Interview : François Ozon (Frantz)

On 06/09/2016 by Nicolas Gilson

Après 5×2 en 2004 et POTICHE en 2010, François Ozon retrouve avec FRANTZ les honneurs d’une sélection en Compétition Officielle à la Mostra du Cinéma de Venise. Mettant en scène la rencontre entre une Allemande et Français venu fleurir la tombe de son fiancé mort sur le front durant la première guerre mondiale, le film se construit autour de la notion de mensonge et questionne notamment avec habilité la montée du nationalisme tant en Allemagne qu’en France. Nous avons rencontré le réalisateur sur le Lido.

Francois-Ozon-Franz

Qu’est-ce qui a motivé ce projet de film d’époque ? - Je suis parti d’une pièce de théâtre des années 1920, très pacifiste, de Maurice Rostand dont j’ai aimé l’histoire d’un jeune français qui va déposer des fleurs sur la tombe d’un soldat allemand. Je trouvais ça très beau. Lorsque j’ai commencé à travailler dessus, je me suis rapidement aperçu que Lubitsch avait déjà adapté cette histoire. Au début j’étais un peu découragé, puis en voyant son film je me suis rendu compte qu’il raconte l’histoire du point de vue d’un personnage français. Lubitsch qui est autrichien fait ce film dans les années 1930 sans savoir qu’une seconde guerre mondiale va arriver. Je me suis dit que comme mon film allait avoir une autre perspective, il serait très différent et pouvait être une réponse au sien puisque j’allais le faire en sachant qu’il y avait cette seconde guerre mondiale. Très vite, ce qui m’intéressait était de raconter cette histoire du point de vue des allemands, de ceux qui ont perdu la guerre, et plus particulièrement du point de vue de cette jeune fille allemande.

Si le film évoque le mensonge, vous malmenez en un sens le spectateur. - Je voulais jouer sur des fausses pistes ; je joue avec les attentes et les désirs du spectateurs. J’essaie toujours de le faire quand je raconte une histoire. C’est la leçon de Hitchcock : il faut inclure le spectateur dans l’histoire qu’on raconte, ses attentes et ses désirs. Le film jour là-dessus. Ce qui m’intéressait dans le mensonge, c’est qu’au début le spectateur part sur une fausse piste, mais qu’à la fin du film on se rend compte que chaque mensonge cache une part de vérité. J’aimais cette complexité par rapport à la vérité qui peut s’exprimer différemment.

Cette notion de mensonge inclut aussi l’idée de se mentir à soi-même. - C’est un chemin de désillusions : peut-être que Frantz a lui aussi menti à Anna ou peut-être qu’elle a voulu le voir autrement.

FRANTZ revêt un caractère foncièrement politique, notamment à travers le nationalisme tant allemand que français, comme si vous ouvriez plus qu’un dialogue une comparaison entre les époques. - Je n’avais pas réalisé à quel point ce film serait politique. Je m’en rend compte aujourd’hui à Venise puisque tous les journalistes me parlent de politique, d’Europe et de la relation franco-allemande. Pour moi, c’était d’abord une histoire d’amour et d’amitié contrariée. Il est vrai que le contexte historique, que j’ai voulu très réaliste, était très important. Mais je ne pensais pas qu’il prendrait autant de force et qu’il parlerait autant aux gens. Je pensais faire un film de 1919 et les gens me parlent de l’époque actuelle parce que, effectivement, en ce moment, en Europe, il y a beaucoup de tensions, de montées de nationalisme ; beaucoup de politiques demandent le retour aux frontières, il y a la crainte des migrants, la peur de l’étranger en général, le Brexit… Je me rends compte que le film fait écho à l’époque actuelle. Et comprendre le passé peut nous aider à comprendre (ce qui se passe) aujourd’hui. On sait que l’Histoire est par définition tragique et, souvent, se répète.

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En abordant la question du mensonge, vous mettez également en scène l’émancipation assez inédite d’une femme pour son époque. - Anna est une jeune fille très moderne. Il était important de montrer qu’elle faisait des études, qu’elle parlait déjà le français. Elle a déjà une connaissance de la France culturellement. (…) Elle est comme toutes les jeunes filles, elle rêve du Prince Charmant. Le chemin qu’elle va parcourir va lui permettre de comprendre qu’il n’existe peut-être pas. C’est une chemin de désillusions. Mais elle grandit. (…) Anna traverse des périodes très difficiles. Il y a une confusion de sentiments, comme en parle Stéfan Sweig. Je voulais montrer à quel point elle est prise dans des questions morales. Elle se pose beaucoup de questions, elle ne sait pas où aller et elle est même tenter par la mort. Ça m’intéressait de voir comment cette jeune fille allait parvenir à s’émanciper, à s’extraire de toute cette complexification des sentiments. Le film est construit comme un roman d’émancipation.

Est-ce que le noir et blanc a été un défi ? Qu’est-ce qui a motivé ce choix ? - Le plus gros challenge du film a plus été de tourner dans une autre langue, en allemand. Le noir et blanc est arrivé dans un second temps. Au début je devais faire le film en couleurs mais en faisant les recherches sur les décors j’ai décidé de passer au noir et blanc parce que toutes mes références comme les images que nous connaissons de cette guerre le sont. J’avais l’impression que l’idée du réalisme que l’on a de cette époque serait plus importante de cette façon, qu’il y aurait quelque chose presque de l’ordre du documentaire. On a l’impression que la guerre s’est passée en noir et blanc. (…) Le noir et blanc réveille une mémoire cinéphilique chez le spectateur – et chez moi aussi d’ailleurs. Ce qui était intéressant pendant le tournage, c’est que, quand je filmais derrière la caméra, je voyais mes acteurs en couleurs et, quand j’allais au combo, je les voyais en noir et blanc. Je me disais que ce n’était pas un film de moi, mais un film de Max Ophüls ou de Dreyer parce que le noire et blanc réveille une mémoire cinéphilique.

