Interview : Fien Troch (Home)

On 29/12/2016 by Nicolas Gilson

A travers le portrait d’un adolescent qui, à sa sortie d’un centre pour délinquants, va vivre chez sa tante et de son entourage, Fien Troch prend le pouls d’une pleine génération. Titre à dessein paradoxal, HOME nous confronte à deux générations viscéralement déconnectées. Présenté dans la section Orizzonti à la 73 ème Mostra de Venise, le film nous laisse interdits autant qu’il nous subjugue. Rencontre avec la réalisatrice.

Fien Troch entourée de ses acteurs © Filip Van Roe

Fien Troch entourée de ses acteurs © Filip Van Roe

Avec HOME vous délaissez les enfants pour les adolescents. Etait-ce l’élément moteur du film ? - J’ai travaillé avec des enfants dans mes films précédents et, comme j’ai deux jeunes enfants maintenant, je voulais faire un pas en avant et parler des adolescents. Je voulais raconter l’histoire d’un jeune garçon délinquant qui va vivre chez un adulte et la relation qu’ils vont avoir. Mais, lorsque j’ai vu un documentaire américain sur un rapport incestueux entre une mère et son fils, l’histoire a évolué.

La relation à la mère est également très importante. - C’est aussi un thème récurrent dans mes films, pas forcément dans la relation mère-enfant. Je ne sais pas pourquoi je reviens toujours sur ce sujet car j’ai une super relation avec ma mère. Mon approche n’est d’ailleurs pas toujours très positive. Je pouvais ici montrer trois relation différentes, même si la base est identique dès lors que la communication est compliquée. L’approche n’était cependant pas manichéenne, il ne s’agissait pas de dire que les adultes sont fautifs dans leur rapport à l’éducation.

Le film apparaît dès lors comme le portrait de deux générations, d’autant plus que vous entremêlez plusieurs lignes narratives. - Mon premier film était également construit comme une mosaïque. Comme j’ai toujours envie de mettre plein d’émotions dans mes films, c’est compliqué de me concentrer sur un ou deux personnages et leur caractérisation. C’est un bel avantage d’avoir plusieurs personnages car j’ai plus de liberté pour raconter ce que je veux, même si cette liberté est du coup limitée. Il a fallu trouver un équilibre à la fois dans le scénario et au montage. Et ce d’autant plus que, si je raconte une histoire, il y a plein de moments où les personnages ne font rien. Mais c’est très important pour des adolescents de ne rien faire.

Ce « rien » est très évocateur. - Il y a une énergie énorme dans ces moments où on ne fait rien ; ce n’est pas qu’ils ne s’intéressent à rien. Mais c’est aussi typique des adultes de vouloir que les enfants ne fassent que des choses intéressantes. C’est important aussi de pouvoir dire qu’on ne veut rien faire et regarder la télé. J’ai souvent dit que je regrettais que, de mes 15 à mes 18 ans, je n’ai rien fait mais j’avais besoin de ça pour me trouver.

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Comment avez-vous construit l’écriture ? - J’ai écrit le scénario avec mon compagnon, Nico Leunen. J’avais plein d’idées mais je voulais une histoire. Mes précédents films étaient basés sur une émotion ou une atmosphère. Là, je voulais vraiment me concentrer sur l’histoire. Nico m’a dit de lui dire tout ce que je voulais raconter. Il a noté tout ce que je lui ai dit sous la forme d’un grand schéma. Et, peu à peu, on a complété le puzzle. Pour la première fois j’ai fait les choses de manière très classique, avec d’abord un traitement. Normalement je fais le traitement après avoir le scénario pour obtenir les aides au financement. Je n’ai pensé à l’atmosphère et aux décors qu’après.

Nico Leunen est également le monteur du film. C’est assez amusant qu’il dresse d’abord un schéma, comme un plan de montage en fait. - C’était vraiment ça. On a écrit le scénario ensemble, mais je l’ai écrit et il l’a en fait monté : j’écrivais des scènes ou une partie du scénario qu’il relisait ensuite en re-racontant l’histoire, ce qu’il fait au montage. C’était parfait, parce que je peux pas imaginer quelqu’un avec qui j’écris côte à côte. Je trouve très facile d’imaginer des situations tandis que mon point faible est d’envisager l’ensemble et la structure, de comprendre quels en sont les faiblesses. Nico sait très bien ce que je veux faire ou dire, et c’est un luxe énorme de travailler avec lui.

Le montage donne au film un caractère très organique. - On y a pensé durant l’écriture mais c’est vraiment donné par le montage qui a duré huit mois. Le plus difficile a été de trouver l’énergie des jeunes. Pour moi ce n’est pas un film pour les adolescents, mais je voulais qu’on ressente une énergie spécifique voire qu’on se sente à nouveau adolescent quand on le voit. Ça a été une recherche énorme. D’autant plus qu’ici, dès qu’on enlevait une scène, l’histoire pouvait changer très fort ou les points de vue changer. Il fallait aussi trouver un équilibre avec les images filmées avec les téléphones portables. On avait vraiment des trésors et je voulais tout garder, mais j’ai du jeter beaucoup de scène pour que l’ensemble reste fluide.

