Interview : Jessica Woodworth

On 30/11/2016 by Nicolas Gilson

Après LA CINQUIEME SAISON, Peter Brosens et Jessica Woodworth s’émancipent une nouvelle fois de la réalité pour mieux l’évoquer à travers un documeteur savoureux, KING OF THE BELGIANS. Changeant radicalement de ton, les cinéastes se risquent avec succès à la comédie au fil d’un trajet délirant mettant en scène le Roi néerlandophone d’une Belgique implosée dont la Wallonie a déclaré son indépendance. En Sélection Officielle à la 73 ème Mostra de Venise, le film est présenté dans la section Orizzonti. Renontre avec Jessica Woodworth.

Jessica Woodworth - king of the belgians

Quand vous est venue l’idée de cette comédie ? - L’idée est apparue en 2011, lorsque le volcan islandais (Eyjafjallajökull) a touché pas mal de vies et a créé un cauchemar logistique pour plein de monde. C’était en même temps de la crise que la crise politique belge, qui a duré très longtemps. Dans ce contexte, est née l’idée d’un personnage fictif, un roi belge qui se retrouve de l’autre côté de l’Europe, sur la frontière, et qui, à cause des circonstances doit absolument rejoindre son pays – dans notre cas, une tempête solaire et l’écroulement de la Belgique durant son absence. Il est soudainement rempli de force et de conviction, car son seul devoir est de garder le Royaume intact, et il traverse, dans l’anonymat, les Balkans. C’est une région terriblement inspirante vis-à-vis de la situation en Europe, son passé récent, la violence qui y a eu lieu et ce que ça veut dire pour le futur ; une Europe qui se cherche. Durant le tournage et le montage, l’Europe a beaucoup changé. Des visages étranges et inattendus se présentent avec le « Brexit », la situation de la Turquie, les réfugiés qu’on n’arrive pas à gérer et la quête d’identité de l’Europe.

A quel moment la forme du « documenteur » est-elle apparue ? - Tard dans la processus : initialement Duncan Lloyd était un photographe qui était intégré dans le récit. On envisageait un film « traditionnel » mais avec le temps on a compris que pour amplifier le drame, pour pouvoir avoir un accès plus intime au Roi, pour pouvoir encadrer le récit formellement cela nous donnerait plus de liberté, de force et de personnalité. Mais c’est un changement de registre par rapport aux films précédents, même si on vient du documentaire. (…) On voulait très rapidement instaurer l’idée que c’est de la fiction : un roi néerlandophone et la déclaration de l’indépendance de la Wallonie, peu crédible dans la situation actuelle du pays. On voulait ce contraste avec le manque de communication et de compréhension entre le Roi et la moitié de son peuple. Dans la dramaturgie, il était préférable que ceux qui déclarent l’indépendance ne viennent pas de sa communauté linguistique. Le grand défi était aussi de trouver un ton absurde mais pas trop, crédible, authentique, proche des stéréotypes mais pas stéréotypé, avec un jeu très dosé.

Vous vous émancipez de la réalité pour mieux l’évoquer. Le parcours du Roi renvoie à celui des migrants qui tentent de rejoindre l’Europe. - On a compris l’ampleur des images durant le montage. Avec tout ce qui se passe en Europe, leur force symbolique a été fortement amplifiée par la réalité, par l’actualité. C’était un peu inattendu, mais rajoute des couches à la lecture du récit. Tout était déjà là, mais les choses sont aujourd’hui tellement extrêmes qu’on peut, en tant que spectateur, vivre cette expérience autrement.

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D’entrée de jeu vous plantez le décor avec un plan surréaliste sur l’Atomium où se trouve une équipe de nettoyage. - C’était un hasard total. On avait quelques heures de tournage à Mini-Europe, on est arrivés sur le plateau et on a constaté qu’il y avait l’équipe qui nettoyait l’Atomium. On trouvait ça tellement beau qu’on l’a intégré, mais c’était inattendu. Les administrateurs étaient horrifiés quand ils ont vu ça parce qu’ils savaient qu’on devait avoir l’Atomium dans la prise. On a beaucoup ri et on s’est adaptés. Comme on le fait en documentaire. Ils faisaient briller l’Atomium, symbole de la Belgique et de l’Europe en général, et c’était en même temps le démarrage de ce faux documentaire où la reine voulait polir l’image de ce roi un peu fade. C’était un cadeau.

La musique participe à l’énergie du film. Comment l’avez-vous choisie ? - On avait envie de jouer avec de la musique iconographique de l’Europe, parce qu’elle fait partie de notre patrimoine. C’est apparu très tôt dans le processus. Mais il fallait bien la doser. Elle ajoute un couche ou soutient des scènes d’une manière fort présente. On a beaucoup expérimenté au montage. On se demandait si le personnage de Duncan Lloyd utiliserait la musique de cette manière : on avait ce décalage possible avec le personnage fictif qui tourne le film. On est entré dans la logique du personnage pour justifier certains choix : nous en tant que réalisateurs peut-être qu’on n’aurait pas fait ça, mais cet écossais l’aurait fait. On avait cette cette logique parallèle, et on lui posait la question puisque celui qui le joue, Pieter van der Houwen, n’est pas comédien, c’est un journaliste photographe. Il a été là, dès le départ, dans la construction narrative. Il nous a aidé à construire son propre personnage.

