Interview : Etienne Comar (Django)

On 09/05/2017 by Nicolas Gilson

Producteur et scénariste, Etienne Comar signe avec DJANGO son premier long-métrage en tant que réalisateur. Sélectionné en Compétition à la 67 ème Berlinale, le film y fut présenté en ouverture. Se concentrant sur une période de deux ans, le film met en scène Django Reinhardt alors que la seconde guerre mondiale bat son plein et que se propage la rumeur de la déportation des tziganes. Affirmant sa liberté, Django exerce son art sous les diktats de la censure. Dans ce contexte singulier, il est appelé à faire une tournée en Allemagne, ce que lui déconseille sa maîtresse Louise de Klerk, une résistante interprétée par Cécile de France. Une épopée mise en scène avec romanesque. Rencontre.

eitenne Comar tourange Django

Qu’est-ce qui vous a conduit à vous intéresser à Django Reinhardt ? - Je voulais, depuis plusieurs années, faire le portrait d’un musicien dans une période historique en crise. J’ai fait de la musique moi-même qui est comme le cinéma une grande passion. La conjonction s’est faite autour de Django que mon père, amateur de jazz, écoutait énormément. Il en avait les pochettes de disque avec ce personnage qui m’interpellait avec son côté très cinématographique, un peu comme un acteur américain. La rencontre avec Alexis Salatko a été déterminante. Il avait écrit un livre que son éditeur, un ami, m’a conseillé de lire sachant que je m’intéressait à Django. Je me suis rendu compte qu’il y avait une période trouble qui était exactement ce que je voulais décrire où il devait se positionner, ou non, à travers sa musique.

Sa musique est devenue une arme de résistance malgré lui. - C’est vraiment ce que je voulais raconter. Je me suis rendu compte qu’aucun film n’avait été fait sur lui et je trouvais ça assez incroyable. J’ai rencontré son petit-fils, David Reinhardt, à qui j’ai dit que je voulais faire un film sur cette période précise en me concentrant sur deux années. Il se demandait pourquoi cette période trouble précisément et je lui ai confié qu’aucun film n’avait par ailleurs aborder en parallèle la question du sort des tziganes durant la guerre. En parlant de Django, quelque part, sa position durant la guerre était d’autant plus intéressante.

Comment avez-vous documenté cette période ? - Il y a peu de choses sur Django comme peu de choses qui viennent de lui – il n’a pas de correspondance et il y a très peu d’images. Il y a plusieurs biographies et beaucoup de témoignages, notamment de son producteur. Cette période était l’une des moins documentées. J’en ai pris les événements incontestables d’un point de vue historique. On a fait plusieurs recherches avec Alexis Salatko, co-auteur du scénario, notamment de son ressenti comme la composition de ce requiem oublié. Ça a été un travail à tâtons, un puzzle qu’on a mis en place, en retombant sur des faits historiques relativement certains. Mais j’aime aussi le cinéma pour sa part fictionnelle. Il y a une certaine licence poétique. Je connaissais les événements et les grands mouvements de l’histoire, et je savais où on allait : j’ai fait le film de manière sincère en essayant aussi de ne pas faire une film « historique » car je ne suis pas historien.

Le caractère « star de cinéma » que vous évoquez sur ces pochettes de disques est un élément que vous mettez en scène à la fois en inscrivant l’hypothèse de fiction mais aussi, au coeur de celle-ci, lorsque le personnage joue à la fiction. - C’est un personnage éminemment romanesque, une figure iconique, qui se vivait du reste en étant très influencé par les films américains d’avant-guerre. Il aimait beaucoup le cinéma et avait une fascination pour des vedettes comme Errol Flynn, Edouard G. Robinson et Clark Gable. J’ai mis ça en scène parce que je suis persuadé que lorsqu’il taillait sa moustache il avait le frisson de ressembler à ces acteurs. Les Etats-Unis étaient un rêve : il a joué tous les grands standards américains avant la guerre. Les titres de ses chansons sont pour la plupart américains, à la différence des vedettes françaises. Il témoignait d’une véritable fascination. Je voulais montrer que le cinéma était très présent dans sa vie.

