Interview : Houda Benyamina

On 06/10/2016 by Nicolas Gilson

Lors de sa présentation à la Quinzaine des Réalisateurs, DIVINES a fait sensation. Film coup de poing sélectionné par Edouard Waintrop, le premier long-métrage de Houda Benyamina remportera la Caméra d’Or. Mettant en scène le combat d’une adolescente pour son émancipation, la réalisatrice transcende la réalité des ghettos afin de rendre à son héroïne sa dignité. Inédit en Belgique – mais néanmoins acheté par Netflix – le film est présenté en clôture du 31 ème FIFF de Namur. Rencontre.

Quel a été l’élément moteur à la réalisation de DIVINES ? - Je me suis toujours demandée pourquoi, lors des émeutes en 2005, il y avait eu une colère mais pas de révolte ; pourquoi il n’y a pas eu d’intelligencia comme en 1968. Je voulais questionner la société dans laquelle je vis et de faire une sorte de constat. Je voulais raconter ce questionnement par le biais de l’amitié et de l’amour. C’est avant-tout une grand histoire d’amitié sur un fond sociétal, familial et politique.

Comment avez-vous construit la trame narrative ? - J’ai travaillé dans un premier temps avec Malik Rumeau, un ami d’enfance. Nous avons créé ces personnages et je me suis rendue compte, très vite, que c’était très riche et très complexe. Il y avait beaucoup de lignes narratives et un fond thématique super important pour moi. Au niveau de l’écriture, j’avais envie d’une tragédie. On s’est rendus compte de nos limites et mon producteur m’a alors présenté Romain Compingt avec qui j’ai travaillé sur le scénario pendant deux ans. On a construit et tissé ensemble cette trame qui devait être organique ; qu’une chose en appelle une autre. On a affiné la caractérisation des personnages et on les a écouté : au fil du travail, ils nous ont conduit vers la fin qui était déjà là depuis le début. Une fois que l’on avait tous les enjeux narratifs, on a travaillé ces thèmes à différents niveaux comme la musique et l’espace.

La musique semble en effet jouer en effet un rôle essentiel. - L’ouverture du film se fait avec un chant religieux musulman, La Fatiḥa, l’ouverture du Coran. En terme de sens, cela guide le personnage central vers le chemin de la rectitude ou le lui propose. On enchaîne ensuite sur le Snapchat et Vivaldi, avec « Nisi Dominus », un psaume sur la confiance en Dieu, en l’homme et dans le bien. J’ai voulu présenter des images d’amitié entre ces jeunes filles tout en étant dans le combat que chaque être humain même contre lui même ; le combat de l’âme. Le Requiem de Mozart sera annonciateur de la tragédie que Dounia met en marche, puisque la question du libre-arbitre est au coeur même du film. La musique est traversée par plusieurs choses : comme les enjeux narratifs, thématiques – le sacrée – mais aussi politiques avec des choix comme « Enemy » de Siboy où on est dans l’egotrip. Le parcours de Dounia, c’est un voyage entre son réel besoin intérieur de spiritualité et un combat vers l’extérieur pour exister et trouver sa place.

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L’utilisation des smartphones est intégrée au sein de votre mise en scène. Pourquoi ? - Il y a une forme de mise en abyme : les personnages se filment, se mettent en scène, se regardent les uns, les autres ; se parlent et se répondent en se mettant en scène. Ça raconte énormément de choses. C’est un descriptif du quotidien. Snapchat, par exemple, c’est une sorte d’histoire de la journée, racontée en images. Je voulais que le générique soit une journée de ces deux gamines et qu’on s’attachent à elles ; qu’elles aient cette candeur et cette naïveté dès le début du film. De cette manière elles ressemblent à n’importe quelle jeune fille.

Le rapport au corps revêt une importance grandissante. - J’ai toujours voulu un film en mouvement ; un film qui part d’abord de l’émotion parce que, contrairement au verbe, elle ne ment pas. A l’écriture je disais à Romain qu’il fallait que ce soit un film où l’on bouge, d’où le choix de la danse. Il fallait qu’elle soit touchée par la danse ; par ce corps, cette sensualité, cette grâce et cette beauté. Ça vient du corps qui revêt une importance majeure. De la même manière, la préparation de Oulaya Amamra a été très intense : pour incarner le rôle de Dounia, elle a fait de la boxe, du parcours et beaucoup de sport.