Le ton de la comédie est pleinement assis par la musique. - Il fallait ça parce que tout est basé sur le rythme – tout repose sur le dosage, c’était un grand défi pour nous. Au montage, il y avait des moments où l’on comptait utiliser moins de voix-off et de musique, mais la force des scènes en souffrait, donc on revenait vers quelque chose de plus rythmé. Les commentaires de XX ne sont pas essentiels mais ils sont crédibles, donnent une touche d’humour et rappellent que c’est un anglais qui regardent les belges. Ce décalage, cette distance – comme les anglais qui voient l’Europe de loin – renforce cette belgitude.

En portant le choix du regard subjectif de la caméra de Duncan Lloyd, vous optez également le plus souvent pour des plans séquences. La mise en scène a du être très étudiée, presque chorégraphiée. - Oui, parfois la chorégraphie demandait un travail minutieux qui pouvait durer une dizaine d’heures. A d’autres moments, on a tout lâché et on a laissé la caméra tourner. Par exemple, la scène de repas chez le Serbe, on a fait une prise de 45 minutes, sans couper, pour capter l’ambiance pour aussi intégrer les « locaux » dans cette scène-clé. (…) On sait ce que ça veut dire de travailler en toute petite équipe. On a du faire semblant, car on avait une équipe traditionnelle de fiction. On devait parvenir à donner l’impression que Duncan Lloyd tourne seul. Du coup le son n’est pas parfait, les scènes ne sont pas découpées parce qu’il n’a pas eu la possibilité de le faire…

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La scène d’ouverture est à nouveau très impressionnante. Dans ce plan séquence, tous les personnages entrent peu à peu en scène. - Tout le monde était fort inquiet. A part les comédiens, les gens se connaissaient à peine. Ce plan séquence nous a pris 7 heures de travail. On a fait 20 prises. On était épuisés. Cette chorégraphie, en ce premier jour de tournage, était très ambitieuse mais elle était nécessaire parce qu’on partait le lendemain en Turquie. (…) On était forts conscients du rythme. On ne devait pas compter sur le montage. Ça, c’est pareil pour tous nos films : on monte mentalement pendant le tournage et on ne tourne jamais des scènes auxquelles on ne croit pas. On est toujours à la recherche de l’essentiel et on sait très bien qu’on ne peut pas résoudre des choses au montage. On peut souvent trouver des solutions inattendues, mais si le contenu n’est pas là il y aura des faiblesses. On doit donc toujours être attentifs sur le tournage – notamment aux gestes, aux regards et aux silences, car le « non-dit » est important. On savait qu’on avait la matière, on a du la sculpter au montage. Le premier ours – le premier montage – est très proche du résultat final, mais il est très très très différent grâce au son. On a mis six mois pour travailler la bande-son, la voix-off et la musique.

La voix-off n’était pas là au départ ? - Non. On avait l’idée d’intégrer une voix-off, mais seulement si on en avait besoin. On n’en ressentait pas le besoin, mais en expérimentant on a vu que ça invitait le spectateur à vivre ça différemment. Certains jugeront qu’elles n’est pas nécessaire, oui, mais elle ne dérange pas et ça ajoute énormément. Ça peut aussi aider pas mal de spectateurs à apprécier l’humour. Elle nous aide à cerner le ton. Il n’est pas cynique, mais il est sec. Ça accompagne de la bonne manière, mais c’est extrêmement difficile à écrire.

Comment s’est passé le casting ? - C’était un travail colossal de deux ans car chaque scène est porteuse de dimensions différentes. Pour le Serbe, il nous fallait un très bon comédien qui puisse incarner un personnage très complexe de « snipper ». On sait cependant très vite si quelqu’un est capable et si il a l’écoute nécessaire. (…) Les comédiens jouent dans un drame. Pour eux, c’est du vrai. Dès le départ, durant les ateliers et les répétitions, ils jouent ça comme si c’était la réalité absolue. Cette approche, établie très tôt dans le processus, a été une des clés. Pour garder la crédibilité du récit – même s’ils se retrouvent dans des circonstances assez exceptionnelles.

Le trounage s’est-il fait de manière chronologique ? - Oui. Ça devait se voir aussi. On a donc essayé de tout faire de manière chronologique. C’était aussi intéressant vis à vis des gens que les comédiens rencontrent : certains sont comédiens, d’autres sont des gens du coin et, grâce à cette approche, on a pu garder la fraicheur des contacts réels.

King of the Belgians - Jessica & Peterking-of-the-belgians_venise-2016-mostra-affichemise en ligne initiale le 03/09/2016

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