Django © Roger Arpajou

Vous développez son caractère iconique, tout comme celui de Louise de Klerk interprété par Cécile de France. - Oui, Louise est un personnage plus romancé qui est inspiré de femmes qu’il a eu dans sa vie. Django était un homme à femmes qui a eu beaucoup de muses et de protectrices. En créant ce couple entre Reda Kated et Cécile de France, entre Django et Louise de Klerk, je voulais créer un couple mythique et glamour qui nous rappelle les grands films hollywoodiens ou même français. Il ne s’agissait pas de faire référence à un cinéma passé, mais je pense que Django s’inscrivait dans cette mythologie-là. C’est un élément auquel souscrivent les membres de sa famille.

Le film évoque la déportation de Tziganes mais aussi la censure. Il revêt d’ailleurs autour de cette thématique une caractère extrêmement moderne comme si vous nous confrontiez au passé pour mieux affronter le présent. - Il me semble important quand on s’attaque à un projet « historique » d’essayer de trouver les correspondances avec ce que l’on vit. Il est certain que s’arrêter sur un personnage, un artiste, dans une période historiquement en crise est parlant. C’est le sentiment de ce que je vis et de ce que beaucoup d’entre nous vivent quand on se confronte à la création. Est-ce que le médium que l’on pratique sert à dénoncer des choses ou juste à survivre ? C’est exactement l’histoire de Django. Finalement le simple fait de jouer de sa guitare sous l’occupation allemande est une forme de résistance parce que le jazz était censuré et surveillé. Mais en même temps, cela suggère une ambiguïté puisque jouer devant les Allemands peut apparaître comme une forme de compromission. Django est dans une zone grise. La question est de savoir où ça l’emmène. Qu’est-ce que cette musique continue à faire vivre chez lui ? Est-ce qu’elle n’est pas le meilleur moyen de se sauver lui-même ?

A quel moment Reda Kated est-il apparu ? - Dans ma tête il était là dès l’écriture, mais j’ai attendu d’avoir une version lisible pour la lui faire lire. Je l’ai contacté, mais il n’a pas répondu tout de suite. Au bout de trois semaines, il s’est montré curieux de lire le scénario et il a tout de suite été emballé. J’ai pris le temps d’être certain que l’on se mette d’accord autour de tout le travail qu’il y avait à faire autour de l’instrument car il n’est pas musicien. Il n’avait jamais joué de guitare, donc il y avait un très gros travail de préparation à faire. Comme c’était un premier film, il me semblait important que l’on se mette d’accord ur notre implication commune sur le projet.

Comment avez-vous travaillé avec lui ? - Reda, qui est un acteur qui a une grande renommé, n’avait pas encore eu un rôle à cette mesure. Ça nous permettait d’être côte à côte pour affronter l’ambition du film. Ensuite ça n’a été que du bonheur et du travail avec une grande passion. Je lui ai demandé d’aborder le personnage par la musique, de se concentrer sur la guitare. Il a lu des bouquins et on est au fur et à mesure rentrer plus dans le rôle. Il a fait un travail remarquable que peu d’acteurs français font – peut-être aussi parce qu’ils n’ont pas le rôle en face qui les motive à ce point. Il a fait un travail exceptionnel.

Comment s’est fait le casting ? - Il y a beaucoup d’acteurs qui viennent partout d’Europe, mais aussi des acteurs Sintis et Manouches. Ça s’est fait assez naturellement avec Stéphane Batut, un directeur de casting que j’aime beaucoup. Il me semblait nécessaire que Reda soit entouré de Sintis et de Manouches, qui ne soient pas forcément des acteurs mais qui crédibiliseraient énormément la communauté dans le film. On a trouvé Bea Palya, une chanteuse assez connue en Hongrie, pour interpréter sa femme. Reda était aussi entouré de vrais musiciens, ça me semblait important. Et une partie du casting s’est fait à Berlin avec ces acteurs que j’aime beaucoup. Je ne voulais pas que les Allemands soient trop caricaturaux dans le film, il fallait qu’on puisse percevoir, derrière ce qu’ils font de terrible, une forme d’humanité dans laquelle on puisse se reconnaître. On a donc travaillé le casting sur plusieurs eaux, et c’est amusant de voir comment, à un moment donné, il se dessine et il arrive à vivre. C’est une alchimie toujours un peu mystérieuse.

