Interview : Julia Ducournau

On 02/03/2017 by Nicolas Gilson

Avec GRAVE, Julia Ducournau a retourné la Croisette. Elle signe un premier long-métrage saisissant, une véritable claque qui, à travers la métaphore du cannibalisme, met en question tout comportement « humain ». La réalisatrice voit son film être sélectionné à la Semaine de la Critique, section parallèle du festival de Cannes où elle avait présenté son court-métrage JUNIOR en 2011 dans lequel elle dirigeait déjà Garance Marillier. Rencontre.

Photo de la réalisatrice_GRAVE_Julia Ducournau

Quel élément a été moteur au développement de GRAVE ? - Je me suis donné le challenge de faire un film au cours duquel la morale des spectateurs serait retournée. Il fallait essayer de ne pas perdre le spectateur alors même qu’il voit le personnage de Justine auquel il s’est attaché commettre un acte inhumain – qui est toutefois très humain puisque l’anthropophagie, un des trois tabous de l’humanité, fait partie de nous. Je trouvais intéressant de conduire le spectateur à plonger dans sa part d’animal et dans sa part d’ombre. Je pense que toute constitution identitaire et morale ne peut qu’advenir par la reconnaissance de la menace qu’on porte tous en nous au sein d’un système social. Reconnaître que l’on puisse faire du mal à quelqu’un, c’est à la fois reconnaître sa liberté ultime et sa responsabilité.

Justine met de manière anticipative l’homme et l’animal à égalité lorsqu’elle affirme naïvement que torturer un animal ou un être humain est équivalent. - Au début du film, Justine n’est que projection de ses parents. Elle n’existe pas pas elle-même. Elle est dans un déterminisme qui est celui de tout enfant. Les enfants ne vivent qu’à travers le système moral de leurs parents et ne se vivent pas eux-mêmes comme des êtres indépendants moralement. Quand ils font mal à quelqu’un, même s’ils le font exprès, ils ne comprennent pas qu’ils lui font mal. Justine est encore là-dedans. Lorsqu’elle dit que les animaux sont comme nous, elle a cet angélisme pur. Au début du film, elle n’est pas un animal mais en en devenant réellement un, elle va pouvoir devenir un humain.

La lecture du film se veut métaphorique. - Depuis que j’ai commencé à faire des films, je travaille sur la métamorphose. Dans JUNIOR, il était question de métamorphose corporelle à travers l’histoire d’un garçon manqué qui découvre sa féminité. Après une gastro de la mort, elle commence à perdre sa peau et découvre, dessous, des écailles. Elle a un rapport charnel à sa peau pour la première fois. J’ai décidé de continué dans cette veine-là en y ajoutant un élément moral.

Vous évoquez la notion de « morale », mais GRAVE questionne au-delà celle de la « normativité ». - Evidemment. Il était essentiel pour moi de mettre en balance le cannibalisme par rapport au système du bizutage qui est un système normatif, péremptoire et vide de sens. Je trouvais ça assez drôle qu’on qualifie spontanément le cannibalisme d’insensé, alors qu’en réalité le geste de rébellion qu’il représente a beaucoup plus de sens que les règles de bizutage. Elles n’en ont aucun, mais quand ce sont des règles, on y voit du sens. Je voulais retourner ça, et, effectivement, le cannibalisme, qui part d’un geste punk libérateur pour moi et pour le personnage, s’il n’est pas gérer peut amener le personnage à sortir de l’humanité. En reconnaissant l’existence de ses pulsions, on peut décider de réagir en fonction d’elles et se créer un carcan moral ou pas.

Grave

Justine se révèle, paradoxalement, le personnage le plus humain du film. - Si ce n’était pas le cas, j’aurais vraiment foiré mon film. C’est ce que je voulais faire. Il fallait qu’on la voie manger de la chair humaine. Du coup je me suis posé plein de questions sur la gestion de ce cannibalisme-là, qui est quand même le garant de la morale du film. Si je la montrais la tête enfoncée dans des viscères, c’était mort. Je me suis dit qu’on allait faire les choses « plus petites », parce que les choses plus petites dégoutent, actent, mais permettent au spectateur de rester dans une forme de projection de soi. D’ailleurs, ça marche assez bien et c’est même plus dégoûtant : on voit peu de choses et l’imagination travaille beaucoup.

Vous n’hésitez pas à faire durer ce « plaisir » qui s’inscrit par ailleurs de manière frontale. - Pour ne pas entrer dans des stratégies d’évitement, il fallait que ce soit dans une certaine durée et que ce soit douloureux. Il faut que ça dure pour que le spectateur puisse avoir des réactions physiques – un dégoût, un mal de ventre, le poil qui se hérisse ou l’élément qui fera qu’on se tortille dans le siège. C’est un film hyper organique. C’est aussi un film sur le corps. Je voulais des réactions physiques. Cette durée était aussi importante pour l’empathie, pour comprendre son évolution. Au début, elle-même hallucine avant de se dire : « why not ?! ». L’évolution fait qu’on comprend ; on est pas face à quelqu’un qui n’en a rien à foutre.

Cette évolution est enclenchée par une mutation physique : Justine mue. - L’alibi donné dans le film pour ses changements dermatologiques, c’est son allergie. Mais on se rend compte que ce n’en est peut-être pas une. C’est comme ses saignements de nez : elle bout de l’intérieur. Je voulais des sortes de cloques pour vraiment signifier ce feu interne : l’intérieur devient autonome et est en train de sortir. On parle évidemment de l’inconscient et des pulsions.

Le scénario est très construit de manière impressionniste. Le personnage d’Adrien, le colocataire de Justine, maghrébin, homosexuel et viril, condense des dimensions sociétales et individuelles très fortes jusque dans son prénom. - C’est un des personnages que j’ai préféré écrire. Ça a été très fluide. C’est un des personnages qui a le moins changé au fil des versions de scénario. Comme je voulais faire exploser toutes les cases qui me font suffoquer, effectivement, je voulais aller au-delà de toutes ces idées de représentation. Quand Rabah (Naït Oufella ) a eu le rôle, il m’a demandé si son personnage allait encore s’appeler Adrien. C’était pour moi évident. Il trouvait ça super parce que d’habitude, quand il rentre dans un film, le personnage s’appelle au début Nicolas puis Miloud. Ça m’a fait hurler de rire. J’en ai marre qu’on tienne des discours sur des choses sur lesquelles on ne devrait plus en avoir. Je trouve ça ringard de continuer à s’étonner de son nom, pareil pour la sexualité.

Une sexualité qu’il affirme haut et fort devenant un électrochoc pour Justine. - Adrien affirme très fort au début qu’il est homo. C’est d’ailleurs le premier truc qu’il dit. Il a décidé de s’éclater, de serrer des mecs sans qu’on lui casse les couilles. On ne comprend qu’à la fin pourquoi il l’a affirmé de manière aussi forte. Il rencontre cette meuf, il se passe un truc entre eux, ils ont une relation fusionnelle – amoureuse ou pas, mais clairement fraternelle et dans ce cas incestueuse. Je trouvais ça intéressant que, de par sa jeunesse, ce personnage qui est sûr de lui se fasse débouter par la vie. Je ne crois pas du tout au déterminisme sexuel : je pense qu’on a une tendance principale mais qu’on peut rencontrer des gens dont on tombe amoureux au-delà de tout cadre. Adrien représente ça. C’est un personnage fluide. Il ondoie entre les cases.

Julia Ducournau - Grave © Alice Kholmise en ligne initiale le 17/05/2016

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