Interview : Hiam Abbas (Insyriated)

On 09/10/2017 by Nicolas Gilson

Dans INSYRIATED de Philippe Van Leeuw, Hiam Abbass tient le rôle central de Oum Yazan. Tout à la fois mère de famille, épouse, belle-fille ou voisine, elle fait corps avec l’appartement quelle refuse de quitter alors que la guerre fait rage à l’extérieur et que des snipers contraignent leur liberté de mouvement. De l’aube à l’aube, la découverte d’une journée du quotidien de cette famille syrienne nous confronte à la réalité de la guerre et à ses conséquence, comme à la barbarie et à la brutalité de l’être humain. C’est lors de la 67 ème Berlinale que nous avons rencontré l’actrice avant que le film, ovationné à chaque projection au Panorama, ne reçoive notamment le Prix du Public.

Comment êtes-vous arrivée sur INSYRIATED ? - Dès la naissance du projet, ou presque. Philippe (Van Leeuw) m’en a parlé lorsqu’il écrivait le scénario avant de me le faire lire. Il a écrit le rôle pour moi, et la première lecture m’avait laissée sans voix. C’est une émotion que je vis à chaque projection du film suivie d’un débat tant l’émotion du public me semble similaire à l’état dans lequel j’étais.

INSYRIATED montre ce qu’est la guerre et comment une maison ordinaire devient le champs de bataille. - C’est ce qui est très fort dans le film. On se penche directement sur l’être humain. Généralement, dans un « film de guerre », on essaie d’analyser les tenants et les aboutissants. Mais au fond, on n’est pas obligés de comprendre le conflit politique. Ce qui est essentiel, c’est l’injustice qui prend vie au coeur de ces forces. Il est nécessaire que l’on prenne conscience de leur danger pour les gens « normaux ». Malheureusement, c’est une chose qui ne cesse de se répéter.

INSYRIATED © Altitude 100 : Virginie Surdej

Une des force du film est de parvenir à transcender la situation : si on est confronté au conflit syrien, la réalité dont il est question est celle, universelle, qui résulte de toute guerre. - Absolument, j’aime beaucoup le côté universel de ce film comme de tous les films qui traversent les frontière de la localité pour nous offrir un langage universel. Cette universalité correspond aujourd’hui plus que jamais à cette guerre (syrienne) qui est à nos portes ; qui frappent à nos portes. Elle fait tous les jours l’actualité. Il s’agit de gens qui vivent la guerre au quotidien ou qui la fuient. Il ne s’agit pas d’immigration économique.

Est-ce que choisir d’interpréter un tel rôle est une manière de témoigner sur une certaine réalité du monde ou est-ce une manière de la dénoncer ? - Je ne suis pas dans cette réflexion quand je choisis un rôle ou quand un rôle me choisit – car cela s’opère dans les deux sens. Je dois correspondre à une projection physique de ce que le réalisateur ou la réalisatrice cherche à ce moment-là. Il me faut quand même une connexion avec ce que je vais faire. Entre mon bagage et ce que je suis capable d’oublier pour pouvoir reproduire, il faut que je parvienne à y trouver un compte quelconque. Mais je ne pense pas au message ni à changer le monde. Pour moi, ça, ça reste de l’ordre du slogan. Et les slogans, ça ne fonctionne pas. La politique sloganiste n’a, pour moi, jamais marché. La réelle solution est de pénétrer dans les racines du problème pour essayer de les traiter. Le cinéma est une forme de traitement des racines des choses car on entre dans la psychologie et la complexité des personnages tels qu’ils peuvent, peut-être, exister et qui ouvrent soudainement un champs de vision plus large que ce que les médias nous jettent tous les jours à la gueule.

Est-ce que vous vous considérez comme une actrice engagée ? - Non, parce que je n’aime pas ce mot. On s’engage avec quelqu’un pour peut-être se marier ensuite… L’engagement est un terme qui ne m’a jamais fait vibrer. Je ne sais pas ce que c’est. Mais je m’intéresse quotidiennement à ce qui se passe autour de moi. Quand on est artiste, il me semble que l’on a l’obligation de laisser une partie de son coeur aux autres et d’être réceptif à ce qui se passe autour de soi et être à l’écoute des autres.

