Interview : Judith Chemla

On 13/11/2016 by Nicolas Gilson

Ancienne pensionnaire de la Comédie Française, Judith Chemla fait doucement son chemin au cinéma sous la direction de Noémie Lvovsky (FAUT QUE CA DANSE !, CAMILLE REDOUBLE) comme de Jean-Michel Ribbes (MUSEE HAUT, MUSEE BAS) ou encore André Téchiné (L’HOMME QU’ON AIMAIT TROP). Premier rôle dans UNE VIE de Stéphane Brizé, la comédienne y incarne avec passion le personnage de Jeanne. Rencontre.

Judith Chemla - une vie

Vous donnez vie à Jeanne Le Perthuis des Vauds, née sous la plume de Guy de Maupassant en 1883. Comment la définiriez-vous ? - Je pense que Jeanne n’a pas réussi à voir que, sur Terre, il y a le Paradis et l’Enfer ; que l’on peut vivre les deux ; que l’on peut tout vivre. Elle a été extrêmement blessée de voir que des êtres ne sont pas à la hauteur de sa transparence ou de sa clarté, et elle a du mal à se recomposer. Jeanne est dans un déni de la réalité. Elle veut transformer le monde autour d’elle sans en avoir les armes.

Pensez-vous que le film s’adresse aux jeunes d’aujourd’hui ? - Oui, car il s’agit tout de même de la vie d’une jeune femme et la façon de faire est quand même assez moderne. Pour les Français, « Une vie » est un monument de la littérature. Il peut y avoir un appel. Maintenant c’est aussi un film très particulier, et je ne peux pas prédire un engouement exceptionnel. C’est quand même une façon de regarder des choses qui passent parfois inaperçues et auxquelles on ne donne habituellement pas de valeur. Ce sont des moments de vie très particuliers. C’est n’est pas un film d’action, (le film) met en lumière des choses très humbles de la vie d’une personne. Peut-être faut-il avoir déjà un peu souffert pour voir se film et pouvoir s’y projeter.

Une vie - yolande moreau - Judith Chemla

Comment vous êtes-vous préparée ? Vous êtes-vous documentée sur l’époque ou s’agissait-il plutôt de suivre le réalisateur et ses indications ? - J’ai lu des choses mais Stéphane (Brizé) ne voulait pas trop qu’on se prépare. Il voulait garder une sorte de spontanéité et d’innocence, ce qui nous a un peu déstabilisés en tant qu’acteurs car on aime bien avoir des éléments pour ensuite se laisser aller. Il voulait garder une sorte de « virginité ». On avait sur le plateau une spécialiste de la langue du 19ème pour nous faire des retours, pour nous dire ce qu’on l’on pouvait dire ou pas. On était un peu contrôlés. Mais les sentiments et les situations que l’on traversait sont quand même des états de l’humanité. C’est assez intemporel. (…) Il n’y avait pas de dialogues. On improvisait. On a lu le scénario une fois, mais Stéphane ne voulait pas qu’on s’y attache trop. Il voulait que ce soit instinctif.

La caméra est presque constamment sur vous. - Au début c’était particulier, mais on s’y habitue. On a vraiment expérimenté la chose ensemble. (…) Stéphane voulait le moins de technique possible afin de tendre au plus réaliste. Il voulait que je sois entourée le plus possible de choses réelles de l’époque. Comme il a beaucoup plu, il a tout de même fallu créer une impression d’été.

Les costumes présentent une certaine rigidité, répondent à une codification, alors qu’à l’inverse le langage apparaît moderne. - Madeleine Fontaine, la costumière me connait et je crois que les costumes me ressemblent. J’aime les motifs et les couleurs ; j’aime ce qu’elle a fait. Ils ont la beauté d’une certaine époque qui quelque part me ressemble. Je les aurais sans doute aimés et choisis. Le corset contraint, mais cette tenue peut aider au jeu. Leur beauté et leur vérité m’aident évidemment à me projeter dans cette femme.

Une vie - Stéphane Brizé

S’agit-il d’ère plus que de jouer ? - Bizarrement, c’est un metteur en scène de théâtre, Emmanuel Meirieu, qui m’a donné le plus de clés pour le cinéma. Il a adapté « Des beaux lendemains » de Russel Banks et il m’a fait travailler dans ma cuisine. On a travaillé en tête à tête comme si je parlais à une caméra pour un témoignage. Il m’a fait ressentir le fait de ne pas fabriquer quelque chose, de ne pas démontrer que je jouais ; de laisser le texte et la situation m’envahir, me dépasser. J’ai senti quelque chose du jeu que je n’abandonne pas au théâtre en fait. Finalement, le jeu c’est savoir ce qui vous entoure… c’est une question de dimension. Au théâtre, on sent la salle et notre être peut se déployer. Au cinéma, on sent qu’on est tout près. Et on s’adapte. Il faut être sensible.

Le film s’ouvre sur l’hypothèse de la transmission. On découvre Jeanne au coeur de la nature, émerveillée par les gestes soigneux du jardinage. - Les hommes sont tortueux, mais la terre révèle la nature profonde de l’être. Et c’est la base. Quand on arrose, ça pousse. Même si tout gèle on hiver et qu’on croit qu’il n’y a plus rien, le printemps revient. Si on donne de l’attention à quelque chose, ça porte ses fruits. C’est assez basique, mais c’est beau. (…) Stéphane s’attache à des personnages et filme la personne. Ce que ses films ont peut-être en commun, c’est une haute idée de l’humanité : penser que l’on vaut mieux que ce que le monde nous renvoie. Il s’agit de ne pas perdre un espoir que l’on ne peut pas abandonner.

Si le théâtre occupe une grande place dans votre vie, vous êtes également chanteuse. - Je vais interpréter Violetta dans « La Traviata ». Quelque part, elle aurait pu être la petite-fille de Jeanne. C’est une vraie femme, issue d’une noblesse déchue et vendue par son père à l’âge de 14 ans comme prostituée. Elle a réellement vécu, elle est devenue un mythe et son fantôme rôde encore.

Judith Chemla - Venezia 2016Interview réalisée à Venise lors de la 73 ème Mostra du Cinéma

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>