Interview : Ivo M. Ferreira (Cartas da Guerra)

On 18/04/2017 by Nicolas Gilson

Au fil de CARTAS DA GUERRA, Ivo M. Ferreira fantasme le quotidien de l’écrivain portugais António Lobo Antunes alors qu’entre 1971 et 1973 il est envoyé au front en Angola. S’inspirant de la correspondance envoyée à sa jeune épouse par l’homme qui était à l’époque âgé de 28 ans, le réalisateur signe un film mettant en scène le passé colonial du Portugal tout en sublimant une histoire d’amour. Rencontre.

Ivo M Ferreira © Berlinale

Pourquoi cette adaptation ? - J’ai toujours eu l’idée de travailler sur la guerre coloniale sans trouver une histoire qui m’intéressait. Je ne voulais pas faire un film de guerre, aussi, quand j’ai lu ce livre de lettres d’amour – organisé sans autre dramaturgie qu’une correspondance quotidienne. J’y ai vu la correspondance historique de la guerre, la beauté biographique d’un écrivain – aujourd’hui important – et une histoire d’amour incroyable. J’y ai vu trois forces. Le livre présente une introduction, trois actes et un épilogue : dramatiquement, je trouvais ça assez classique.

Vous portez le choix de ne pas le transcrire de manière classique et de garder les lettres en tant que telles. Comment avez-vous sélectionnés ces lettres et comment avez-vous construit le circonstanciel, l’action, dont elle sont tantôt l’illustration tantôt l’échappatoire ? - Derrière toute histoire, il y a celle de deux personnes. J’ai envisagé ces lettres comme une étoile polaire. J’ai construit mon scénario à partir de plusieurs ouvrages de António Lobo Antunes. J’avais plusieurs versions de son histoire à travers ses lettres, ses romans, ses chroniques ou encore les recherches que j’ai menées auprès de ses camarades. Quand on connait l’écrivain, on se rend compte qu’il y a des choses qu’il ne dit pas – pour raisons politiques à cause de la répression possible ou par choix. J’ai donc écrit tout ce qui « hors des lettres ». (…) Je vois la première lettre, lorsque le bateau quitte Lisbonne, comme une introduction. Je voulais que l’on filme les lettres, qu’il ne s’agisse pas d’une voix-over, mais qu’il s’agisse à la fois de la voix de celle qui les reçoit et de celle qui, cosmiquement, l’écoute les écrire. Dans mon esprit, le couple donnait quelquefois naissance à un personnage intermédiaire, comme si leur amour était tellement fort qu’ils ne formaient qu’une seule et même personne.

Cartas da guerra Ivo M. Ferreira 03

Comment le choix d’employer la voix de Maria José, la destinataire des lettres, a-t-il été perçu ? - Quand j’ai dit que je voulais que l’on entende la voix de la femme qui lisait les lettres, au début, on m’a pris pour un fou. J’ai fait un essai avec la voix de mon épouse – Margarida Vila-Nova, qui est l’actrice avec qui j’ai fait le film finalement. À l’écoute, tout le monde a été séduit. Le processus a été étrange parce que les lettres choisies au moment du scénario ne sont pas nécessairement celles qui sont dans le film. On a fait plusieurs expériences au fil des montages.

Le noir et blanc était-il là dès le début du projet ? - C’était un désir, mais il y avait des choses que je ne pouvais pas dire. Faire un film d’époque, de guerre, sur un écrivain très connu dont le tournage est en Afrique… c’était déjà beaucoup ! Toutes les images que l’on a vues avec le directeur de la photographie, João Ribeiro, étaient en noir et blanc. L’iconographie de la guerre est en noir et blanc. Je ne suis pas trop pour l’esthétisation et j’avais peur de l’idée, mais, sans vouloir faire un exercice de style, elle était en moi. Même si ces lettres ont été publiées, elles n’étaient pas destinées à être lues par tous et elles parlent de l’intimité de l’amour entre une jeune homme et une jeune femme. Le noir et blanc me paraissait être un filtre, ça me permettait de m’approprier ces histoires, de les extraire à la réalité.

La mise en scène du personnage de Maria José est aussi une forme de fantasme. - Le montage financier a été complexe. J’ai notamment du réduire le nombre des personnages et à la fin on n’avait plus qu’un seul jour pour la filmer elle. Je voulais qu’elle soit dans un seul décor pour travailler l’idée de la projection qu’il peut avoir d’elle. Je voulais semer le trouble, qu’on ne sache pas concrètement si elle est là ou si elle pense à lui. Mais il y a aussi des choses très concrètes comme la scène d’amour ou ses larmes.

Cartas da guerra Ivo M. Ferreira 02

Comment avez-vous pensé la dynamique de cadrage ? - Je suis par exemple parti de l’idée que ces gens ne voulaient pas être là, qu’ils étaient comme dans une prison à laquelle ils ne pouvaient pas échapper. Il y a eu un véritable travail de découpage car les intentions des scènes sont très différentes. Les travellings étaient une façon de mettre les personnages « dans le même bateau ». J’essaie de transcrire mes idées, les sentiments vécus.

Le son est également lui aussi très impressionnant. - Il fallait trouver un équilibre entre les différentes pistes sonores et que leur emploi commun – comme l’évocation d’une lettre sur une autre source sonore – signifie quelque chose. Il ne fallait pas bêtement diminuer l’un ou profit de l’autre. La musique est également très importante dans le film. Il fallait croire en sa force.

Justement, comment avez-vous porté vos choix musicaux ? - C’est la première fois que j’utilise la musique de cette manière ; j’avais peur de la musique d’époque portugaise. J’avais peur qu’il y en ait trop. Les choix se sont fait automatiquement. Je n’ai pas pris deux jours à les faire. D’une bonne manière, au final, je crois que le film est trop portugais. J’ai essayé de ne pas trahir les genres.

Comment s’est déroulé le casting ? - On a fait un très large casting du nord au sud du Portugal. Antonio m’avait demandé comment j’allais faire pour trouver quelqu’un d’aussi beau que lui. Il était clair que je devais trouver quelqu’un de beau avec des yeux verts ou bleus. Ce n’était pas évident, mais on a trouvé Miguel Nunes.

Comment avez-vous travaillé avec les comédiens ? - Comme mes parents étaient acteurs et que petit j’ai baigné dans l’atmosphère des théâtre, j’adore travailler avec les comédiens. C’est quelque chose de très naturel. Toutefois l’iconographie des soldats de guerre était très importante et il fallait trouver des visages différents, des visages d’époque. Mais en changeant simplement les coiffures et les costumes on fait déjà des miracles. Je leur ai fait subir un entrainement digne des « marines ». Il fallait qu’ils sachent se servir des fusils ou monter dans les véhicules de guerre. Il fallait que je travaille avec eux les personnages, pour qu’ils comprennent qui étaient ces gens.

Cartas da guerra Ivo M. Ferreira 04Interview réalisée lors du Film Fest Gent 2016Ivo Ferreira © Bas Bogaerts

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