Interview : Fanny Ardant (Lola Pater)

On 08/08/2017 by Nicolas Gilson

Dans LOLA PATER de Nadir Mocknèche, Fanny Ardant incarne Lola une femme née en Algérie sous le nom de Farid. Elle fut danseur étoile avant de voguer avec son épouse Malika vers Paris afin d’y vivre sa différence, d’y trouver la liberté. Elle aura un fils avec la femme qu’elle aime, mais qu’elle quittera. 25 ans lus tard, son fils Zino se présente devant elle sans savoir qui elle est, cherchant son père et lui annonçant la mort de Malika.

Qu’est-ce qui vous a décidé à dire oui au rôle de Lola ? - À la lecture du scénario, j’ai beaucoup aimé cette histoire et ce personnage de Lola. On ne peut pas savoir vraiment pourquoi on dit oui à un rôle. Curieusement vous pourriez peut-être poser la question de savoir pourquoi on dit non à un rôle. Je sais beaucoup plus pourquoi je dis non ; dire oui à un rôle est plus obscur ; comme une promesse de bonheur, quelque chose d’irrésistible. (…) Je dois pouvoir revendiquer, défendre les personnages que je joue ; je n’ai pas besoin qu’on les aime, mais il faut que, moi, j’ai envie de les aimer. J’ai dit oui à quelque chose que j’avais envie de jouer.

Comment avez-vous travaillé le rôle? - Je n’arrive pas à savoir ce que veut dire « travailler un rôle », c’est quelque chose d’instinctif ; c’est quelque chose qui se rassemble de façon obscure. Je n’ai pas parlé pendant des heures avec des transsexuels ni lu des livres entiers sur le sujet. J’ai appréhendé le personnage de Lola en envisageant ses faiblesses, sa fantaisie, sa liberté d’esprit comme sa vulnérabilité. Ce sont comme des impressions rétiniennes. (…) Je n’ai pas envie d’imposer un point de vue. Quand on entre dans un film, c’est le metteur en scène qui a la « vraie » image de ce qu’il veut faire. Tout a été dit, tout a été raconté, tout a été écrit : la seule chose qui compte ce sont les points de vue et les détails. Seul un metteur en scène sait ça.

Lola est un personnage qui permet au spectateur de voyager, alors que la question de son identité est centrale dans le film on parvient à l’oublier. - Il ne faut jamais oublier que le cinéma est un univers romanesque. On vous raconte l’histoire d’une personne. Ce n’est pas un documentaire, ce n’est pas la réalité. Il s’agit de la vérité d’un être, comme lorsque vous ouvrez un roman de Balzac ou de Stendhal. Que représente Julien Sorel ? Tous les bourgeois ne sont pas comme lui. Lola ne représente pas tous les transsexuels. Il s’agit de son parcours, depuis ce jeune homme danseur étoile à l’Opéra d’Alger jusqu’à cette décision presque douloureuse. Elle pose un choix sur lequel elle ne reviendra pas. Dire que vous avez suivi ce personnage sans l’identifier à un genre, c’est le plus beau compliment que vous puissiez faire à Nadir Mocknèche.

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Bien sûr qu’il fallait partir de choses qu’on connait quand on change de sexe et qu’on veut entrer dans le corps d’une femme : on regarde ses privilèges ; peut-être son corps ou ses cheveux ; le soin qu’elle apporte à son maquillage ou à ses ongles. Comme je me ronge les ongles, Nadir Mochnèche s’est dit que Lola n’était pas rentrée dans le cliché d’avoir des ongles de 15 km de long. Parce qu’elle est comme ça, elle. De la même façon qu’on ne pourrait pas ranger dans le même casier tous les homosexuels et tous les hétérosexuels car on nous taxerait de folie.

On est confrontés à une femme et à ses doutes. - Lola a voulu être une femme avec cette idée grande des femmes ; cette idée qu’aucune femme ne se ressemble. Elle aimait les femmes. Elle a toujours aimé les femmes, même une fois femme elle-même. Elle ne fait pas de prosélytisme. Elle vit sa vie en fonction de toutes ses contractions, de son déchirement. C’est une vie exemplaire. Toute vie est difficile, mais rien ne vaut de l’avoir vécue pleinement.

