Interview : Jacques Doillon (Rodin)

On 16/05/2017 by Nicolas Gilson

Alors que le célébration du centenaire de la Mort de Rodin se profilait, Jacques Doillon a été abordé par deux producteurs pour réaliser un documentaire sur le sculpteur. De recherches en écriture, le réalisateur a imaginé une fiction qui lui permettrait de « faire revivre l’animal ». Fort de s’émanciper d’une logique platement historique et narrative, le cinéaste appréhende Rodin au fil de ses interactions, dans son atelier où il s’attèle à la réalisation de La Porte de L’Enfer comme dans sa vie intime auprès de Camille Claudel et de Rose, sa compagne de toujours qu’il n’épousera pourtant pas. Sélectionné en Compétition Officielle , RODIN marque le retour à Cannes du cinéaste qui y avait défendu LA PIRATE en 1984 et LA DROLESSE en 1979. Rencontre.

Jacques Doillon © Beaucarne

Avant que le projet de RODIN ne se développe sous l’angle de la fiction, vous aviez été abordé pour réaliser un documentaire sur le sculpteur. - Effectivement, mais j’ai rapidement démissionné car les documentaires, c’est pas trop mon truc. Il y a deux choses qui m’amusent beaucoup : écrire des scripts et donc des dialogues, et travailler avec les acteurs. Si je n’ai ni l’un ni l’autre, la raison de faire des films n’est pas suffisante.

Qu’est-ce qui vous intéressait chez Rodin ? - Son parcours et son oeuvre. Il n’aurait jamais du s’en sortir. Son itinéraire est assez formidable. Ce type vient du milieu populaire et a connu la misère, alors que les Beaux-Arts l’ont refusé il deviendra le sculpteur de son temps – et au-delà d’ailleurs. A l’époque, en 1880, si on n’a pas fait les Beaux-Arts et si on n’est pas passé par la Villa Médicis, on n’a pas de commande de l’Etat et il n’y a quasiment que ça. Rodin a raté le concours des Beaux-Arts trois fois, aussi je trouve formidable qu’il se soit obstiné à travailler comme assistant et collaborateur pour enfin obtenir à quarante ans une commande. Ça tient presque du miracle. Hormis ça, Zola, comme d’autres, va se rendre compte que c’est le type le plus doué de sa génération – et de loin. A cinquante ans, sa notoriété sera faite. Si bien qu’à 60 ans Rodin sera une légende vivante.

Est-ce que la préparation vous a demandé beaucoup de recherches ou est-ce que vous connaissiez déjà la vie de Rodin ? - Je n’étais pas totalement ignorant, mais je le connaissais mal. Je me suis un petit peu « documenté » comme on dit, j’ai lu tout ce que j’ai pu sur lui et je suis retourné au Musée Rodin comme dans sa ville de Meudon. J’ai essayé de connaître son oeuvre beaucoup mieux. Et j’ai fait de gros progrès. Sans être ni un spécialiste ni un historien de l’Art, je ne suis pas le plus ignare.

Qu’est-ce qui vous touche le plus chez lui ? - Rodin est un sensuel ; l’homme comme le sculpteur. Il insuffle à ses sculptures une sensualité et une vie. Ses chairs sont en mouvement, c’est quelque chose de très remarquable alors que la plupart des sculptures sont franchement mortes. Quand on se promène à Paris comme en Province, il y a des choses qui sont là et qu’on n’a pas envie de regarder longtemps tellement c’est sans vie et sans âme.

Rodin Lindon

Votre scénario repose sur une construction elliptique. Vous appréhendez Rodin au fil de ses interactions comme si vous tentiez d’en saisir la vérité. Comment avez-vous envisagé l’écriture ? - La notion d’interaction est juste car c’est ce qui m’intéresse dans les scènes. J’ai été tenté par le tournage d’une seule scène de deux heures, mais d’un point de vue production et distribution c’était trop complexe. Il me semblait juste de me dire qu’il n’y aurait pas trop de scènes quitte à être « insuffisant » en quantité si j’ose dire. Je ne vois pas l’intérêt de multiplier les petites scènes car on n’a le temps de rien, on resserre le temps et on ne garde que les fragments qui paraissent importants. Quand on a moins de scènes, on peut vraiment les travailler. Il me semblait préférable d’avoir 50 scènes assez justes sur Rodin, Camille (Claudel) et Rose (la compagne de Rodin) plutôt que 300 ou 400 petites scènettes qui chacune semble dire des choses définitives en tapant en permanence sur des gros clous. Sous réserve que ces scènes durent autour de trois minutes ou soient plus longues car on peut alors avoir le temps de montrer le travail de Rodin et le rapport qu’il entretient avec les femmes qui l’entourent. Elles comptent dans le film comme elles ont compté dans sa vie.

Le travail de Rodin est à l’avant-plan. Vincent Lindon sculpte effectivement à l’écran. Etait-ce une forme de challenge ? - Je ne pouvais pas envisager un film biographique où finalement le travail ne serait pas présent. J’ai vu beaucoup de films sur des peintres, et c’est une chose compliquée avec la peinture. Commenta faire tenir un film où le comédien serait en train de peindre un Cézanne ? Ce qui rendait le projet acceptable et intéressant, c’est la force de la sculpture : avec un gros travail qu’a fait Vincent sur la manipulation et le travail de la glaise, ça fonctionnait. L’homme qui a fait travaillé Vincent était présent sur le plateau en permanence si bien que si Vincent faisait un geste qui ne convenait pas, il était très courtoisement rappeler à l’ordre. De prise en prise, tout en progressant dans la scène, son travail progressait de plus en plus. (…) Les premières prises ne sont pas les plus intéressantes parce que le travail de recherche avec les comédiens n’a pas été effectué. Au fil des prises, on recherche la vérité ; la bonne musique de la scène.

