Interview : Isabelle Huppert

On 22/05/2016 by Nicolas Gilson

Personnalité incontournable du Festival de Cannes dont elle a été Maîtresse de Cérémonie en 1998 et Présidente du Jury en 2009, Isabelle Huppert y a été récompensée à deux reprises par le Prix d’interprétation féminine pour VIOLETTE NOZIERE (1978) et LA PIANISTE (2001). Après y avoir défendu LOUDER THAN BOMBS et VALLEY OF LOVE l’an dernier, elle a monté les marches du Palais des Festival pour y présenter, lors de cette 69 ème édition, ELLE de Paul Verhoeven. Un film qui marque le grand retour du réalisateur et dans lequel elle donne vie de manière admirable au personnage complexe de Michelle qui, suite à son viol, décide de traquer son agresseur. Rencontre.

ELLE, Paul Verhoeven

Qu’est-ce qui vous intéressait dans le livre de Philippe Djian au point de vous dire que ce rôle était pour vous ? - Le livre est fantastique, tout comme le rôle. Quand je l’ai lu, j’ai trouvé ce personnage très complexe et absolument parfait pour un film. Il n’y a pas d’explication à son comportement, et c’est toujours très agréable à interpréter. De nombreuses options semblent possibles, chaque personnalité devient en soi une source de suspens. Il y avait, dans le comportement des personnages, quelque chose de très hitchcockien. Le livre était écrit de telle façon que tout est imprévisible, et Paul a transcrit ça au cinéma. Il conserve ce sens du suspens. On évolue avec elle, on expérimente avec elle les secrets de son comportement. Non seulement elle est imprévisible, mais elle ne se justifie jamais.

Autant ELLE semble être à 100% un film de Paul Verhoeven, il semble pleinement vôtre également. - Par sa manière de filmer, Paul m’a donné la liberté de faire ce que je voulais. Je me suis appropriée le rôle et le personnage. C’est là la meilleure condition pour faire un film : pouvoir créer la rencontre parfaite entre vous et le personnage.

Vous jouez un personnage qui se fait violer et témoigne ensuite d’une réaction très ambiguë par rapport à cette agression. - J’ai tout de suite pensé – et compris – que le viol ne serait pas le thème central du film. On ne peut pas le réduire à ça. Quand j’ai vu le film hier, je peux dire aux réactions du public que personne ne le voit comme l’histoire d’une femme qui tombe amoureuse de son violeur. C’est bien plus complexe. Il y tellement d’autres histoires qui sont développées autour et le film aborde tellement de sujets comme la violence – dont le viol est le coeur –, la violence familiale, l’hérédité, la transmission, les relations familiales ou professionnelles, l’amitié aussi comme les relation sentimentales. C’est un film vraiment riche et complexe.

Michelle peut paraître très cynique mais se révèle in fine simplement honnête. - C’est à l’image de Verhoeven, tout comme de Chabrol. On a souvent une idée préconçue sur les gens mais Verhoeven n’est pas cynique, il est insolent. Le film est rempli d’ironie mais n’est jamais cynique. Bien au contraire. D’un côté il y a la violence des jeux video et l’efficacité toute américaine du suspens, mais il se révèle très subtil.

Cannes 2016 - Isabelle huppert thierry fremaux

Le monde du gaming vous était-il familier ? - Pas du tout, mais j’ai trouvé que cet élément qui n’existe pas dans le livre était une idée brillante de la part de Paul. Je ne savais évidemment pas exactement ce que signifiait ce que je disais, j’ai fait comme si je maîtrisais ce vocabulaire. L’esthétique du monde vidéo est une métaphore parfaite de la violence de notre monde. Il y a aussi dans ces jeux quelque chose d’assez arbitraire dans la manière dont les choses arrivent, se produisent, sans connexion ni explication.

Pour rebondir sur la métaphore, que représente pour vous la scène de l’oiseau ? - J’adore cette scène. Beaucoup d’éléments dans le film peuvent être mis en parallèle. Dans cette scène, on découvre que cette femme est vraiment préoccupée par le fait que cet oiseau va mourir. Il y a une véritable violence du chat envers l’oiseau et, en parallèle, on a le récit d’un père qui a tué des dizaines d’enfants. C’est révélateur du comportement humain : ne se sentir concerné par la mort d’un petit oiseau.

