Interview : Hubert Charuel (Petit Paysan)

On 17/10/2017 by Nicolas Gilson

Lors de la 56 ème Semaine de la critique à Cannes, Hubert Charuel a eu le privilège de présenter en première mondiale son premier long-métrage, PETIT PAYSAN. Au fil de celui-ci, ce fils d’agriculteurs fait à la fois le deuil d’une vie qui aurait pu être la sienne tout en signant un hommage à un métier en pleine révolution. Il met en scène Pierre, un petit éleveur de vaches laitières qui doit faire face à une épidémie et refuse de voir ses bêtes être abattues. Un film puissant qui, dernière une vivifiante légèreté de ton et un voyage à travers les genres, est un manifeste intelligent. Rencontre.

Petit Paysan © Semaine de la Critique Cannes

Swann Arnaud, Hubert Charuel & Sara Giraudeau © Semaine de la Critique – Cannes

Quel a été le moteur de PETIT PAYSAN ? - Le film part plus pour moi d’une nécessité qu’une envie. J’avais évidemment envie de parler de mon milieu d’origine ; celui dans lequel j’ai grandi. Je suis le fils unique de paysans et je ne reprends pas la ferme de mes parents. Pour moi, le film qu’on a écrit avec Claude Le Pape était une manière de me projeter dans la vie que j’aurais du avoir si j’avais décidé de faire autre chose que du cinéma.

PETIT PAYSAN constitue-t-il une manière de faire le deuil de cette vie que vous avez refusé ? - C’est exactement ça. Je ne reprends pas la ferme de mes parents, mais le film constitue une manière de la reprendre à ma manière et de la garder éternelle sur des images. Mes parents sont à la retraite et on a tourné tout le film dans leur ferme qui aujourd’hui n’est plus en activité.

Le sujet du film pourrait sembler très sombre, vous le traitez pourtant avec beaucoup de légèreté et d’humour. Est-ce que cette approche était là dès le départ ? Par ailleurs,est-ce que les réactions du public, lors de la première, étaient celles que vous attendiez ; est-ce que les gens ont ri là où vous pensiez qu’ils le feraient ? - On est toujours très surpris. J’aime bien que chacun cherche son stade d’ironie et d’humour là-dedans, mais on n’écrit pas les choses pour qu’elles soient drôles. Après, si elles font rire, tant mieux. On a toujours des surprises : il y a des moments de tension où on se demande si le public va rie, et des fois ça passe et d’autres non. Il y a des choses qui ne font apparemment rire que moi. Mais, alors qu’on travaille beaucoup certaines choses, il y en a d’autres qu’on ne voit absolument pas venir : les séquences sur lesquelles les gens rient le plus ne sont pas forcément celles qu’on écrites pour ça.

Il y a une ligne assez légère. Cela vous apparaissait-il nécessaire ? - Oui, dès lors que ça parle du milieu des éleveurs laitiers qui sont tout le temps confrontés à des enjeux de vie et de mort. Il y a constamment les naissances de veaux, mais il y a aussi beaucoup de bêtes qui meurent. Forcément, il ont beaucoup d’ironie – notamment sur ce qui leur arrive. Je ne sais pas si on peut parler de légèreté, mais il y a de l’ironie. Un ami de mes parents, qui prend des anti-dépresseurs depuis plus de 25 ans, dit qu’au moins, comme ça, quand le blé ne pousse pas il n’en a rien à foutre. L’humour était une manière de parler de ce milieu. Il me semblait important de sortir le monde paysan de quelque chose de trop dur, de mutique aussi parfois, et de lui donner une forme de légèreté que les agriculteurs peuvent avoir.

A quel moment le titre de « Petit Paysan » est-il apparu ? - On l’a cherché pendant très longtemps. Je viens d’une famille de petits paysans ; je suis moi-même un petit paysan. Ce n’est pas du tout péjoratif. Les « petits paysans », ce sont des petits exploitants agricoles indépendants comme Pierre. Ils gèrent une ferme d’une trentaines d’animaux à une ou deux personnes. C’est quelque chose qui, me semble-t-il, est en train de disparaître – aujourd’hui les paysans s’associent plus pour survivre. J’ai toujours imaginé ce titre écrit en très gros et en lettres capitales car ça parle aussi du complexe paysan que j’ai : être à la fois très fier de ses origines paysannes et, quand on se confronte au contexte extérieur, de ne jamais se sentir vraiment à sa place.

Vous confrontez le spectateur à la réalité duale de l’élevage aujourd’hui : demeurer difficilement « petit paysan » avec l’amour du métier ou se muer peu à peu en industriel. - Oui, mais sans être critique. Je ne dis pas que faire une plus grosse ferme, c’est mal. Le monde avance, ce monde-là doit avancer aussi. On est confrontés à des gens qui sont amis, mais qui sont en même temps un peu concurrents. Il me semblait important de parler aussi de ces différentes possibilités de faire ce métier aujourd’hui.

Comment votre choix s’est-il porté sur Swann Arlaud, absolument bluffant dans le rôle de Pierre ? - Je me suis beaucoup posé la question de savoir si je devais prendre un acteur non professionnel parce qu’il fallait que je crois aux gestes de Pierre pour raconter mon histoire. Ma directrice de casting, Judith Charlier, m’a dit que je devais rencontrer Swann. Il est venu passé des essais. Il avait compris le rôle. Il m’a dit que s’il l’avait, il fallait qu’il aille en formation tout de suite, qu’il se muscle, etc. J’ai senti qu’il avait très envie de s’investir. On a tout de suite accroché humainement et Swann est devenu une évidence.

