Interview : Imge Özbilge (Camouflage)

On 17/05/2017 by Nicolas Gilson

CAMOUFLAGE d’Imge Özbilge fait partie des 16 films d’écoles qui seront présentés à la 20e édition de la Sélection Cinéfondation lors du 70 ème Festival de Cannes. Formée au KASK à Anvers où elle réside depuis 2014, Imge est influencée par les miniatures ottomanes comme par Jérôme Bosch. Au fil d’un court film d’animation à la subjugante beauté, elle nous conte l’histoire d’une amitié interdite qui s’épanouit dans un jardin secret de la cité, où l’est rencontre l’ouest.

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Quand avez-vous appris la sélection de CAMOUFLAGE à Cannes? - Environ un mois avant l’annonce officielle, mais je ne pouvais pas croire au mail que j’avais reçu. C’est seulement quand la nouvelle a été dévoilée officiellement que j’ai réalisé que c’était bel et bien vrai.

Dans quel état d’esprit êtes-vous ? - Je suis heureuse et excitée, je pars bientôt à Cannes et je suis déjà bien occupée à mettre en place plusieurs rendez-vous. C’est une occasion extraordinaire de partager mon film avec un super public dans un environnement professionnel sans pareil.

Qu’attendez-vous de cette expérience ? - La réalisation d’un film d’animation demande beaucoup de temps durant lequel je suis principalement seule, j’ai donc hâte de de rencontrer des personnes talentueuses et intéressantes, de parler avec elles du monde comme du cinéma.

Que représente à vos yeux le Festival de Cannes ? - C’est un des festivals les plus importants au monde. Et honnêtement on ne s’attend pas à ça quand on travaille sur un film d’école. Chaque sélection en festival est déjà un grand compliment et vous permet de partager votre travail avec de nombreuses personnes. Un de mes plus gros défis sur CAMOUFLAGE était de raconter une histoire personnelle témoignant d’un ancrage turc dans un contexte universel au sein duquel chacun puisse s’identifier. Et maintenant j’ai vraiment l’opportunité de partager le film avec des gens qui viennent du monde entier.

Camouflage - Imge özbilge - cannes 2017

Qu’est-ce qui vous a conduit à l’animation ? - Mes parents sont artistes aussi j’ai grandi dans un environnement créatif. J’ai toujours peint et dessiné, mais à un moment donné il m’est paru nécessaire de voir les choses prendre vie. J’ai du coup expérimenté l’animation. Adolescente, les films de Hayao Miyazaki m’ont beaucoup influencée. J’adore la manière dont il juxtapose le passé et le présent, et comment il intègre dans ses films des éléments de la culture japonaise et de la mythologie. NA-PEYDA, mon premier essai en animation, réalisé pour obtenir mon diplôme de bachelière, était à la fois inspiré par son cinéma et par les mythologies turques et du Moyen-Orient. C’est à cette époque que j’ai découvert l’art miniature qui a ensuite eu une grande influence sur mon travail.

Pourquoi avez-vous choisi de suivre une formation au KASK ? - Il y a plusieurs raisons, et Raoul Servais est certainement la principale. Sous son impulsion, KASK a été la toute première école en Europe à proposer une section animation. Comme il n’avait pas suivi de formation en animation, il a créé un atelier sur le principe de l’expérimentation d’un langage et d’un style à travers la création. Je pense que c’est pour cela qu’il y a autant de films de très bonne qualité artistique issus de cette école. J’ai été fan des films du KASK avant de l’intégrer, et je n’ai pas été déçue par les professeurs qui permettent à chaque étudiant de développer leur expression individuelle et je suis très reconnaissante pour l’enseignement reçu par mon mentor, Luc Degryese.

Quelle est l’importance de Jerome Bosch dans votre travail ? - J’adore son œuvre. Aujourd’hui on a la possibilité d’être inspirés et influencés par une vaste base de données visuelles. Ce n’était pas le cas au 15eme Siècle. Jerome Bosch est vraiment exceptionnel. Comment quelqu’un peut-il proposer un travail à la fois aussi vil et absurde ?! Il a influencé tellement d’artistes à travers les époques de Pieter Brueghel à Salvador Dali. Dali, dont je suis également une grande fan, a même réalisé une série d’esquisse en noir et blanc directement inspirée par Bosh.

