Interview : François Jaros

On 19/05/2016 by Nicolas Gilson

Notamment lauréat de deux Jutra consécutifs pour ses court-métrages TOUTE DES CONNES et MAURICE, François Jaros signe avec OH WHAT A WONDERFUL FEELING un film hypnotique, aussi « plastique » que sensible : une représentation claire et une énigme ; un voyage à travers la nuit. Un film esthétiquement fort libre d’interprétation sélectionné à la 55 ème Semaine de la Critique qui le qualifie d’inquiétante étrangeté. Une belle façon de le décrire, dira-t-il. Rencontre.

François Jaros - OH WHAT A WONDERFUL FEELING - Semaine de la Critique - Cannes 2016 - Interview © Alice Khol

Quel a été l’élément moteur à la réalisation de OH WHAT A WONDERFUL FEELING ? - J’ai toujours été absolument fasciné par les arrêts routiers. C’est du parking et du béton ; une grande masse inquiétante. Ces dernières années j’étais tout le temps sur la route et on s’arrêtait dans ces endroits un peu déshumanisés où rien ne vit. C’était comme une réalité parallèle avec laquelle on est incapable d’interagir. Peu à peu, ce sujet est devenu une histoire plus personnelle, paranoïaque et intime, qui s’est transformée en un objet cinématographique.

Vous mettez en scène des espaces qui sont à la fois des ceux du repos et du travail. - A force de faire du repérage, on a vu les deux. C’est un endroit qui force un miroir, qui contraint à se mettre en question. Il est complètement vide. C’est un moment d’attente où rien ne se passe. On vient s’y reposer, y prendre un moment et le remplir. Les camionneurs sont de très grandes solitudes. Ce sont des gens étrangement très gênés alors qu’ils conduisent des mastodontes qui pourraient nous écraser. Ce sont des personnages fascinants. Je voulais jouer sur cette dualité. Ils représentent une sorte de menace, mais dès qu’ils entrent dans la lumière, ils se révèlent autre.

Il est aussi question de transmission et de transition. - Ce qui est pour moi intéressant, c’est que le film est libre d’interprétation. On a eu des feed-back très différents, ce qui est bien. Chacun peut apporter un peu de soi au film. Pour moi, c’est l’histoire d’une jeune femme qui, d’une certaine façon, passe de l’enfance à l’âge adulte, et de l’état de proie à celui de dominateur. C’est vraiment une métamorphose qui s’opère graduellement et qui affecte l’environnement général. Elle affecte son environnement autant que son environnement l’affecte. C’est une transmission générale, mais aussi une passassion et l’idée d’une boucle, d’une roue infinie, qui consume tout le monde.

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Vous vous ouvrez au fantastique. - C’est un plaisir. S’ouvrir au fantastique, c’est s’ouvrir à plus grand que soit. Ça rajoute une part de mystique et une forme d’énigme qui me plaisait bien. Encore une fois, c’est jouer avec des codes. Mon film précédent, MAURICE, était le portrait d’une personne dans sa délicatesse. Ici, je voulais également faire quelque chose d’intime, mais en allant dans l’aspect inverse, dans l’excessivement plus grand pour aller dans le très très très intime. Expliquer la nature interne profonde d’une personne à travers le ressenti.

Le film est à la fois très formel et pourtant narratif. Qu’est-ce qui vous intéressait ? - Le challenge était de confronter cette narration aux abords assez linéaires à des éléments quelque peu contradictoires ; qu’il y ait en filigrane quelque chose de mystérieux. Il s’agissait d’embrouiller les pistes, de se contredire, pour que le film soit plus de l’ordre du ressenti que du narratif. Il fallait que tout ça arrive d’une façon sournoise.

Vous signez un film « sensationnel » en impressionnant le spectateur tout en mettant en place les éléments narratifs - C’est un ressenti qui repose sur une gradation. Il y a un système d’imagerie, d’images fortes. Rien n’est gratuit, tout est calculé. Chaque plan est pensé. La mise en scène est assez forte sans être un exercice de style, elle fait vivre les choses. (…) Je voulais que le film donne des claques, surprenne sans cesse et déstabilise.

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Le découpage apparaît prépondérant. - C’est très découpé. Je voulais une impression cinématographique forte, une sorte de « statement » pour que le film n’existe qu’à travers ce médium. Il s’agissait de pousser le langage, d’utiliser des codes clairs et de restreindre la forme. La caméra ne bouge jamais physiquement ou par effet de panoramique circulaire, toujours de la gauche vers la droite. De la même manière les personnage marchent toujours dans la même direction. Il s’agissait de créer quelque chose de contraignant, qu’on « étouffe » dans cette forme.

Vous recourrez à des effets de zoom. Pourquoi ? - Le travelling est quelque chose d’humain alors que le zoom est quelque chose d’un peu plus pervers. C’est une fixation, une obsession. C’est une mécanique, ce n’est ni humain ni fluide. C’est le cinéma qui nous impose quelque chose. Le but est de rendre le film un peu « obsessif ». La Semaine de la Critique qualifie le film d’inquiétante étrangeté, et je crois que c’est une belle façon de le décrire. Un parking n’est pas un endroit inquiétant à la base. Si on projette une sorte de paranoïa, de peur, il devient inquiétant. D’où les zooms : il n’y a rien qui se passe mais une porte de garage peut devenir inquiétante.

Quelles ont été vos références ? - Pour ce film-ci mes références vont très loin. La base est un peu le cinéma suédois et nordique, mais c’est aussi des films dans l’idée de Lynch comme des films de Disney. Le film a plastiquement un côté BD où tout est en surface, un peu doux, dans des codes cinématographiques très forts. J’ai vu des films comme E.T. où la plastique est imposante, mais aide à raconter l’histoire. Le but était de faire un film qui était plastiquement à la limite de l’imposition, mais qui ait un affect.

Oh What a Wonderful Feeling – Trailer from François Jaros on Vimeo.

François Jaros - OH WHAT A WONDERFUL FEELING - Semaine de la Critique - Cannes 2016 - Interview

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