Interview : Guillaume Gallienne (Maryline)

On 16/11/2017 by Nicolas Gilson

En 2013, Guillaume Gallienne remportait un succès à la fois critique et public avec son premier long-métrage LES GARCONS ET GUILLAUME, TABLE ! Adaptant son seul en scène autobiographique, le comédien s’imposait comme réalisateur en décrochant dans la foulée 5 César. Fort du succès de sa comédie, il use de la liberté qui lui est offerte pour signer avec MARYLINE un film audacieux au coeur duquel il met en scène une actrice qui doit apprendre à s’affirmer ; qui doit apprendre à exister. Changeant de registre – non sans témoigner d’humour – il s’impose comme cinéaste avec une oeuvre pour le moins déroutante, riche (trop peut-être) de ses mise en abyme. Il signe un portrait de femme impressionniste, nous fondant à son ressenti au rythme d’un montage elliptique, et révèle une actrice, Adeline D’Hermy. Rencontre.

Comment est né MARYLINE ? - Il y a 15 ans, j’ai rencontré une femme d’une grande humilité, une taiseuse – et les taiseurs m’impressionnent toujours ; ils me font un peu peur et ils m’intimident. Elle m’a raconté sa vie et son histoire m’a bouleversé. Je la porte en moi depuis. Ma mémoire en a déformé les contours et j’ai décidé d’en faire un film. Je m’en suis inspiré tout en adaptant des choses afin de raconter comment cette femme qui n’a pas les mots pour se défendre, malgré les humiliations et les mauvais départs, grâce à des gens qui prennent le temps de lui donner du temps, grâce à la bienveillance, elle arrive à se réaliser.

Qu’est-ce qui vous tenait particulièrement à coeur ? - Je voulais raconter comment la bienveillance peut sauver des vies, à quel point il est dur d’être une femme – et encore plus une femme qui n’a pas les mots – et comment on peut se réaliser pour être aimé pour qui on est. C’est une film assez lumineux, mais elle vient de loin. (…) Prendre le temps de donner du temps. S’autoriser à être toucher. C’est vrai que les taiseuses sont intimidantes, mais il y a tellement de gens qui n’ont pas les mots aujourd’hui.

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A partir de quel moment avez-vous voulu en faire un film ? - Très vite. Son histoire était juste dramaturgiquement. Mais il y a 15 ans je ne soupçonnais pas pouvoir réaliser un film. Après je me suis inspiré d’anecdotes et de choses qui se sont fondues dans cette histoire, comme une évidence. Je l’ai racontée à Sidonie Dumas, la Présidente de Gaumont, avant la sortie de LES GARCONS ET GUILLAUME, A TABLE ! Elle a été très émue. Elle était très réactive et elle m’a dit : « d’accord, on y va ».

Derrière un récit singulier, MARYLINE est avant tout un troublant portait de femme qui tend à son indépendance « par elle-même ». - Je voulais faire le portrait d’une femme qui ne se cherche pas à travers les hommes ; je ne voulais pas qu’elle se réalise par les hommes. Elle est d’ailleurs assez immature avec les hommes, parce que c’est déjà suffisamment compliqué comme ça. Je voulais faire un portrait de femme dans son courage « en général » et pas juste sentimentalement. (…) J’ai joué Lucrèce pendant trois ans et, porter un corset et se faire violer pendant trois ans, ça a joué sur ce que j’ai voulu raconter. Le côté concave d’être d’une femme, d’encaisser… La complication entre le temps des hommes et l’émotion des femmes, c’est compliqué. Les rythmes sont très différents.

