Interview : Justine Triet

On 14/09/2016 by Nicolas Gilson

En 2013, Justine Triet séduisait la Croisette avec LA BATAILLE DE SOLFERINO, son premier long-métrage de fiction présenté à l’aCid. En 2016, elle retrouve le Festival de Cannes sous la bonne étoile de la Semaine de la critique que VICTORIA ouvre. S’attaquant avec succès à la comédie, la réalisatrice française offre à Virginie Efira un rôle pluriel dans lequel elle se révèle saisissante. Epais à dessein, le trait devient celui de la caricature d’une société dont le grotesque fait sens. Rencontre.

Semaine de la critique © Alice Khol

Quel a été l’élément moteur à la réalisation de VICTORIA ? - Au tout début de l’écriture, je voulais raconter la fin d’une amitié et le début d’un amour. (…) J’ai voulu poursuivre le personnage de LA BATAILLE DE SOFERINO tout en faisant un portrait de femme en me focalisant sur elle. Je voulais qu’on la découvre au fur et à mesure du film ; qu’on découvre peu à peu ce qui est vrai ou non chez elle. Je voulais que le personnage se complexifie.

Votre premier film présentait une construction singulière, parfois proche du documentaire. Vous optez avec VICTORIA pour une pleine comédie. - VICTORIA est plus classique dans la forme, dans sa structure, mais le genre de la comédie me permet d’être plus cruelle, plus dure dans ce que le film raconte. Avec un film plus naturaliste, plus premier degré, je n’aurais pas pu faire dire aux personnages des choses aussi dures. Ce qu’ils se disent est quand même très violent : ça parle tout le temps de négociation, d’argent, de statut social… Les rapports amicaux, amoureux et sexuels sont d’une violence inouïe. La comédie me permet de pousser le curseur plus haut et d’être plus cruelle. J’emploie tous les codes de la comédie romantique en les déjouant à travers l’amoral et le non-conventionnel.

Les frontières entre la vie intime de Victoria et sa vie professionnelle se dissipent. - C’était déjà le cas dans mon précédent film. La passage entre vie professionnelle et vie intime m’intéresse beaucoup. La particularité ici, c’est que le film parle énormément de sexe et qu’on en voit presque rien. Le sexe est déballé de partout : tout le monde parle de sexe – l’ami qu’elle défend parle de sa vie sexuelle, chez son psy ou au tribunal. Tout est rendu public. Arrive un moment ou le privé n’existe plus, il explose. C’était un des défis du film.

La sexualité joue un rôle prépondérant dans le film et dans la vie de votre héroïne qui semble pourtant avoir une « panne ». - Ça m’amusait de mettre Virginie Efira, qui est l’une des plus belles actrices, dans cette position-là afin de lui faire redécouvrir ça. Ce n’est pas une femme frigide – d’ailleurs elle raconte que par le passé elle aimé couché avec tout le monde. Finalement, la grâce et l’innocence vous lui redonner le goût (à la chose).

Victoria

Comme dans LA BATAILLE DE SOLFERINO, les baby-sitters sont des hommes. - J’ai un goût pour les jeunes hommes naïfs, un peu candides. J’ai un plaisir à filmer ces gens, j’aime ça. Après, j’aime bien renverser les schémas. L’action du film est menée par une femme. Les schémas traditionnels sont un peu inversés. Evidemment, ça servait aussi l’histoire que j’ai construite. J’aime beaucoup lorsqu’un nouveau personnage est comme le regard des spectateurs sur ce qu’on découvre. C’était encore plus frappant dans LA BATAILLE DE SOLFERINO parce qu’il était vraiment hébété devant tout ce qui se passait. La différence ici, dans VICTORIA, c’est qu’il est faussement naïf : au fond, il a quand même des ambitions et il est opportuniste.

Vous proposez une véritable critique d’une société ou tout devient public. - C’est l’idée que les choses ne nous appartiennent plus à un certain endroit. Le film raconte l’explosion de l’intimité dans le public. Les choses les plus privées se retrouvent « lâchées » alors que ce qu’on devrait normalement montrer – comme les scènes d’amour – sont ici du domaine de la parole.

Il est également beaucoup question de négociation. - Il y a l’idée que tout se négocie. Ça se retrouve à la fois dans la première et dans la dernière scène. C’est d’ailleurs pour ça que ça ne pouvait qu’être une comédie. Sinon, ç’eut été terrible – et peut-être d’une ennui considérable. Tout se négocie, même l’amitié. Le film évoque aussi la vengeance et le passé amoureux. Comment est-ce que l’on gère ça ? Le trahison que l’on a pu subir ou faire subir. Le film évoque la gestion des sentiments.

