Interview : Fabirce du Welz (Adoration)

On 14/01/2020 by Nicolas Gilson

En 2005, Fabrice du Welz voyait CALVAIRE, son premier long-métrage, être sélectionné à la Semaine de la Critique à Cannes. Il y mettait en scène un chanteur de charme faisant carrière dans les maisons de repos qui se retrouve bientôt séquestré par un drôle d’Ardennais qui voit en lui la réincarnation de sa femme Gloria. Fort de ce premier opus iconoclaste, le cinéaste signera ensuite le sensationnel VINYAN (qui aura les honneurs de la sélection officielle à Venise en 2008) avant d’être à l’initiative de ALLELUIA à gré duquel il se réapproprie l’histoire des amants de la lune de miel qu’il enracine dans les Ardennes belges. Il ne sait alors pas encore que Paul et Gloria seront à nouveau ses héros et que ADORATION clôturera une singulière trilogique dite « des Ardennes ». Dans ce troisième volet, couronné d’un double prix d’interprétation au FIFF de Namur pour Fantine Harduin et Thomas Gioria, le réalisateur nous fond à la fièvre d’un premier amour, ce poison violent. Rencontre.

Fabrice du Welz ©LaureGeerts – Be tv

ADORATION s’inscrit comme le troisième volet d’une trilogie initiée avec CALVAIRE et ALLELUIA. Au-delà du nom des personnages et du trouble suscité, la notion de conte ne relierait-elle pas les trois films ?

Il n’y a jamais d’aspect conscient avec l’idée de faire un conte, et ce d’autant plus que je résiste à l’idée de faire un conte neuneu, comme il apparaît dans la tête de beaucoup de gens. Le conte est brutal, il est âpre, terriblement violent et cruel. Ce sont des récits initiatiques vraiment cruels. Ce qui est conscient, c’est la volonté de rendre une certaine réalité abstraite. Je ne suis pas un réaliste, je m’inscris complètement en faux vis-à-vis du réalisme à tout prix et du film à sujet ou à thèse, moral ou plein de bons sentiments. C’est le regard qui m’intéresse. Et dans mon approche de cinéaste, je suis intéressé par un cinéma qui s’inscrit hors du temps, des modes et de l’époque. Un cinéma en suspension. C’est un travail d’artisanat, de repérage, sur les matières… Comme je tourne en argentique je fais fort attention aux matières, aux textures, aux couleurs primaires ou aux sources que j’utilise. L’idée est de dématérialiser l’organique pour le rendre intemporel. Je pense que cela contribue à la fable ou à l’aspect du conte.

ADORATION est consciemment un conte parce que je joue avec des obsessions d’enfants et des peurs primales – comme tous les films, mais ici plus spécifiquement. Il y a aussi l’environnement et la comptine… Si cela participe à l’aspect conte, c’est toujours à travers les viscères et les tripes d’un gamin. Ce n’est pas additionnel : je n’additionne pas un bon décor avec une belle musique pour compléter mon film. Tout cela converge. Le point d’intersection, c’est Paul ; son trouble et sa volonté d’absolu.

Paul et Gloria sont ici encore des enfants. Toutefois nous oublions rapidement cet élément.

Je pense que c’est la force du film et que ça résulte de la force de Thomas (Gioria), de son génie. Au fond, c’est un film qui est fait à hauteur d’enfant. Ils sont innocents, mais ils sont traversés par des choses profondément immanentes ; de l’ordre de l’instinct, de la pulsion, du désir, de la passion, de la fièvre et de l’absolu. Le regard qui est posé dans le film est celui d’un enfant. Il convoque le réalisme de tous les jours mais aussi l’extrapolation de l’enfance : le pouvoir extraordinaire de l’imagination ou, en tout cas, de l’intuition. Ce regard convoque les éléments, l’intime et le fantasme. Ça a été un bonheur à articuler, même si ça a été compliqué. Ce n’était pas simple, surtout au montage.