Django © Roger Arpajou

Le titre suggère d’emblée une forme d’intimité. Ce choix était-il une évidence ? - Au début ça ne s’appelait pas comme ça, mais, au fur et à mesure, deux raisons ont conduit à ce choix. Les films de Tarantino et de Corbucci sont des hommages à Django Reinhardt. Comme lui le personnage de Corbucci, qui est fan de Django Reinhardt, est blessé de la main gauche et le réalisateur a décidé de lui donné son prénom. Comme le Tarantino est un reboot, il s’appelle Django pour la même raison… Donc je me suis dit que si un film devait bien s’appeler DJANGO, c’était celui-ci. En plus, en romanes, « django » signifie « je m’éveille » ou « je réveille ». Le film raconte cet éveil à la conscience d’un personnage qui va être obligé d’ouvrir les yeux et de regarder en face la tragédie de sa communauté. C’est un symbolisme caché.

La scène d’ouverture témoigne d’une certaine frontalité. Pourquoi ce choix ? - Je voulais inscrire d’emblée le film dans la tragédie des persécutions qu’ont connues les Tziganes durant la guerre. C’est une scène d’ouverture qui, comme dans un opéra, résume le film en une seule scène. Elle raconte un musicien qui ne voit pas le danger arriver parce qu’il est aveugle : c’est un peu la manière dont Django se comporte au début du film, aveuglé par sa musique et son succès.

DJANGO est votre premier film en tant que réalisateur. Est-ce que la volonté de le réaliser était là d’emblée et pourquoi ce passage à la réalisation ? - J’ai été producteur avant d’être scénariste quand j’ai eu l’impression d’avoir fait un peu le tour de la production qui m’a toujours intéressée dans son aspect créatif. Mon premier projet d’écriture a été DES HOMMES ET DES DIEUX. Quand on se met à écrire, quelque part, on est le premier spectateur de son film. J’ai mis un peu de temps à me dire que l’étape d’après, un peu ultime, soit de réaliser. Il a fallut le projet de DJANGO qui me tenait à coeur et dans lequel je me suis totalement projeter. Je me suis demandé qui pourrait mieux que moi mettre en scène ce que je voulais raconter depuis longtemps ? C’est venu presque naturellement, dès l’écriture. Après, on écrit le film pour soi, avec les scènes que l’on a envie de voir ; pour les acteurs que l’on a envie de rencontrer.

Comment trouve-t-on une légitimité en tant que réalisateur quand on porte le projet au niveau de la production ? - Je reste toujours un peu producteur parce que j’ai commencé par là, mais sur DJANGO j’ai travaillé avec d’autres producteurs. Je savais que je ne pourrais pas tout porter seul. C’était un gros challenge. La production était importante avec de gros moyens. Il y avait plusieurs défis comme la musique et la reconstitution historique. Olivier Delbosc et Marc Missonnier ont produit le film avec moi, je n’aurais pas pu le faire seul. Cela m’a permis de me concentrer sur l’artistique. Un premier film, c’était pour moi beaucoup d’enjeux. La légitimité, à partir du moment où vous connaissez le sujet et où vous avez envie de le faire, vous devenez légitime quoiqu’il arrive. C’est un premier film en tant que réalisateur, mais j’en ai fait d’autres à d’autres postes et je me suis senti assez vite légitime.

La sélection en Ouverture et en Compétition à Berlin a assis d’emblée cette légitimité. - C’était assez magnifique. On savait qu’on serait prêts dans les dates de Berlin avec ce film qui raconte un Django qui a tout fait pour éviter d’aller à Berlin et qui a tout fait pour fuir… Quand on a appris que Dieter Kosslick (le directeur de la Berlinale) l’avait beaucoup aimé et le sélectionnait en ouverture, ça a été une belle surprise. C’était un geste de réconciliation très fort. J’étais frappé à quel point c’était une évidence pour eux de le sélectionner et de pouvoir parler de la persécution de tziganes durant la guerre avec beaucoup de recul. Ça a été difficile, il y avait quand même à l’ouverture 80% d’Allemands dans la salle. C’était une très belle projection, très émouvante, mais on sentait les tensions et l’émotion.

Django cecile de france reda katebEtienne Comar © Berlinale

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