La scène d’intimité entre Virginie Efira et Vincent Lacoste se révèle être un point majeur du film. Comment l’avez-vous envisagée ? - Le film était très verbal. Je tenais beaucoup à ce qu’on ne voit quasiment rien du sexe et cette scène (d’intimité entre Virginie et Vincent) était éminemment importante parce qu’il fallait que pour ce personnage, qui parle beaucoup et dont l’excitation vient plus du travail, il se passe quelque chose à ce moment précis. C’est difficile de faire ça au cinéma ; arriver à faire une scène où, d’un coup, il se passe quelque chose de premier degré, de vrai. Dans la comédie pure, un peu gag, on voit généralement les gens faire l’amour très violemment. Ici, il se passe quelque chose à ce moment-là.

Votre mise en scène témoigne d’une grande liberté, vous n’avez pas peur de noircir le trait. - J’ai essayé de ne pas trop me censuré. Quand Vincent Lacoste lui dit « T’es belle » pendant qu’ils font l’amour, sur papier faut voir ensuite si ça fonctionne ou pas. C’est vrai que quand il l’a fait on a explosé de rire, mais je en voulais pas me censuré sur une forme de candeur, de premier degré. C’est ce mélange entre premier degré et cynisme qui fait ce film que j’ai pensé libre. Si le film a une structure classique, il a besoin de trouver sa propre liberté : sur le plateau, j’ai envie qu’il se passe autre chose que ce que j’ai écrit. C’est un équilibre entre le texte, le désir d’une maîtrise de le mise en scène et une forme de liberté et de plaisir à voir les acteurs jouer ensemble, exister à travers leur musique personnelle. C’est magique. Ça marche ou pas. Ici, ce qui est chouette, c’est que ça a majoritairement fonctionné – enfin, peut-être pas pour tout le monde.

Victoria justine triet

Les espaces, à l’instar de l’appartement de Victoria ou du tribunal, sont véhicules de sens. - J’ai une obsession pour le 13ème arrondissement (de Paris) que j’affectionne beaucoup et j’ai un souci avec l’architecture haussmannienne, du coup j’ai un goût pour les appartements modernes et une image plus neutre qui glace moins le film dans une image de tradition française, parisienne. Et puis, le personnage de Victoria appartient à la classe moyenne. Elle est avocate mais son niveau social n’est pas non plus richissime. Il fallait trouver cet équilibre. 90% du film est fait dans des intérieurs. Ça a évidemment joué sur le choix d’être dans une tour et d’avoir de la lumière de l’extérieur.

Vous êtes diplômée des Beaux-Arts, est-ce que cela a une influence sur votre cinéma ? - Je ne suis pas toute jeune, ça fait un moment que je suis sortie des Beaux-Arts… J’ai eu un parcourt atypique ; je ne me suis jamais sentie à ma place là où j’étais, et j’ai toujours essayé de trouver des chemins de traverse. Aux Beaux-Arts, je faisais de la peinture mais j’étais très mauvaise peintre et j’ai très vite appris le montage. J’y ai pris beaucoup de plaisir, car j’avais une grande liberté. Mais je me suis très vite ennuyée de ce milieu. J’ai alors fait du documentaire et j’ai rencontré le producteur Emmanuel Chaumet qui m’a dit que je devrais faire de la fiction comme je fais du documentaire… J’ai eu une expérience assez particulière. On ne m’a pas appris les bases. Je suis toujours un peu nulle dans les axes par exemple, ce qui fais que je suis très libre là-dessus. Il est aussi très naturel pour moi de mélanger des acteurs avec des non-acteurs – après ce n’est pas révolutionnaire. Je me sens libre dans ma façon de faire. Néanmoins, plus j’avance et plus j’ai un désir de contrainte, de travailler dans une forme plus cadrée.

Lors de le première à Cannes vous avez dit que le tournage avait été une expérience heureuse et que c’était une première. Pourquoi ? - J’ai pris évidemment du plaisir aussi sur mon premier film, mais j’avais un peu l’idée qu’il fallait travailler dans la souffrance. J’avais ce mythe de l’artiste qui souffre en travaillant. Ici, un truc s’est produit. Le tournage de LA BATAILLE DE SOLFERINO était très difficile physiquement, assez intense et dans des conditions « rock’n'roll ». Il y avait aussi beaucoup de scènes violentes. Ici, sans entrer dans quelque chose de mou ou de mièvre, il y avait un plaisir dès l’écriture. Il y a eu des moments difficiles, mais j’ai eu un véritable plaisir. C’est liée aussi au budget, j’avais quatre fois plus d’argent pour faire le film et donc beaucoup plus de temps. Le tournage s’est fait sur trois mois, j’ai pu choisir les couleurs de l’appartement et du tribunal. Sur LA BATAILLE DE SOLFERINO, j’étais très triste parce qu’à l’étalonnage les murs blancs étaient très difficiles et ingrats pour les peaux. Du coup, ici, je voulais des murs sombres. Je voulais distinguer les espaces et les caractériser.

Justine Triet © Semaine de la critique 2016

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>