Interview : Joachim Lafosse

On 06/06/2016 by Nicolas Gilson

Retrouvant les honneurs de la Quinzaine des Réalisateurs, Joachim Lafosse y présente L’ECONOMIE DU COUPLE dont le tournage a succédé rapidement à celui de sa libre adaptation de l’affaire de « L’Arche de Zoé », LES CHEVALIERS BLANCS. Retour à Cannes pour le réalisateur belge qui secoua la Croisette avec ELEVE LIBRE et A PERDRE LA RAISON. Collaborant notamment avec Mazarine Pingeot à l’écriture d’un drame intimiste mettant en scène un couple en pleine séparation, il dirige Bérénice Bejo et Cédric Kahn dans les rôles de Marie et Boris. Rencontre.

Comment le projet de L’ECONOMIE DU COUPLE, écrit initialement par Mazarine Pingeot et Fanny Burdino, s’est-il mis en place ? - Je voulais adapter un bouquin de Mazarine, mais les droits étaient pris. Ça nous a permis de nous rencontrer et on s’est dit qu’on avait de faire un film ensemble. Avec le recul, je pense qu’on avait envie de faire un film sur le couple et de partir d’un symptôme qu’est l’argent, et la crise autour de l’argent, pour essayer de faire voir ce qui fait qu’un couple perd ses illusions. En commençant le film, on se disait cette chose toute simple : personne ne fait des enfants en imaginant la séparation. Le gens perçoivent une séparation comme un échec, et c’est vrai. Et c’est évidemment une très grosse tristesse.

Nos Enfants

La notion de rupture était-elle au centre de votre attention ? - On avait envie d’écrire un film pour faire voir ce qui engendre la rupture. Pour nous, c’est la difficulté de reconnaitre ce que chacun apporte. Il y avait aussi quelque chose à dire de notre époque où, à cause du prix des loyers, énormément de gens restent ensemble parce qu’ils n’ont pas la possibilité de se séparer. Nos grand-parents ne se séparaient pas pour des raisons morales. Nos parents se sont séparés parce qu’ils se sont donné ce droit. Et aujourd’hui, dans les grandes villes, il y a parfois cette nécessité de rester ensemble parce que, économiquement, il n’y a pas moyen de faire autrement. Ce n’est évidemment pas une solution. Ce qui est plus personnel – parce que je suis jumeau et demi-frère de jumeaux – je n’ai jamais osé dire combien le couple comptait pour moi. C’est un espace très important. Ma vie privée, l’histoire d’amour que je vis, tout s’est mêlé : cette sensibilité que je peux faire vivre au quotidien m’a permis de filmer avec émotion – même si c’est un couple qui rompt. Je suis très fier de ce film. De tous les films que j’ai faits, c’est celui pour lequel j’ai le plus d’affinités.

Sans mauvais jeu de mot, vous faites une économie sur les raisons de la rupture du couple que l’on découvre par touches impressionnistes. - En grec, l’économie c’est la gestion de la maison. Il y a presque une redondance à dire l’économie du couple. Il s’agit de déconstruire à partir du symptôme économique de l’argent. Il a fait les travaux et elle est propriétaire. Si on se sépare, comment reconnait-on ce que chacun a apporté. Boris dans le film défend une lutte des classes. Il revendique que c’est en son nom que tout a foiré. Je suis moins convaincu que lui. On dit souvent que les bons comptes font les bons amis, mais je pense que les bons comptes font aussi les bonnes histoires d’amour. Mais on ne peut pas compter que financièrement parlant. Les choses peuvent être quantifiées, mais il faut aussi pouvoir quantifier ce qui n’est pas monétaire. Et c’est là qu’il y a une friction. Elle, elle est voudrait être reconnue dans toute la difficulté qu’elle a eu à élever les enfants, à les faire grandir, à se lever, à les conduire. Lui n’a manifestement pas été tant que ça sur cette nécessité, et en même temps elle a du mal à reconnaitre et à voir ce qu’il a apporté dans la vie de la maison. C’est triste en fait. On a toujours envie qu’ils s’arrangent. Quand on regarde le film, on se dit qu’ils feraient bien de se comprendre parce que c’est dommage.

l'economie du couple joachim lafosse berenice bejo

 

Une porte reste constamment ouverte. Elle pourrait très bien en tant que seule propriétaire changer les serrures et le laisser dehors. - C’est le premier film que je fais qui n’est pas tragique. Et, pour moi, ça se termine bien parce qu’ils sont ramenés à une chose : ils seront parents toute leur vie. Ils vont devoir le vivre.

L’axe principal du film se développe autour d’une unité de lieu. - C’était un vrai choix depuis le début de l’écriture qui m’autorisait surtout à vivre un énorme plaisir avec les acteurs. J’avais envie de pouvoir vivre ce que Mike Nichols a du vivre avec QUI A PEUR DE VIRGINIA WOOLF ? : être juste avec deux acteurs adultes et deux petites filles, et n’être concentré que sur le jeu ; se mettre dans une position de travail qui fait que la technique « n’empêche pas ». On a beaucoup tourné, il y avait beaucoup de matière. C’est le tournage le plus plaisant que j’ai connu.