Une vie remplie de sacrifices aussi. - Je pense que vouloir vivre librement, choisir la liberté, demande des sacrifices. C’est la fable du Loup et du Chien. Je ne sais pas si elle sacrifie son fils ou si elle se dit qu’il ne pouvait pas grandir normalement dans une société dans laquelle on donne des notes ; une société qui juge et qui est malgré tout conformiste.

Comme le souligne le titre, Lola revendique son rôle de père. - Absolument. Lorsqu’elle lui donne une claque lorsque le fils oublie qu’il s’agit de son père, même si elle se présente en femme, c’est presque biblique : « Tu respecteras ton père ». Le « pater » du titre présente ce côté millénaire ; cette limite à ne pas outrepasser. C’est l’individu qui est en face de nous qui est intéressant, pas ce à quoi il appartient. (…) Le père a été absent, mais n’a jamais abandonné sa famille – sans quoi le notaire ne l’aurait jamais retrouvé. Il a été présent tous les mois en étant, de loin, un ange tutélaire.

Un ange qui a néanmoins été contraint de s’effacer, de disparaître. - Oui, et Lola avait du se dire qu’elle ne le reverrait plus, qu’elle mourrait avant sa femme. Et lorsque le fils atterrit à son cours de danse, elle ne peut plus retourner en arrière et elle décide d’aller à Paris. Si le fils l’avait alors rejetée, elle aurait été cassée car si elle est libre, elle est aussi très vulnérable.

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Le scénario témoigne d’une grande liberté dans sa construction où il n’y a pas un protagoniste mais deux personnages principaux ; où le père et le fils sont en équilibre. - L’histoire du film c’est la relation père-fils : on se demande non seulement ce qu’est devenu le père, mais aussi ce qu’est devenu le fils. Et comment il va réagir à ça. Ce qui est beau, c’est l’émerveillement du père de voir un film qui lui ressemble. Il a choisi la musique comme lui, sans qu’il y ait une influence directe. C’est lui qui lui a légué ça. Ce n’est pas l’histoire d’une transsexuelle, mais celle d’une filiation, avec ça en plus. (…) Lola tombe sur un fils qui a une fibre artistique comme elle. Lola, c’est un mélange de rigueur et de fantaisie. Danseur étoile, ça demande une longue école… On n’est pas défini par une classe sociale ni une appartenance sexuelle ni une nationalité ; j’ai tout de suite aimé le personnage pour la richesse de son caractère.

Un jeu de transmission aussi qui se dessine à travers l’absence, la mort, de Malika. L’annonce du décès est suivie par une phrase très belle et tout aussi terrible de la part de Lola : « J’aurais préféré mourir avant ». - Lola a beaucoup, beaucoup aimé Malika. Farid et elle se sont connus jeunes. Malika lui a permis la liberté : elle l’a entrainé à Paris et l’a aidé à faire ce chemin. Elle l’a aimé sans le juger. Vous imaginez l’amour qu’il pouvait avoir pour cette femme ? Et puis, tout d’un coup, ça n’a plus été possible parce qu’il souffrait dans ce corps. On ne peut pas porter de jugement.

« Être dans un corps qui n’est pas à toi, tu ne peux pas imaginer ce que c’est comme souffrance » dira Lola à son fils. - Zino ne peut pas l’imaginer. Chaque destin est précieux ; personne ne ressemble à personne. On pose tous des choix, on emprunte ou pas des itinéraires. Qui sommes-nous pour juger ? C’est plus difficile qu’on ne le croit.

Lola, c’était comme jouer un double avec qui je me serais rencontrée pendant un temps.