On découvre Maryline dans une dynamique de rencontres, bonnes ou mauvaises. Sans qu’elles ne soient manichéennes, celles-ci s’ancrent dans un logique de plateaux. - Le fait qu’elle soit actrice et que ce soit le cinéma et le théâtre, c’est un contexte plus qu’un propos. Après c’est bien si on peut aussi « alerter » sur ce qu’est le métier, sa difficulté et sa violence. Mais c’était vraiment un contexte plus qu’une réalité. C’est très dur d’être actrice, c’est terrible. Et en même temps comme le dit le personnage de Jeanne incarnée par Vanessa : « être actrice, c’est comme être une femme, quand on l’est on l’est tout le temps, qu’on le veuille ou non. »

Vous révélez Adeline D’Hermy. - Le succès de mon premier film m’a permis de proposer une actrice inconnue parce qu’il me semblait important que pour ce rôle-là l’actrice ne soit pas déjà célèbre. Je voulais aussi vraiment Adeline D’Hermy parce qu’elle est elle-même humble et je ne pense pas que ce soit quelque chose que l’on puisse composer. Le film est construit comme une chronique, mais je visais le drame et je savais qu’Adeline pouvait tenir ce fil dramatique jusqu’au bout. En plus de ça, elle a fait de la danse et au-delà d’être une très grande actrice avec une très vaste palette de jeu, elle a une très grande palette physique. Et dans ce film où elle parle peut, j’avais besoin qu’elle s’exprime par son corps pour toucher le spectateur.

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Vous questionnez la représentation : à partir du moment où vous ouvrez le film sur un casting qui conduit à une évocation, comme spectateur, on ne sait jamais quand Maryline est Maryline et si elle ne serait pas in fine une actrice incarnant son rôle. - C’est une question qui m’anime – et pourrait être le sujet principal de mon prochain film : je m’interroge sur la frontière entre la fiction et la réalité et à quel point, parfois, la fiction n’est pas plus « viable » avec le danger que cela suppose. La fiction qui rattrape la réalité ou l’inverse… Dans la vie, je mélange les deux. Quand je joue, je vis. Je ne parle pas du rendu, mais de ce qui se passe en moi : moi, je vis. Si je dois tenir une table et qu’on me balance d’un côté à l’autre de la pièce (ndlr allusion à la scène d’ouverture du film), j’éprouve l’épreuve physique. Lorsque je regardais Friends, je me demandais toujours si les gens, aux Etats-Unis, parlaient comme eux ou s’ils parlaient comme les gens. Je ne sais pas où est la frontière. Est-ce que gens parlent comme dans les soaps ou est-ce que les comédiens font comme les gens ?

Le film prend place dans les années 1980 et 1990. Pourquoi ? - Je trouve Maryline plus moderne pour cette époque qu’aujourd’hui et j’avais besoin de raconter cette modernité. Il y a aussi un rapport aux pièces de théâtre que j’utilise à la fin du film qui est très daté et pour que la confusion soit possible il fallait que ça reste à cette époque-là, je en pouvais pas le faire après. Pour une raison plus personnelle, le personnage est né en 1954 comme ma soeur qui est morte il y a quelques années. Je lui avais raconté cette histoire avant qu’elle meure et elle avait beaucoup aimé. Elle m’avait dit : « c’est beau parce que c’est humble ». Moi, je n’ai pas tellement appris l’humilité. Je sais la reconnaître, mais je ne l’ai pas. Et puis j’aime bien les gens qui fument. J’adore cloper dans une scène, même si à la fin de la journée je n’en peux plus et j’ai l’impression que je vais vomir.

La direction artistique très poussée, notamment dans les couleurs employées : l’approche esthétique diffère d’une séquence à l’autre de manière assez radicale, jusque dans ses codes. Vous assumez également la « théâtralité ». C’est à la fois perturbant et fascinant. Comment avez-vous travaillé cela ? - Jamais seul. Enfin si, de solitaire, il y a l’auteur. Je travaille seul puis je demande à Xavier Gianolli d’être mon script-doctor. En tant qu’auteur, c’est vraiment comment moi je fonctionne, par rapport à ma mémoire et comment les choses me touchent. Ça fait 15 ans que je fais mon puzzle, donc quand j’écris la trajectoire est assez claire. Mais je réfléchis avec d’autres gens… Et puis j’ai un sens de l’instant, énorme. Je fais vraiment énormément confiance au présent. Ce qui rend le montage compliqué.

