’est toujours rigolo.

kk-gallery_00028 © kimkong.com

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