Comment appréhendez-vous vos personnages sur un plateau ? - Si on veut s’intéresser aux personnages à hauteur d’un même cadre il faut parvenir à avoir le même point, à être net sur les deux, et à les faire bouger de manière à ce que l’on puisse saisir l’un et l’autre quasi en même temps pour réussir à avancer dans la compréhension de leur rapport.

Vous travaillez les scènes dans leur séquentialité, d’ailleurs la scène d’ouverture présente une déambulation dans l’espace qui semble annoncer une déambulation dans le temps. - Je crois que la difficulté d’un tel démarrage c’est que les gens aiment bien voir une introduction, et moi ça me tape sur les nerfs, du coup j’ai tendance à entrer directement dedans. Je pourrais faire un effort, mais il me semble qu’il faut tout de suite donner aux spectateurs le rythme du film et je n’ai pas envie de faire plus d’effort que ça. Je sais que certains spectateurs, tellement habitués à voir 1.400 plans hachés, ont du mal à entrer dans un rythme infiniment plus lent. Je ne crois pas à l’énorme quantité de plans et je n’ai pas un grand goût pour les champs/contre-champs. J’aime bien avoir le temps de voir des corps qui se déplacent dans l’espace de la scène ; j’aime voir des corps qui parlent et peu seulement des émotions qui passent par les dialogues. Comme chez Rodin qui ne peut pas faire parler ses figurines et qui parvient à faire parler leur corps. Il faut de suite imposer son tempo.

Rodin

La photographie a un côté très naturaliste au point que l’on se demande si la lumière est uniquement naturelle. - Il y a effectivement un éclairage, mais il vient de l’extérieur pour avoir de la profondeur de champs. Elle est aujourd’hui démodée et on travaille avec des diaphragmes très bas qui n’en offrent pas. Cette lumière qui vient de l’extérieur en quantité suffisante permet d’en avoir. Je ne voulais pas de projecteurs à l’intérieur du décor – ce n’est arrivé que lorsque c’était obligatoire – car on était souvent proches des 360 degrés et on avait deux caméras ce qui était compliqué à mettre en place. Aussi, s’il y avait eu des pieds de projecteurs, je serai devenu cinglé. C’est un éclairage qui me plait infiniment plus. Par ailleurs cette « tranquillité » de la lumière m’assurait un travail avec les comédiens. Si on prend l’atelier, la lumière qui est posée est là une fois pour toute, il suffit presque de brancher l’éclairage – il y aura peut-être quelques ajustements. Je tiens beaucoup à la profondeur de champs à une époque où elle semble avoir été oubliée dans les écoles de cinéma.

Le film met en scène plus de 25 années de la vie de Rodin. Le montage n’est ni didactique ni systématique. Comment avez vous porté vos choix qui peuvent se marquer par fondu au noir, un intertitre ou le recours à la voix de Rodin ? - On aurait pu séparer un peu plus chacune des séquences, mais ça me semblait un peu raide et compliqué à avaler. De temps en temps, je trouvais que la fin d’une séquence permettait d’enchainer sur le début d’une autre. Assez vite, j’ai eu l’envie de fondus au noir afin de marque à certains moments une ellipse dans le temps. Je ne revois pas mes films, mais il me semble que dans LA FEMME QUI PLEURE il y a un fondu au noir à la fin de chaque séquence. On va de 1881 à 1907, il y a des ellipse de temps, on passe notamment de 1886 à 1889 et je n’ai pas envie de l’indiquer car ça me paraît sans intérêt. Par contre, montrer que « un certain temps » s’est écouler et marquer une rupture me semblait important. Du coup je l’ai marquée franchement en essayant parfois d’y glisser une voix qui peut ou non la commenter.

Certains intertitres nous confrontent à des croquis, de quoi s’agit-il ? - Rodin a signé un livre sur des cathédrales avec des planches de croquis où on voit des fragments, quelque fois abstraits, que j’ai collectés, grossis et passés au négatif. Comme le sujet était aussi la modernité de Rodin, il me semblait qu’on avait là quelque chose qui ne ressemblait en rien à ce que l’on pouvait voir à l’époque. On a signé le premier pour bien dire que c’était de lui, ce qui est absurde parce qu’il ne les a pas signé, mais il fallait qu’on précise que ça venait de sa main.

Vous nous proposez de découvrir plusieurs facette de Rodin, notamment la frénésie qui l’envahit à un certain moment lorsqu’il croque ses modèles. - Rodin passe de modèles qui prennent la pose à des modèles qu’il laisse vivre. Ses dessins à un certain point ne sont plus des esquisses pour avancer vers la sculpture à venir, mais des dessins autonomes qui sont faits dans l’instant. Ce sont des instantanés souvent magnifiques. Il y en a des milliers, très érotiques la plupart du temps et donc toujours un peu « cachés ». Il ne sont pas si faciles à voir que ça. Ils représentent beaucoup des filles ensembles ; des filles avec les jambes ouvertes ; des filles qui se masturbent : ça dérange encore beaucoup de gens.

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Rodin: Trailer HD st nl par cinebel

Rodin - affiche

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