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Au fil de CAMOUFLAGE, vous nous confrontez à l’espoir d’un monde libre face à la répression, à la nature face à la domination. Quelle en a été la genèse ? - La situation politique de la Turquie m’a contrainte à réfléchir à pas mal de problématiques qui m’ont conduite à faire le film. Le populisme est aujourd’hui devenu un problème d’envergure mondiale. Dans un tel contexte d’équilibre du monde, nous devons être conscients des conséquences de nos propres actions. Nous devons affirmer notre individualisme car cela nous permet, en étant responsable de nos actions, de générer plus d’énergie positive et de ne pas haïr ce que l’on ne comprend pas.

Le titre est-il apparu comme une évidence ? - Oui, le titre était celui-là dès le début. Très honnêtement je ne suis pas douée pour donner des noms ni même m’en souvenir. Quand j’expose mes peintures, je choisi généralement un nom pour la série entière et opte pour que tout le reste soit sans titre. Pour CAMOUFLAGE, le titre a surgi durant l’écriture et je le trouvais juste. Je n’ai pas cherché au-delà.

Le travail de la perspective est singulier. Pourquoi ce choix ? - Je suis très heureuse que vous me posiez cette question car il y a une histoire derrière. Je suis fortement inspirée par l’art miniature et parallèlement à la réalisation du film je travaillais à mon mémoire sur « La Miniature Ottomane Contemporaine ». Mes recherches sur cette art ancestral m’ont aidée à développer un style personnel. L’art miniature est sans relief et repose sur une perspective linéaire. C’est une conséquence de la prohibition par l’Islam de dessins réalistes. La Renaissance n’a jamais eu d’influence sur les arts islamiques. Je trouve que la manière dont les miniaturistes sont parvenus à s’exprimer est à la fois très intéressant et très amusante. Ce manque de perspective se traduit très bien avec la technique de coupure en 2D digitale que j’utilise. J’aime beaucoup utilisé cette forme d’expression artistique médiévale comme une critique des politique obscurantistes de la Turquie actuelle.

Camouflage - Imge özbilge - cannes 2017 - cinéfondation

La rencontre nait de deux éléments : la nature et le thé. Pouvez-vous développer cette question de partage ? - Il ne m’est pas évident d’expliquer comment et pourquoi j’ai établi une connexion entre le thé et les plantes. Il y a là une forme de cycle que l’on a tendance à oublier dans nos vies « modernes ». Le thé est aussi un élément important de la socialité en Turquie où vivent de nombreuses communautés, religieuses et éthiques, qui toutes, d’Istanbul au plus petit village reclus d’Anatolie, en boivent. Partout où vous vous rendez, on vous propose du thé noir. Chaque instant peut devenir celui du thé où l’on se parle et se connecte.

Vous mettez en scène des femmes de cultures différentes qui partagent une même liberté. Pourquoi la pureté de leur échange se fait-elle à travers la nudité ? - Eh bien, dans nos vies beaucoup d’éléments visuels ont une telle identité que nous ne nous posons même plus certaines questions. Dès lors que vous abandonnez les vêtements de votre personnage, vous pouvez ouvrir un nouveau dialogue et ce plus particulièrement à travers cette nudité et ces femmes. Dessiner des corps nus qui ne soient pas sexués était un véritable challenge. Je pense que la nudité conduit à se poser de nombreuses questions, dont certaines auxquelles je n’ai pas encore répondu. La relation entre ces femmes peut aussi bien être de l’amitié qu’une romance, et leur nudité peut très bien être le garant de leur pureté comme de leur vraie nature. Je n’aime pas être didactique dans mon travail et j’aime laisser la porte ouverte aux interprétations. Parfois, vous faites les choses de manière subliminale. Quelquefois j’ai des remarques très pertinentes sur mon travail et je me rends compte que je n’ai pas fait intentionnellement ce que le public y voit. Et je dois avouer que, quand ça arrive, ça me plait.

Quelle importance accodez-vous aux couleurs ? - Une place très importante je crois. Je peux même être obsédée par la combinaison des couleurs de mes vêtements. Aussi il m’arriv de délibéremment travailler en ne portant que du noir et du blanc pour pouvoir me concentrer sur les qualités figuratives. La première fois que je l’ai fait, même si ça m’était compliqué, je me suis rendue compte que si vous laissez la couleur de côté vous vous exprimer différemment. Trouver le bon équilibre et l’harmonie entre les couleurs est très reposant. J4ai appris comment créer une palette de sur la base de trois couleurs : il faut s’y tenir et tenter de créer différentes tonalités. Après, comme le dirait l’une de mes professeurs, on peut commencer à créer un dialogue.

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