Le travail du son est très important, notamment dans le rapport de coexistence des espaces. D’entrée de jeu on ressent l’oppression de Marie à travers le son du hors-champs. - Oui, ils ne se supportent plus. Le moindre bruit de l’un devient insupportable pour l’autre. On a tous connu ça. Il y a un gros travail de montage son, surtout fait par Yann Dedet (ndlr le monteur image du film) qui n’hésite pas à aller chercher des prises, d’autres prises, à mettre le son d’une prise sur une autre… C’est assez impressionnant. Ça ne se voit pas ; ça se voit très peu comme les bons décors. Il y a beaucoup de travail sur le hors-champs. Le manque d’espace, c’est ça aussi. C’est une réalité sociale. Beaucoup de personnes ne se séparent pas parce qu’elles n’ont pas les moyens de louer deux appartements.

Après A PERDRE LA RAISON et LES CHEVALIERS BLANCS, Jean-François Hengens signe à nouveau la photographie de votre film. Qu’est-ce qui a guidé l’approche visuelle, notamment le choix du plan séquence ? - Le plan séquence pour les acteurs c’est ce qu’il y a de plus jubilatoire, et pour le réalisateur aussi. (…) Je voulais travailler avec un steadicam, mais le problème c’est que ça demande quelqu’un qui sait se servir de la machine. Mon directeur photo m’a parlé d’un nouvel outil, le Stabe-one, qui est un steadicam qu’il maîtrise. Il pouvait donc être le cadreur du film. On a fait tout le film avec cet outil magnifique. J’ai hâte de faire le prochain film parce que ça ouvre des portes. Et puis, c’est une esthétique : il y a une souplesse, une élégance que j’aime bien.

L'économie du couple - Quinzaine - Versus production - Les films du worso ©Fabrizio Maltese

Comment s’est porté le choix des acteurs ? - C’est compliqué pour moi parce que je doute vraiment jusqu’à la dernière minute, ce qui est parfois violent pour des gens à qui je dis oui et puis je change. Là, j’ai décidé à la dernière minute de travailler avec Cédric (Kahn) parce qu’il avait eu une lecture du scénario qui me semblait très juste. Bérénice est studieuse et complice. Il y a eu une rencontre à Paris qui m’a laissé penser que c’était l’actrice qu’il fallait. Beaucoup de gens parlent de Cédric, mais elle le soutient bien. On sent sa colère. Et puis, c’est pas une star : elle est d’une accessibilité et d’une complicité rares.

Comment avez-vous abordé les décors ? - Le décor doit raconter tout le passé de ce couple, de cette histoire qui se termine. Il fallait montrer que ça avait du être heureux. Pour moi une maison heureuse, c’est une maison où chacun peut amener ses objets, où il y a une cohabitation « juste ». On a essayé de faire vivre ça. On ne voulait pas d’un espace déprimant où on sent qu’on a envie de se barrer, sinon ça n’a rien de déchirant. Il serait assez logique que tout le monde ait envie d’en partir. C’est aussi parce qu’il aime cet espace qu’il n’a pas envie de le quitter.

Le film se construit sous forme de chronique dont la temporalité est très élastique. - C’est très intuitif. Avec le monteur, on a une phrase toute simple, peu importe la structure : « on s’emmerde, on coupe ». Chaque séquence doit être un petit film en soi. C’est la succession de ces séquences qui fait un grand film. Il ne faut pas passer à une séquence suivante tant qu’il n’y a pas un petit film.

Contrairement à LES CHEVALIERS BLANCS, le film s’ouvre sur un générique. Celui-ci esquisse une impression d’iris, de regard observant. Pourquoi ? - Avec ce film-ci, il y a une espèce de tendresse ou de douceur du regard que je n’ai jamais eu auparavant. J’avais envie d’insuffler ça dès le début, par ce générique, finalement très souple, et par la musique, le « Prélude » de Bach. Je voulais donner ce prélude, parce qu’il va revenir, et parce qu’il dit une tristesse. Ne pas être triste d’une séparation, c’est être dans le déni. J’espère que c’est un film qui laisse une part à cette tristesse. Et le morceau de Bach le dit tout de suite.

Lors de l’annonce de la sélection des films à la 48 ème Quinzaine des réalisateur, Edouard Waintrop a dit que le film lui a été offert. - Je trouve ça extrêmement élégant de sa part, et il y a quelque chose de vrai dans ce qu’il dit : on n’a pas voulu montrer le film à l’officiel. Il y a moyen de vivre sans ça. Il n’y a une chose pour moi qui compte : Edouard Waintrop a choisi le film en octobre, il a proposé de le sélectionner.

l'économie du couple - affiche belgemise en ligne initiale le 13/05/2016

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