Ce jugement est appréhendé par Lola. Elle remet elle-même en question son destin. - Elle a du rencontrer beaucoup d’insultes, de réprobations et de condamnations pour qu’elle en arrive à quitter la femme qu’elle aimait et son enfant. Même après sa transformation… elle témoigne d’humour. Mais, au fond, le seul jugement dont elle a peur, c’est celui que poserait son fils. Sa seule angoisse serait que son fils lui dise de s’en aller. Elle n’ose pas donner un premier rendez-vous. Elle y va à pas feutrés. En même temps, il lui arrive d’oublier de se tenir à carreaux… Elle a peur, mais elle brûle ses vaisseaux.

Que vous reste-t-il des personnages que vous avez incarnés ? - On croit qu’on les oublie, mais la mémoire ou les sensations que l’on en a sont très bizarres comme pour les choses qui vous ont marqué. La raison pour laquelle je choisis un rôle est toujours très obscure, mais je crois que c’est parce que j’ai envie d’être ce personnage quand je lis le scénario. C’est ça le privilège d’un acteur ou d’une actrice ; la joie de les jouer. La vie est un grand tourbillon, et on ne s’en souvient pas tous les jours, mais dès que quelqu’un y fait illusion tout vous revient, intact. Pouvoir jouer un personnage sans foi ni loi comme Lola, c’était comme jouer un double avec qui je me serais rencontrée pendant un temps.

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Est-ce qu’il vous arrive de susciter les rôles ? - Non. J’ai gardé un côté « non professionnaliste ». Il y a toujours l’aventure sans que l’on sache d’où proviendra la joie, le plaisir, l’excitation d’un rôle. J’ai l’impression que ce métier est comme une histoire d’amour : si on a trop suscité un rôle, si on a trop supplié quelqu’un, l’amour est moins éclatant.

A la sortie de NATHALIE… Anne Fontaine disait que votre simple présence insuffle aux films un caractère romanesque. Est-ce que, ce romanesque, vous le revendiquez ? - Je ne peux pas revendiquer le romanesque sur ma personne, mais je ne crois qu’au romanesque. Le cinéma, la littérature, l’opéra ou la peinture, c’est toujours comme si on travestissait la réalité pour capter un moment de vérité. Le romanesque, c’est ce qui nous sauve. C’est grâce au romanesque que l’on peut donner forme à notre propre vie. J’ai toujours pensé que c’est grâce au cinéma ou aux romans que je me suis fait une morale. C’est n’est pas à travers les commandements de l’Eglise, mais selon l’idée d’être tel type de personne et de ne pas être tel autre. Dans les romans russes, anglo-saxons ou même français du 19ème Siècle, il y avait toujours des destins, des vies incroyables pleines de choses abjectes ou magnifiques. Je me suis fait une morale avec « L’idiot » de Dostoïevski. Le romanesque nous aide à vivre et, curieusement, il nous tient dans le coeur de la vie : dans un roman ou un film, la vérité vous parvient en plein coeur.

Vous êtes toujours une grande lectrice ? - C’est comme le chocolat : si on l’aime, on l’aime toute sa vie. Je lis toujours avant de m’endormir. J’ai toujours des livres sur moi, ils sont mes sauveurs. Quand vous arrivez pour un tournage dans une ville étrangère où vous en connaissez personne, qu’est-ce que vous allez faire en attendant de tourner ? Vous allez lire. C’est pour ça que lorsque j’ai commencé à parler l’anglais et l’italien, ça a été une joie de me dire que je pouvais acheter des livres sur place dans des librairies. Il y avait toujours des livres chez moi.

Est-ce que vous êtes spectatrice de cinéma, et si oui qu’est-e qui vous décide à poser votre choix ? - Je vais très souvent au cinéma, mais c’est très mystérieux, parce que comme je ne lis pas les journaux je ne sais rien des films. Je suis bonne spectatrice, je peux aller voir beaucoup de choses et je le droit de ne pas les aimer. Je vais au cinéma pour l’effet me procure la salle, le plaisir éprouvé juste en y entrant. Après, quand je sors, je peux me demander si j’ai envie ou non. Un film qui m’a barbé, je n’ai plus envie de vivre. Par contre, un film qui m’a plu, même si c’est un drame, me donne envie de vivre.

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