Vous composez une famille crédible. Comment ce casting a été fait ? - Ça a été long. On a beaucoup cherché. J’avais al volonté d’également tourner avec des non-professionnels car ça fait partie de mon univers tant ça permet d’instaurer une sorte de vérité dans ce que je veux raconter. Une fois que Swann est arrivé, on a rencontré Sara Giraudeau et ça s’est passé de la même manière que pour Swann : on a accroché humainement tout de suite et elle a amené une forme d’étrangeté et une forme de douceur au rôle de Pascale qui n’étaient pas dans le scénario. On a fait des essais avec les deux, et simplement les avoir ensemble dans le cadre conduisait à quelque chose de réel. C’était là ; j’avais l’impression que ça marchait. L’aspect humain était très important car c’est un film sur la famille et il fallait qu’il y ait un climat familial sur le plateau.

L’emploi de la musique est très varié : elle peut être discrète comme soudainement présente sans jamais appuyer les choses ni combler un manque. Qu’est-ce qui a guidé cette dynamique et à quel moment le recours à de la musique est arrivé ? - On s’est posé beaucoup de questions autour de la musique. J’avais envie de travailler avec Myd du collectif « Club Cheval » qui était aussi à la FEMIS. Il me semblait important d’amener de la modernité et donc d’avoir aussi de la musique électronique et du hip-hop. Le film parle aussi de ça ; d’une génération qui écoute ces musiques. Pierre est un personnage assez solitaire, la musique permet de rentrer un peu plus dans sa tête en plus de souligner les basculement dans le genre ; de marquer la tension.

Vous avez d’emblée évoqué votre co-scénariste, avec qui vous avez scénarisé l’ensemble de vos court-métrages. Comment définiriez-vous votre relation ? - Si Claude n’était pas là, je n’aurais pas fait de cinéma. On s’est rencontrés à la FEMIS. Elle est bien plus qu’une co-scénariste, c’est aussi ma conseillère artistique. Claude était là dès le début du projet. J’avais une histoire de base et on a écrit le scénario ensemble. Elle est également sur le tournage, pendant lequel on réécrit aussi, et elle est là au montage. C’est la première personne à qui je montre mes versions de montage. C’est une véritable collaboration.

Il y a sans doute autant de types de collaboration qu’il n’y a de collaborations, mais comment l’écriture se déroule en tant que telle ? - On fait vraiment tout à deux. Il n’y a pas l’un qui fait plus la structure et l’autre les dialogues, même si Claude est à mes yeux la plus grande dialoguiste de France. Elle m’a tout appris. Je ne viens pas du scénario, on s’est rencontré à l’école où j’étais en production. On fait des séquencés et on se partage les séquences, puis on repasse chacun l’un sur l’autre indéfiniment jusqu’à ce qu’on soit contents tous les deux. On assemble tout ça. Comme on écrit tout le temps ensemble, les choses sont très fluides. On fonctionne ensemble, mais chacun de notre côté et on reprend le travail de l’un et de l’autre.

Pourquoi avoir fait la FEMIS en production et qu’est-ce qui vous a décidé à passer à la réalisation ? - Je voulais faire du cinéma, mais je m’étais dit que je n’arriverais jamais à réaliser. Je pensais que ce n’était pas pour moi. J’ai passé le concours en production en pensant que ce serait plus facile – ce qui n’est pas le cas. Une fois à l’école, je me suis rendu compte que la production n’était peut-être pas mon truc. En dernière année, j’ai eu l’opportunité de réaliser un court-métrage. Claude m’a encouragé, et j’ai fait un film qui a bien circulé en festival, qui m’a amené à en faire d’autres et, comme j’avais ce projet de long en tête, notre agent nous a présenté à nos producteurs qui nous ont fait confiance tout de suite pour qu’on écrive le projet.

A quel moment cet agent est arrivé et comment ? - Mon agent, Simon Rey, avait rencontré Claude pour un scénario qu’elle avait écrit à l’école. Il lui a demandé ce qu’elle avait comme autre projet et ce qu’elle avait déjà co-écrit. Elle lui a montré des choses parmi lesquelles mon premier court-métrage. Et il lui a demandé si j’avais déjà un agent. Je l’ai rencontré et on a tout de suite accroché. (…) Il est à l’initiative du film. C’est lui qui nous a fait rencontrer les producteurs. Au-delà de tout l’apport de négociations – financières comme juridiques, il a ce rôle de nous accompagner et de nous faire rencontrer des gens. Il met alors un pied dans l’artistique.

La mère de Pierre lui prépare des plats soigneusement étiquetés. Votre mère a-t-elle une collection de Tupperware ? - Avant la FEMIS, jusqu’à mes 25 ans je pense, je rentrais tous les week-ends chez mes parents pour aider aussi à la ferme et je repartais avec un sac-à-dos glacière rempli de nourriture pour la semaine. Il y a là en effet une touche autobiographique. Mais je n’avais pas les jour marqué sur les boîtes ! Par contre un ami, fils d’agriculteur, a les jours marqués sur ses plats congelés préparés par « maman ».

Hubert Charuel Semaine de la critique © Semaine de la cRitique Cannes

Hubert Charuel © Semaine de la Critique – Cannes


Entretien réalisé à Cannes en mai 2017

 

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