Vous mettez en scène avec réalisme une réalité habituellement absente du cinéma français. - Je parle de la pauvreté, la précarité et l’exclusion, pas de la banlieue. Il y a de plus en plus de bidons-villes en France ; ils sont grandissants. L’écart entre les pauvres et les riches devient de plus en plus important.

A priori, pour Dounia comme sa génération, la seule vraie valeur serait l’argent. - Le « dieu argent » est présenté comme une énergie, comme un flux. L’argent, pour moi, c’est le monde extérieur vers lequel on tend sans penser à son réel besoin et à son intériorité. Il y a quand même cette amitié très forte et cet amour de cet homme.

Le titre DIVINES était-il là dès le départ ? - A la base, le film s’appelait BATARDE parce que Dounia n’avait pas de père et parce que, pour moi, l’humanité entière n’est pas reconnue par le père (créateur) ou la mère créatrice. J’aimais ce double emploi, mais je n’aimais pas le sens créatif. On a fait pas mal de brainstorming, puis un jour mon producteur à trouver le titre de DIVINES. C’était vraiment en phase avec le film : à la fois ces êtres (sont) divins car la question de Dieu est en chaque être et j’aimais que la divinité soit aussi incarnée par le féminin, pour le coup il y a dans le titre une part de féminisme.

Interview Divines

Le « sacré » traverse tout le film. - Le sacré, c’est ce qui donne du sens à la vie et qui la ravit. Il peut se retrouver dans ce qui est beau et dans ce qui élève l’âme : ça peut se retrouver sur un chant religieux de Hendel, de Bach ou de Mozart, comme dans un chant religieux musulman ou, tout simplement, dans ce corps de danseur qui bouge. Il peut aussi se retrouver dans cette amitié fusionnelle ou dans l’art.

Envisagez-vous DIVINES comme un film féministe ? - Je suis féministe. Quand je fais mon discours à Cannes, j’interroge les décisionnaires et là, en tant que femme, en tant qu’artiste, je suis féministe. Mon film, est humaniste : il parle de gens qui sont au ban de la société, désaxés et humiliés, et qui sont en quête de reconnaissance et de dignité. C’est avant tout de ça que je parle. Ensuite, oui, je joue avec les codes. Je n’inverse pas les rôles : ils sont à leur place, au 21 ème siècle. Le genre est à redéfinir. Dire que c’est un film féministe, même si la presse l’a beaucoup qualifié comme tel, c’est une erreur. Quand Audiard fait UN PROPHETE, on ne lui dit pas qu’il fait un film sur le masculin. Cette question du féminisme n’est pas au coeur du film. Si tel était le cas, j’aurais construit mon récit et mes thèmes pour revendiquer la place de la femme par rapport aux hommes. Je ne me définis pas par rapport à l’homme ; même si, depuis la nuit des temps on nous fait croire qu’on a été faites à partir de la côte d’un homme, on est souvent leur attribut. Le féminisme, pour moi, c’est une façon de toujours se comparer aux hommes, et DIVINES c’est avant tout la trajectoire d’une héroïne, d’une guerrière qui veut faire sa place dans la société.

Comment se sont portés vos choix de casting ? - Oulaya Amamra, c’est ma petite soeur. Au début je ne voulais pas travailler avec elle car elle est très éloignée du personnage. Mais elle m’a convaincue par son humanité et sa force de conviction. Elle témoigne d’une capacité de travail absolument incroyable. Je l’ai formée depuis l’âge de 12 ans ; même si elle n’étais pas le personnage elle a fait un tel travail d’identification qu’elle m’a convaincue. (…) On a une relation fusionnelle, on est très proches : on avait peur que ça nous abime mais ça nous a rapprochées. J’ai une admiration encore plus grande pour elle. Elle a été tellement incroyable. Elle a amené plus que ce que j’aurais même imaginé avoir sur le personnage. C’est exceptionnel. (…) Déborah Lukumuena qui interprète Maimouna c’est un casting. Jisca Kalvanda qui donne vie à Rebecca a été mon élève, mais à la base ce rôle devait être incarné par la vraie Rebecca dont je me suis inspirée. Elle a malheureusement été en prison quelques mois avant le tournage. On a eu beaucoup de mal à trouver le danseur.

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