Interview : Emilie Dequenne (Chez Nous)

On 24/02/2017 by Nicolas Gilson

Révélée par ROSETTA, Emilie Dequenne ancre aujourd’hui pleinement le caractère engagé du cinéma auquel elle désire participer. Chez Marc Fitoussi (LA VIE D’ARTISTE et, plus récemment, le troublant MAMAN A TORT) comme chez Téchiné (LA FILLE DU RER) ou Joachim Lafosse (A PERDRE LA RAISON) elle campe des personnages oppressés par une société qui les dépasse et les formate jusqu’à l’implosion. Pour Lucas Belvaux, elle sera la solaire Jennifer dans PAS SON GENRE qui, derrière sa simplicité et sa joie de vivre, n’étouffe pas moins. Retrouvant le réalisateur sur le plateau de CHEZ NOUS, elle campe une infirmière à domicile qui, sans jamais avoir fait de politique, accepte d’être la tête de liste d’un parti d’être-droite lors des élections municipales. Rencontre.

Chez Nous - paradigme familial

Après PAS SON GENRE, vous retrouvez Lucas Belvaux. Dans quelle mesure les deux projets sont-ils connectés ? - Pendant le tournage de PAS SON GENRE, en 2013, les sondages donnaient le Front National gagnant. On était souvent très nombreux sur le plateau, avec beaucoup de figuration, et Lucas (Belvaux) se disaient que 30 à 40% des gens avec qui on passait de bons moments votaient Front National. Il me regardait et se demandait pour qui le personnage de Jennifer voterait. Je pense qu’une idée a germé à ce moment-là car, assez vite après la sortie de PAS SON GENRE, il m’a appelée pour me dire qu’il achevait l’écriture de CHEZ NOUS. Il m’a décrit le sujet en quelques lignes et ça m’a emballé. Dè que le scénario a été vraiment terminé, il me l’a proposé.

Comment avez-vous appréhendé le personnage de Pauline ? - J’ai plutôt embrassé ce personnage. Elle est très proche de moi ; elle ressemble à des amis. Elle était évidente. Elle était le reflet de tellement de questions que je me suis toujours posées quand je me retrouvait confrontée à des gens proches, que j’aime, qui tout d’un coup tenaient un discours politique que je trouvais un peu léger, bienveillant voire sympathisant, notamment sur certains partis d’extrême droite. Le chemin de Pauline m’intriguait énormément et j’avais envie de la raconter. J’avais envie d’être cette femme qui est gentille, généreuse et cultivée, et qui va non seulement basculer, mais devenir la tête de liste d’un parti d’extrême droite.

Le film montre bien son embrigadement : elle est happée par un tourbillon qui la dépasse totalement. - C’est presque sectaire. Il y a de ça dans la démarche de ce parti – en tout cas dans ce que raconte Lucas. Il s’agit d’une fiction, mais le film est extrêmement documenté. Lucas s’est librement inspiré du Front National. Si on écoute les récits des personnes qui ont eu des responsabilités dans ce parti, et notamment celles qui ont quitté leur poste après avoir été élues aux municipales, elles expliquaient qu’on leur parlaient de tout sauf de politique. On leur parlait d’abord d’elles, parce que c’est un parti populiste et ça marche comme ça. On va chercher les qualités de l’individu et on le met sur un piédestal. Quelqu’un qui n’a pas de carrière politique sera celui qu’il faut pour les électeurs parce qu’il est « comme eux ». Il y a aussi des élus qui sortaient de science-politique et à qui on assurait une ascension politique bien plus rapide qu’au sein d’autres partis. Je pense que la colère des gens et leur désillusion font qu’ils décident de se voiler la face, de mettre des oeillères, et se disent que le parti a évolué et qu’on a besoin de changement. Mais souvent, les gens qui s’engagent dans cette optique se rendent compte que c’est encore et toujours ça : le fond des partis d’extrême droite demeure une pensée raciste et fachiste qui se veut populiste.

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Le personnage de Pauline se dessine à travers ses lignes ordinaires et notamment son travail d’infirmière à domicile. Comment avez-vous préparé cela ? - C’est difficile à expliquer. J’ai essayé de m’approprier les gestes qui sont techniques. Je n’ai pas eu de difficulté à m’approprié la routine de Pauline car elle n’est pas éloignée de la mienne, mais ce qui était important pour moi c’est qu’elle fasse ça sans réfléchir et qu’il y ait une vraie fatigue en dessous. Comme je retrouvais Lucas, je ne voulais pas faire une Jennifer bis. Il fallait que Pauline soit un tout autre personnage. Autant Jennifer dans PAS SON GENRE est comme un petit pinçon tant elle est solaire et légère, autant je voulais que Pauline soit dévouée, généreuse, mais beaucoup plus terrienne. Je voulais que l’on sente le poids des difficultés, du quotidien, des responsabilités et donc de la fatigue.