La musique participe également à l’organicité de l’approche. - La musique me paraissait importante pour l’énergie de l’adolescence. Au début de l’écriture je pensais trouver une culture musicale spécifique aux personnages, mais je me suis rendue compte que les sous-cultures n’existent plus vraiment. En travaillant sur LOST RIVER (réalisé par Ryan Gosling), Nico a connu Johnny Jewel. Sa musique n’est pas typique des adolescents, mais elle offre un punch, une énergie qui a quelque chose de sexy et d’inquiétant à la fois. Il y avait dans sa musique toutes les émotions qui traversent le film. C’est peut-être bête à dire mais ça donnait la sauce qui était nécessaire… Habituellement je suis allergique à la musique. Pour moi un film doit fonctionner sans. Mais, ici, la musique m’a permis d’arriver au résultat et à l’énergie que je voulais.

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Vous travaillez à nouveau avec Frank van den Eeden à la photographie, mais, tout en travaillant sur la séquentialité des scènes, vous quittez la fixité de KID pour opter pour une caméra très mobile. Pourquoi ? - L’idée visuelle du film est inspirée des films du documentariste Frederick Wiseman. Ce n’était pas simplement une idée esthétique, mais l’envie que l’on parvienne au sentiment qu’il s’agit de la vérité. Ce qui est compliqué dans la mesure où même un documentaire n’est pas la vérité ; dès qu’il y a une caméra, c’est foutu. On s’est demandé ce que les gens allaient ressentir comme vrai. On a travaillé sur le format du film, sur l’impression d’être présents mais sans intervenir, sur le mouvement et notamment les zooms… Je trouvais ça très délicat. On s’est donné des règles très strictes et on voulait avoir le sentiment que tout n’a été filmé qu’une seule fois. On s’est interdit les champs/contre-champs ou, si on y recourt, c’est pour marquer une ellipse temporelle. (…) On ne faisait pas de répétition et on filmait dès la première prise. C’était souvent la meilleure pour lui car il ne savait pas forcément ce qu’il allait faire. C’est un avantage avec les adolescents, on ne sait jamais ce qu’ils vont faire.

Frederick Wiseman s’intéresse au fil de sa filmographie aux « institutions ». Avec HOME, vous intéressez-vous à celle de la famille ? - C’est moins présent dans le film, mais ce serait plutôt l’école. Wiseman a fait deux documentaires sur l’université. Mais, effectivement, ici, l’idée a été que je me place dans trois maisons et que j’observe ce qui s’y passe.

Le travail en plan séquence a-t-il eu une influence sur votre méthodologie ? - Oui, car on n’a pas utilisé de lumière artificielle ni de maquillage. On a tourné dans une maison et on a gardé le décor tel quel et on a utilisé la lumière naturelle. Cela permettait aux adolescents de se sentir super libres. Et puis, pour les images tournées avec les GSM, ils se filmaient entre les scènes. On leur donnait les portables le matin et on les récupérait le soir.

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Vous mettez en scène la sexualité de ces adolescents. Elle semble très libre mais aussi très égoïste. La sexualité du personnage de Lina est même triste, comme si elle n’y trouve aucun plaisir. - Oui. Au montage j’ai eu l’impression que la fille n’était intéressée que par les sentiments amoureux. Au final, lorsqu’on est jeune, on se sent libre d’avoir des relations sexuelles, mais on n’est pas encore au stade où l’on revendique ses droits et ses envies. Je ne veux pas parler pour tous les jeunes, mais je pense que c’est assez typique d’avoir des relations sexuelles parce qu’on a l’âge et qu’on peut le faire. C’est évidemment exagéré chez elle parce que c’est lié à son caractère. Il n’y a pas de communication au-delà de l’acte. Pour moi, c’est inhérent à l’adolescence. Les sentiments doivent encore se développer… dans une vraie relation.

Vous portez également le choix de montrer des sexes, sans vous attarder dessus pour autant. Pourquoi ? - C’est très compliqué car on est vite en balance entre « ce qu’on ose montrer » et « ce qui choque ». Je ne veux pas choquer pour choquer. Mais je me suis dit que si on montrait tout, comme la violence, je ne trouvais pas honnête de ne pas le montrer. Je voulais tendre à un équilibre, sans insister dessus.

Comment s’est fait le casting qui est absolument étourdissant qu’il s’agisse des adultes comme des adolescents ? - On a d’abord cherché les adolescents. La responsable de casting a fait des interviews. L’idée était de connaître leur caractère mais aussi de voir comment ils voyaient la vie. Je savais qu’ils devraient utiliser leur propre expérience. Ils n’ont heureusement pas la même vie que celle du film. J’en ai sélectionné certains sur le physique puis on a fait un casting avec des scènes de jeu, mais à nouveau je ne cherchais pas une interprétation parfaite. Je les trouve super talentueux, mais je ne sais pas s’ils sont capables de faire d’autres rôles – je le leur souhaite – mais ils étaient parfaits pour ces rôles-ci. Après, les adultes sont des comédiens. J’avais un peu peur car eux savent jouer : ils apprennent leurs dialogues alors que les jeunes pas du tout…

Quelle conséquence cela a-t-il eu ? - Les adultes étaient capables d’improviser et cela permettait une interaction très intéressante. Ça a fonctionné dès le premier jour de tournage.

Fien Troch mostra 2016 © Zimbio
Home AfficheFien Troch Venezia 2016 © Zimbiomise en ligne initiale le 5/09/2016

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