Le scénario présente de nombreuses mises en abyme renvoyant le spectateur au procédé de fabrication du cinéma comme du théâtre. - Je voulais profiter du cinéma car c’est l’art de l’ellipse. J’aime l’ellipse que je peux rarement vivre au théâtre puisqu’on est dans le temps de la représentation, et donc je joue de ça. Mais ce n’est pas pour être habile et en faire une thèse ; ce n’est pas intello ; ce n’est que ce que ça me provoque émotionnellement dès l’écriture. (…) Il y a aussi des hommages. On ne se refait pas : quand on aime, on aime. Après, il y a des choses très intimes qui ne sont peut-être pas lisibles de tous. Certains cinéphiles les comprendront ou se diront qu’ils l’ont déjà vu, parce que j’ai le sentiment de déjà dans la vie. Il y a des moments où j’ai l’impression d’être dans un film de Truffaut ou de Sautet. Ça fait partie de ma culture comme de mes réactions.

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Pourrait-on parler de citation ? - La citation fige, là ce sont des hommages. Ce ne sont même pas des clins d’oeil adressés. On le sait entre nous. Comme quand Adeline glisse sur la vitre, lors du voyage d’entreprise, comme Gena Rowlands dans OPENING NIGHT. C’est agréable entre nous parce que ça part d’un truc très amoureux. Vanessa (Paradis), des gens ont vu que c’était Jeanne Moreau. Il se trouve que c’est tiré d’une anecdote et que c’est elle, mais Vanessa ne l’a imitée à aucun moment. (…) Il y a des moments où je cite presque des tableaux pour signifier un état grâce à une oeuvre qui dépasse le cliché. On est plus dans l’idée de la référence où l’imaginaire peut voyager en très peu de temps. Ça me permet de donner du signifiant sans tomber dans l’explicatif stabilobossé. L’oeuvre s’inscrit finalement comme un relai : il ne faut plus développer lorsque vous vous dites qu’on dirait un Millet. C’est un inconscient collectif, on navigue de Balzac à Zola, et il n’y as plus besoin de développer. Les référents me permettent de faire galoper l’imaginaire là où, moi, je n’ai pas le temps. Mais c’est une question d’âme.

Vous êtes ici pleinement derrière la caméra, vous vous affirmez comme réalisateur. - C’était très nouveau pour moi parce que sur LES GARCONS ET GULLAUME, A TABLE ! j’étais au centre du truc. Là, j’ai pu vraiment diriger les acteurs. Ça fait un bien fou. Je fais preuve d’un calme et d’une confiance que je n’ai pas du tout en tant qu’acteur. J’ai peur d’avoir trop confiance en moi en tant qu’acteur, parce que j’ai peur de me satisfaire. Alors que, comme metteur en scène, je me pose beaucoup de questions, mais je doute assez peu. C’est plus au montage que ça fait bobo.

Un petit mal parce qu’il s’agit de faire le deuil de certaines choses ? - Non, c’est parce qu’il y a un moment où le film s’impose et à partir de ce moment-là c’est de la délicatesse de chirurgien ; à partir de ce moment-là ça peut être à quelques images près. Il y a un moment où le film ne supporte pas le parfait ; l’addition des parfaits fout le film en l’air – ça n’a plus aucun charme et on se fait chier. Et rebelote avec le montage son et le mixage ! C’est très particulier.

Vous n’avez pas peur des clichés, au contraire vous semblez vous en amuser, jusqu’à forcer la comédie notamment avec le personnage de la maquilleuse. - Cette maquilleuse est incroyable. Anne Bouvier était la seule qui selon moi pouvait jouer une nana qui n’est pas méchante, mais qui est juste de très mauvaise humeur. Elle a du jazz. C’est drôle parce que ma monteuse en voyant les images m’a dit que c’était trop et que ce n’était pas possible. Elle ne me croyait pas que ça arrivait très fréquemment sans que ce soit forcément la maquilleuse – le nombre de fois où sur un plateau on se retrouve à subir la mauvaise humeur de je ne sais qui qui oublie que vous allez jouer et qui en se rend pas compte. On n’est pas des singes savants, on en copie pas, mais on ressent. (…) Il y a aussi un rapport au temps et à la hiérarchie qui, sur un plateau, est quelque chose de très particulier. Mais je suis sûr que ça existe dans tous les milieux.

Guillaume Gallienne @ FIFF 2017

Interview réalisée lors du 32 ème FIFF de Namur

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