Le film peut être connecté à LA PIANISTE, dans lequel votre personnage, comme dans ELLE, dissimule une vie sexuelle et émotionnelle intense. Est-ce un défi de jouer un tel rôle ? - Je ne veux pas paraître moi-même cynique en vous répondant, mais les émotions que l’on ressent en tant qu’acteur sont tellement différentes de celles qu’on ressent comme spectateur. Je suis à la fois actrice et spectatrice, et je peux vraiment dire à quel point c’est différent. Il est certain que je ressens des choses lors d’un tournage, mais, même sur une scène dramatique, c’est plus le plaisir de travailler. Je ne prépare pas les choses, je ne les ressens pas, je les fais simplement. C’est très facile pour moi. Je n’éprouve pas d’émotion quand je le fais.

C’est très instinctif. - Oui. C’est un travail. C’est évidemment instinctif. Faire un film se fait dans l’instant. Le cinéma se construit moment par moment. Ce qui était particulier sur ce film, c’est que j’y étais impliquée au quotidien durant douze semaines. J’étais dans chaque scène, dans chaque plan.

elle-isabelle-huppert

Comment était l’atmosphère sur le tournage ? - Paul Verhoeven est assez obsessionnel. C’est un élément sur lequel il me fait penser à Michael Haneke. Techniquement, il travaille avec deux caméras, ce que je n’avais jamais expérimenté auparavant. Il ne s’agit pas de deux caméras orientées de manière opposées. Elles couvrent le même axe sous différents angles. Tout le film a été tourné de cette manière. C’est très particulier. Elles sont vraiment proches l’une de l’autre.

Est-ce que cela a eu une influence sur votre manière de jouer ? - Ça n’a pas vraiment influencé ma manière de jouer ou alors de manière inconsciente. Comme il y avait toujours une caméra en gros plan, on savait qu’aucune intention ne serait perdue. Il pourrait avoir à chaque prise différentes perceptions des visages. C’était techniquement difficile pour lui, mais pas pour nous.

Qu’est-ce qui vous plait dans le cinéma de Paul Verhoeven ? - J’avais été transportée par TURKISH DELICES quand j’étais jeune. Ce film était déjà très « vehoevenien », très mystérieux avec beaucoup d’émotions dan la mesure où il donne accès au comportement du personnage et met en scène des aspects qu’on ne confesse pas. Pénétrer les pensées de quelqu’un est toujours très émouvant. TURKISH DELICES contenait déjà tout ça. (…) Je voulais, je désirais travailler avec lui, et je pense qu’il y a eu une vraie rencontre. Je crois qu’il m’apprécie autant que je l’apprécie.

Elle-Isabelle_huppert_cannes-2016

Quand vous découvrez un film, vous arrive-t-il d’être surprise ? - Evidemment, c’est toujours une surprise de découvrir le film pour la première fois. Quand vous faites le film, vous le fantasmez. Il s’agit de vous confronter au film de quelqu’un d’autre.

Vous semblez enchainer les rôles. Quel est votre prochain projet en vue ? - Je vais bientôt entamer le tournage du nouveau film de Michael Haneke, HAPPY ENDINGS. La seule chose que je peux dire, c’est que l’histoire prend place à côté de Calais. Il s’agit d’une famille locale assez riche dont le père est joué par Jean-Louis Trintignant. Mathieu Kassovitz jouera le fils et je serai la fille. Mais je ne peux rien dire de plus.

Est-ce que vous regardez beaucoup de films ? - Je n’en regarde pas autant que je le voudrais ou que je le devrais, mais oui. Je pense que je pourrais travailler avec quelqu’un même sans avoir vu ses films. Je viens de prendre la direction d’un cinéma à Paris, Christine 21 – anciennement nommé L’Action Christine. Mon fils est en charge de la programmation et on ne programme que d’anciens films. On accueille des festival et nous avons déjà consacré une rétrospective à John Ford ou à Antonioni. Donc récemment, pour mon plus grand plaisir, j’ai vu beaucoup de films de John Ford.

Cannes 2016 - Isabelle Huppert

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