Je crois que c’est vraiment dû à Thomas. Bien sûr que c’est un enfant, mais il deale avec les mêmes choses que nous et, au fond, c’est ça le truc : on n’a pas changé. Je suis loin du petit Paul mais j’ai du me replonger dans une période de la manière la plus pure et la plus sincère possible, sans me raconter d’histoire.

Thomas le fait de manière très très simple, très justement. Il ne triche jamais. On a oublié à quel point on a été amoureux la première fois, à en être malade, à ne pas comprendre et à ne pas savoir comment faire. C’est un poison violent. On a oublié, mais ça nous a constitué. J’étais intéressé de toucher à cette brutalité insensée du sentiment amoureux qui nous tombe dessus et commet on deale avec. Certains l’abandonnent, mais ici Paul est carrément dans un élan mystique. Il donne tout.

Kris DewitteOn ne sait jamais si le personnage de Gloria est sincère ou faux ; si elle est folle ou pas. Si c’est elle, Paul, eux ou nous.

C’est ce qui m’intéresse. J’ai toujours développé ça dans mes films personnels. Je ne sais pas où est le bien ni où est le mal. Je ne suis même pas sûr d’y croire. Les gens ont toujours leurs raisons. Après il y a la pathologie et les maladies, et les gens font ce qu’ils peuvent. JE crois que le trouble est en nous. Il y a toujours cette dualité entre l’immanent et le transcendant. Il y a beaucoup de porosité entre mon cinéma et ma vie. Le cinéma est quelque chose qui prend tout mon temps et toute ma vie, et très souvent le parcours de mes personnages est en réflexion profonde avec ce que je traverse, ce que je vis ou les questions que je me pose. Le personnage de Paul reflète beaucoup de mes préoccupations d’aujourd’hui. Je suis loin d’être un mystique, mais il y a dans l’absolu quelque chose qui m’interroge beaucoup.

Au fil du film, vous impressionnez littéralement nos sens.

C’est une chose que l’on a essayé de développer très fort, mais il y a aussi le principe de contamination. C’est un élément présent dans mes films où les folies se contaminent. Il y a cette espèce de propagation de la folie. Il y a ici cette contamination de la folie par l’amour ou de l’amour par la folie… Et ça se propage jusqu’à nous. Il y a une forme de marécage intime qui touche quelque chose et qui suscite un trouble – c’est pour ça que je trouve le débat avec les jeunes et les étudiants très intéressant. Sans être présomptueux, je pense que dans cette abstraction ils se sentent mieux représentés. Ça touche à quelque chose d’intime.

J’aime être enrichi de questions, et pas de réponses. C’est ce que j’essaie de faire : j’aimerais que les gens emporte ce film comme un bout d’étoffe de rêve avec une question ou deux et qu’ils puissent y repenser à un moment donné.

ADORATION-5 ©Kris Dewitte

Tourné à hauteur des personnages, ADORATION s’adresse-t-il (aussi) aux jeunes adolescents ?

J’ai eu des discussions passionnantes avec des lycéens. D’abord ils se retrouvent dans le film. Il y a d’abord le geste de cinéma qui les interroge vraiment : la pellicule, les matières, la beauté des couleurs. Après, il y a ce qu’ils vivent ; les marécages de ce qu’ils vivent et la représentation du désir, du désir de l’autre, la quête ou la compréhension d’être incomplet. J’ai vraiment eu des moments passionnants avec les gamins. C’était parfois de longs débats et j’adore ça. C’est toujours fascinant. Le film les confronte et les challenge.

L’affiche du film est signée Quentin Durieux.

J’ai fait des pieds et des mains pour avoir un visuel de lui et je suis ravi. C’est une interprétation du film. Il fait un travail comme les grand affichistes de l’époque. Ce n’est pas ton film tout en étant ton film quand même… c’est un regard sur ton film. C’est une interprétation qui est le film. Il utilise sa propre sensibilité, mais il demeure dans la sensibilité du film et il n’est jamais à côté – et ça, pour toutes les affiches qu’il traite.

l_adoration-affiche-durieux

Adoration – Trailer OV STNL from Imagine Video Library on Vimeo.

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