INSYRIATED

Comment avez-vous travaillé la complexité du personnage qui, au-delà de la réalité vécue, se révèle plurielle au fil de ses relations et de ses interactions ? - Quand je travaille un rôle, à partir du moment où je prête mon corps, il ne m’appartient plus. Je crois que la motivation première de tout ce que je fais vient de la compréhension émotionnelle des rôles. C’est comme si je ressentais dans mon ventre la ressource de tout ce qui peut arriver. À partir de là, c’est quelque chose qui se réalise entre ce système émotionnel et ce corps qui se balade. Comme ce corps va agir par rapport à ce qui se passe à l’intérieur, je n’ai pas de contrôle tout en étant, bizarrement, contrôlé. C’est de la fabrication. C’est ma manière de travailler, sans être une méthode. Je peux dire que, lorsque je suis sur le terrain, je n’intellectualise pas les choses. Lorsque j’entends « action » sur le plateau, il n’y a plus de « mental ».

Dans le cas de Oum Yazan, vous êtes-vous raconté quel a été son son passé ? - On en a pas mal parlé avec Philippe, et le seul aspect plus large qu’on lui a donné et qu’on ne voit peut-être pas dans le film, c’est qu’elle est Palestinienne. C’est très cohérent. Les Palestiniens-Syriens ont vécu un double exode après 1948 jusqu’à aujourd’hui. Ça a été un lien entre le personnage et moi. Il ne s’agit toutefois pas d’un rôle « historique » , c’est un personnage dont les contours se dessinent sans le mettre en question ; les réponses arrivent au fur et à mesure de la fabrication.

Cette appartement, ce foyer, représente tout ce que votre personnage a au point qu’elle refuse de le quitter. - C’était pour moi une référence à la Palestine. J’ai grandi sans maison, sans « foyer ». Oum a pu construire sa maison, son petit foyer avec sa famille, et elle est capable d’y rester et d’y mourir pour, justement, ne pas la perdre. C’est une chose qui me lie beaucoup à un mythe du monde arabe : l’homme et la terre. Il y a un lien charnel à la terre. Chez les arabes, on ne la vend pas facilement ; elle fait partie de l’héritage.

Berlinale-2017-Insyriated-Philippe-Van-Leeuw

Un héritage, à l’instar de la musique arabisante, qui dépasse les frontières. - Je n’ai jamais cru aux frontières. Je n’ai jamais compris. C’est à mes yeux une forme d’interdiction : c’est comme si on châtrait l’être humain d’une liberté. C’est le priver d’une prise de décision d’un échange entre lui et l’homme qui se trouve de l’autre côté pour que notre monde soit plus riche, plus généreux, et moins narcissique.

Le film questionne justement ce rapport entre les premières personnes du singulier et du pluriel. - C’est un film qui relève de cette frontière psychique. Les enjeux sont complètement différents car la raison ne repose pas sur un choix personnel. Comme l’homme est dans la survie, il n’est pas dans un état « normal », banal. On ne peut prendre des décisions rationnelles que lorsque l’on est dans un certain confort, que tout va bien autour de nous. Quand on est dans un tel déséquilibre, on est poussés par des motivations qui ont rapport avec la responsabilité que l’on porte sur soi et sur les autres ; une responsabilité qui nous dépasse. Nos décisions peuvent alors paraître anormales dans le sens où elles peuvent toucher l’étique et la morale.

Le paradoxe de la situation mise en scène ne réside-t-il pas que, dans l’atrocité de la guerre, Oum Yazan essaie d’inculquer à ses enfants la normalité de la vie ? - Ça, c’est une chose que je connais depuis l’enfance. Cette réalité de la guerre fait que, pour ne pas croire que tout est fini et que la mort est à votre porte, on fait semblant de vivre ; on fait sembler de créer pour pouvoir se dire que la vie continue. C’est une forme de survie. Cette mère est appelée dans cette journée de sa vie, dans cette trajectoire, à se dire constamment qu’elle doit garder l’espérance ; qu’elle doit la donner aux autres et leur donner la possibilité d’espérer. Du coup, elle dit que personne ne va mourir tout en sachant très bien qu’une bombe sur la maison pourrait tous les tuer. Mais « personne ne va mourir ». Cette transmission de l’espoir devient une énorme responsabilité.

insyriated-07mise en ligne initiale le 15/08/2017

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