Interview : Jeanne Balibar (Barbara)

On 21/08/2017 by Nicolas Gilson

Lorsqu’un producteur propose à Jeanne Balibar de tourner un film sur Barbara, l’actrice songe à Mathieu Amalric pour l’écrire et le réaliser. Ils se lancent dans l’aventure ; lui à la rédaction du scénario, elle dans la préparation musicale du rôle comme du film. Antithèse parfaite de tout biopic,présenté en ouverture de la Section Un Certain Regard lors du 70 ème Festival de Cannes, BARBARA est un voyage sensible au fil duquel le réalisateur questionne l’hypothèse de représentation tout en offrant à découvrir le processus de création et l’imprégnation qu’un rôle peut avoir sur une actrice – et inversement. Eblouissante et semblant se mettre à nu, Jeanne Balibar se confond avec ses personnages au coeur d’une mise en abyme vertigineuse. Echange.

Jeanne Balibar - Barbara

Comment avez-vous travaillé avec Mathieu Amalric à la mise en place de BARBARA ? - On a commencé le travail ensemble, mais on s’est tout de suite partagé le boulot. Il s’occupait du scénario et je m’occupais de toute la partie préparation musicale. Nous étions en contact très étroit, mais je n’ai pas participé à la rédaction du scénario. Je l’ai laissé faire sans lui donné d’avis en cours de route et il lui arrivait de s’en plaindre. Je m’occupais de comprendre comment je pourrais interpréter ce personnage extraordinaire à travers sa musique et ses textes. J’aimais que ce soit complètement ses idées et qu’on mette ça ensemble au tournage.

Qu’est-ce qui a guidé tant votre approche que votre motivation ? - Il était très important pour nous de lui conserver tout son mystère. On est parti de l’idée qu’on biopic n’est jamais bien – ni artistiquement ni humainement – quand il considère avoir compris le mystère d’une personne et pouvoir l’expliquer. On voulait que Barbara ne perde rien de son mystère ni de son étrangeté.

En quoi a consisté la préparation musicale ? - J’ai travaillé beaucoup plus de chanson qu’il n’y en a dans le film pour pouvoir m’imprégner de sa façon d’inventer la musique et ses textes. Les textes qu’elle a écrit la racontent et racontent des choses que je pouvais après tenter de faire passer même si elles n’étaient pas dans le scénario. (…) J’avais accès à pas mal d’archives, dont notamment des archives uniquement sonores. Mais je n’ai jamais entendu les fameuses bandes de travail, si ce n’est les petits bouts qu’il y a dans le film. Il y en a très peu d’ailleurs. On savait qu’elles existaient, mais on les a en quelque sorte réinventées. (…) Le travail que j’ai fait en amont du film m’a permis de comprendre qu’il m’était impossible de chanter les chansons de Barbara si je ne le faisais pas dans la légèreté. Ce rythme qui est le sien, ce débit extrêmement rapide, donne cette légèreté. J’ai compris que ses chansons étaient gagnées sur des larmes : si on n’est pas, techniquement, dans une certaine légèreté et une certaine rapidité, on ne peut tout simplement pas chanter ses paroles car elle vous font pleurer. C’est peut-être un des secrets de l’émotion qui se dégage de ses chansons.

Barbara Mathieu Amalric

L’approche est très pudique, levant le voile sur Barbara par touches impressionnistes, sans asseoir « une vérité ». Le film serait en un sens la parfaite antithèse du biopic témoignant de ce qu’un biopic devrait certainement être. - On voulait vraiment que le mystère reste entier. Ça me fait penser à ce que dit Hamlet chez Shakespeare lorsqu’il s’adresse au comédien  : «  ne croyez pas que vous pouvez jouer d’un personnage comme d’une flûte, comme d’un pipeau ». On ne peut pas jouer un personnage sans garder énormément de respect pource qui va surgir et qu’on n’attendait pas, mais aussi ce qu’il est et qu’on ne connait pas. Il me semble important de laisser de la place pour l’insu, l’inconnu, le vide, parce que c’est souvent là que surgit une vérité – sinon la vérité. (…) J’étais contente de pouvoir être la personne qui dépliait ses impressions. C’est ça un beau biopic : déployer ensemble des souvenirs qui nous appartiennent à tous, mais qui sont singuliers pour chacun. Un biopic, c’est toujours l’histoire de quelqu’un que tout le monde a connu.

Le film questionne l’hypothèse-même de toute représentation. - Il était très important pour Mathieu comme pour moi de chercher à représenter Barbara sans l’imiter, sans la limiter ; sans imitation et sans limitation. C’était l’idée que l’on ne saurait jamais à quel moment Barbara apparaîtrait. On voulait que le film lui-même décide à quel moment elle apparaissait, ou peut-être au fond qu’elle-même décide quand elle apparaît dans le film à travers moi.

Votre personnage, Barbara et vous-même parvenez à vous confondre. - C’est un plaisir pour le spectateur car je sais évidemment quand c’est moi, Brigitte, ou Barbara. Barbara, pour nous, c’est à la fois notre enfance et notre adolescence. C’est pour ça qu’il était important que je reste aussi moi-même car ça permettait de faire exister ce temps qui nous sépare de notre passé. Au fond, un biopic, c’est un peu toujours ça : faire ressurgir une figure de notre passé, de notre mémoire. J’étais contente de pouvoir déplier mon souvenir et mes impressions d’elle. Je pense que nous avons eu un dialogue avec notre jeunesse.

Quel effet est-ce que cela vous a fait de vous découvrir avec le visage de Barbara ? - Les histoires de maquillage, ce n’est ni mon domaine ni mon problème. Il m’importait de trouver des analogies et des intensités ; de jouer avec les différences. Barbara fonctionnait par exemple sur un rythme très différent du mien : c’était très amusant de prendre son rythme. Prendre son rythme m’intéressait plus que prendre son visage. L’affaire du visage concernait plus la maquilleuse ou Mathieu, j’y ai accordé peu d’importance. En voyant le film, comme tout est extrêmement entrelacé – à un moment j’ai le faux nez, à d’autres non – ça me plait que cette question du visage soit floue. Ça laisse plus de place à des questions plus intimes.

Barbara Jeanne Balibar

Jeanne Balibar © Jeanne Balibar - Barbara © Mathilde Petit : FDC

Jeanne Balibar – Barbara © Mathilde Petit © FDC


Barbara: Teaser HD par cinebelBarbara - poster

 

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