Lors de certaines scènes ou séquences, vous basculez vers la couleurs. Pourquoi ? - Mon goût personnel, ce n’est pas le noir et blanc. Il sert l’histoire mais j’ai toujours aimé la couleur que j’ai toujours travaillé dans ma mise en scène. En faisant les repérages, pour la campagne allemande, j’avais donné comme référence les tableaux du peintre romantique Caspar David Friedrich et on avait trouvé un très beau paysage avec cette grotte et cette vue sur un lac. Quand j’ai vu le décor, je trouvais triste de le filmer en noir et blanc et j’ai eu l’idée de ramener de la couleur dans le film comme si, tout d’un coup, du sang revenait dans les veines des personnages qui sont un peu des morts-vivants ; comme si la vie reprenait.

frantz-paula beer - Pierre niney

Vous évoquez le tournage en deux langues comme un défi. Quelle est la place de la langue dans la construction du film ? - Les deux cultures, française et allemande, sont un des sujets du film. FRANTZ est construit en miroir entre les deux pays et il était pour moi important, par rapport au réalisme et à la vérité de cette histoire, d’utiliser les vraies langues. Il était important que l’acteur français parle allemand et que l’actrice allemande parle français, car c’est un film qui parle de la réunion, de l’amitié, de ces deux pays. Il fallait à tout prix éviter le cliché hollywoodien où tout le monde parle anglais qu’on soit en Pologne, en Afrique ou en Italie. Ça a été un peu compliqué de faire accepter ça aux producteurs, mais je pense que c’est vraiment le sujet du film. (…) Ça m’excitait beaucoup. J’aime beaucoup la langue allemande que je ne parle pas de manière courante, mais je pense avoir une bonne oreille. Et j’avais de très bons acteurs allemands, qui étaient très investis dans le film – du coup c’était très agréable de travailler avec eux.

Vous avez tourné en pellicule. - Nous avons tourné en 35 mm. Il me semblait important de ne pas faire un film en numérique. J’ai beaucoup de difficultés à voir des films d’époque en numérique où on sent qu’il y a des fonds verts et où tout est reconstitué. On a fait en sorte d’avoir, le plus possible, des décors réels et le moins d’effets spéciaux ou numériques. On a essayé de trouver des décors qui correspondaient vraiment à l’époque. On a tourné dans l’ex-Allemagne de l’Est où on a trouvé des décors magnifiques. Le travail de reconstitution était très important.

Comment avez-vous travaillé l’orchestration musicale ? - J’ai demandé quelque chose d’assez sobre à Philippe Rombi (ndlr : le compositeur de la musique originale du film) ; de jouer dans une forme d’austérité un peu protestante au début, même si c’est une famille catholique allemande, et qu’il y ait des accents romanesques, un peu dans l’esprit de Mahler, qui viennent accompagner l’histoire sentimentale du film. Ça a été un dosage assez fin et assez compliqué à faire. (…) Le film est un peu construit comme un suspens sentimental où des secrets se révèlent.

frantz_Paula_Beer

Le montage financier a-t-il été évident ? - Non, ça n’a pas été facile. Et paradoxalement, il a été plus facile de trouver de l’argent en Allemagne qu’en France parce que les Allemands étaient très enthousiastes sur le scénario ; ils étaient très touchés qu’un français raconte un film du point de vue allemand et n’évoque pas la seconde guerre mondiale en montrant les allemands comme les nazis. En plus, les Allemands ne connaissent pas vraiment la première guerre mondiale : ils l’ont un peu oubliée car, même s’ils ont eu des millions de morts, le traumatisme allemand c’est la seconde guerre mondiale. Par contre, en France, j’ai du défendre le fait que c’était un point de vue original.

Vous offrez à Pierre Niney un rôle complexe et ambigu. - J’ai très vite pensé à Pierre Niney. Il me semblait parfait pour jouer la fragilité et le côté tourmenté du personnage. Je lui ai proposé le rôle et il a très vite été enthousiaste. Il a un visage très intemporel, vous lui mettez une moustache et il sort de 1919. Il était parfait pour le rôle.

Comment avez-vous sélectionné Paula Beer ? - Je ne connaissais pas les jeunes actrices allemandes. J’ai fait un long casting en Allemagne et j’avais dit à Simone Bär, la directrice de casting allemande, que je voulais la nouvelle Romy Schneider. Elle m’a dit qu’elle n’existait plus et qu’en plus elle était autrichienne. Dès que j’ai rencontré Paula, ce que j’ai aimé c’est qu’elle était à la fois très intense, très forte et très jeune – elle n’avait que 20 ans. Mais dans la représentation de la petite Allemande, j’avais imaginé une jeune fille blonde ; le cliché. Mais quand on a teint Paula en blonde, on s’est dit qu’elle était mieux en brune. Elle a subi les outrages de la coiffure française.

François Ozon Frantz Venise 2016 © encaFrantz affiche poster

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