Lorsque Pauline est confrontée à son image médiatique, elle sort littéralement de la route. Une nouvelle scène pivot dans une voiture. - Etant infirmière à domicile, sa voiture est un peu sa seconde résidence. La sortie de route, c’est vraiment la marque de sa fatigue, quand elle découvre ce qu’on dit d’elle aux informations. Maintenant, pour moi, c’était très amusant à faire : je n’avais pas les informations, Lucas me lisait le texte en roulant. C’est pas pareil. (…) C’est assez émouvant ce que traverse Pauline. Il y a une violence dans ce que raconte Lucas. On ne peut pas ne pas sortir de ce film bouleversé. La manière de raconter les choses de Lucas est très forte. Et puis, il sait diriger ses acteurs.

Et vous ne pleurez pas. - Je ne suis pas obligée de pleurer tout le temps. Lucas avait écrit quelque chose, mais je n’arrivais pas à comprendre et ce n’est d’ailleurs plus dans le film. J’ai tenté, essayé des choses, mais dans la psychologie du personnage ça me dépassait. Donc non, je ne pleure pas.

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Le réalisateur s’intéresse sans aucun misérabiliste aux petites gens. - Lucas aime les gens, pour lui les beaufs n’existent pas. On partage le même point de vue : on trouve plutôt beaufs les richissimes décolorées avec leurs petits chiens que les gens qui vivent dans les Corons. Certes je vis à Paris, mais si vous venez chez moi vous verrez qu’il n’y a rien d’ostentatoire. Je pense plutôt à l’avenir de mes enfants et au confort des gens que j’aime. J’ai des préoccupation assez banales. Maintenant, c’est sûr que je dors mieux que certains. Ce serait mentir de ne pas le dire. Mais mes amis proches et ma famille, ce sont ces gens dont on parle. Ma cousine est infirmière à domicile. Mon entourage et mon environnement sont plus des gens qui parfois ont du mal à dormir en pensant à comment la fin du mois va se passer.

Est-ce que participer à un film comme CHEZ NOUS nourrit l’espoir que le cinéma parvienne à convaincre les gens de changer d’idées ? - Je l’espère, c’est sûr. Mais je n’en sais rien. Je pense que le film ne peut pas laisser le spectateur indifférent. Et c’est le but d’un bon film. S’il parvient à vous changer un tout petit peu, c’est qu’il a quelque chose. Maintenant je pense qu’il n’y a plus rien à faire pour les gens qui sont convaincus, engagés et militants d’extrême droite.

Ils ont déjà condamné le film sur base de sa bande-annonce. - L’idée du Front National, en France, à la sortie de la bande-annonce était, stratégiquement, de faire savoir à leur électorat que le film ne valait pas la peine d’être vu et de dire ce qu’il fallait en penser. Un petit coup de régime totalitaire… Mais ce qui me fait le plus peur, c’est ce que ça a généré comme commentaires sur Internet et la quantité de commentaires racistes, antisémites et fachistes. La fachosphère s’est révélée assez étendue et, ça, c’est très flippant. Mais c’est bien la preuve qu’on a bien fait. Il était temps de faire un film utile. Mais qui reste un film avec une vraie intrigue et du suspens et dans lequel on s’attache aux personnages.

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Le film fait vraiment peur. Alors qu’on épouse le regard de Pauline et sa naïveté, on découvre en parallèle un reflet assez ahurissant des pratiques et de l’entourage du parti. - Ce n’est pas un film optimiste, c’est sur. Mais c’est un film nécessaire. C’est un film utile, citoyen et engagé. J’espère qu’il y aura des scolaires avec ce film. C’est important parce que l’histoire se répète parce que les gens ont tendance à l’oublier. L’extrême droite est un parti du dépit et de la colère. C’est le parti du contre. Je ne connais pas un seul autre parti qui suscite ça chez les gens. Quand on voit le personnage de Nada qui arrache les affiches électorales et les gamins pré-adolescents qui l’agressent, c’est arrivé à une amie de Lucas et c’était bien plus violent que ce qu’il raconte dans le film. Mais il s’est dit que s’il le racontait de manière aussi violente on ne le croirait pas. La réalité, en général, dépasse la fiction.

Votre discours, comme le film, est engagé. - A la lecture ça a été une révélation car dans la vie les mots me manquent. Je ne sais pas comment réagir face aux personnages qui me disent que « les partis d’extrême droite, c’est pas si pire ». En me proposant ce film, Lucas me donnait un moyen de m’exprimer. Participer à ce projet en tant que comédienne me semblait logique. Lucas m’a donné les armes pour me défendre et pour exprimer ce que j’avais envie d’exprimer. (…) Ce serait idiot et complètement fou de jouer les imbéciles et de ne pas savoir pourquoi on a fait ce film. Chaque personne qui a participé à ce film sait pourquoi elle l’a fait et est un citoyen engagé qui a mis ses talents au service d’une cause – d’abord d’un film, mais ce film sert une cause. Au sein d’une équipe, il y a une forme d’union autour du projet. Ici, il y avait une sorte de double engagement : à la fois le film et ce qu’il raconte.

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