Interview : Cristian Mungiu (Baccalauréat)

On 20/12/2016 by Nicolas Gilson

Lauréat en 2007 de la Palme d’Or pour son second long-métrage 4 MOIS, 3 SEMAINES, 2 JOURS, Cristian Mungiu est depuis un habitué du Festival de Cannes. Il présente CONTES DE L’AGE D’OR au Certain Regard en 2009 avant de retrouver les honneurs de la Compétition Officielle en 2012 avec AU-DELA DES COLLINES remportant lePrix du meilleur scénario et offrant à ses actrices principales le Prix d’Interprétation. Concourant pour la 69 ème Palme, BACCALAUREAT vaudra au réalisateur roumain le Prix de la mise en scène*. Défenseur d’un certain réalisme, Cristian Mungiu fait fi de tout artifice afin de plonger personnages et spectateurs au coeur d’un thriller à travers la banalité du quotidien. Mettant en scène un père prêt à oublier ses principes pour que sa fille intègre une université anglaise, BACCALAURAT nous conduit à mettre en perspective notre propre morale. Rencontre.

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Qu’est-ce qui vous a conduit à l’écriture du scénario de BACCALAUREAT ? - C’est un projet assez personnel. Je suis père et je prends beaucoup de temps à réfléchir à ce que je dis à mes enfants ; à penser à leur avenir. On travers une période globalement assez inquiétante. Je me suis rendu compte qu’il y a parfois une différence entre le discours très moral et très éthique que l’on tient aux enfants et la réalité. Plus tard, les enfants comprennent que ce discours n’est pas vraiment applicable dans leur propre vie. Je voulais faire un film sur l’éducation et sur une relation qui peut exister entre l’éducation et la corruption dans la société. C’est comme ça que je suis arrivé à l’idée qu’il est important de faire le portrait de quelqu’un qui arrive à une cinquantaine d’années à un moment où il envisage les choix qu’il a fait dans sa vie et qu’il ne peut plus changer. La seule chose qu’il peut faire, c’est se tourner vers ses enfants, fort de son expérience, pour changer leur vie et les conduire à faire « les bons choix ».

Quel a été le moteur du récit ? - Pour commencer un film, il faut que je trouve un ou plusieurs faits-divers qui parle directement du sujet que je veux aborder. Je n’aime pas inventer des histoires, mais je cherche des histoires qui parlent du thème que j’ai trouvé et qui me semble important pour la société en général. J’ai trouvé quelques fait-divers que j’ai rassemblés pour créer une histoire qui, je l’espère, à plusieurs niveaux de lecture et qui, au-delà de son ancrage premier, parle de la nature humaine en général.

Il n’y a aucune certitude dans le film. S’il y a un incident déclencheur, en tant que spectateur nous ne cessons de le remettre en cause. - Nous n’avons pas beaucoup de certitudes dans nos vies. Cette idée de cinéma part de mon point de vue sur ce que le cinéma devrait être. Ce n’est pas seulement une façon de raconter des histoires : c’est un outil pour mieux nous comprendre. Le cinéma est une façon de transcrire l’ambiguité et la complexité de la vie en général. Je veux faire un cinéma qui s’inspire directement de la réalité et pas « du cinema ». Le cinéma est déjà une interprétation, souvent simplifiée, de la vie, alors je veux avoir la vie elle-même comme source d’inspiration.

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Ancré dans la réalité roumaine, BACCALAUREAT a un propos universel. - J’espère que je fais des films avec des événements auxquels n’importe quel spectateur pourrait être confronté. Le but de ce cinéma est de laisser le spectateur comprendre que les thèmes importants au sein de mes films, le sont pour lui. A la fin, il est important de répondre aux questions soulevées dans le film par rapport au regard de sa propre vie. Pour parvenir à ça, il est important de ne pas avoir un jugement sur les personnages ou sur les situations. J’essaie, au fil de ma mise en scène, de faire du spectateur un témoin. Je lui offre la liberté de décider de qui est coupable.

Il y a une vraie question d’éthique. - Ce n’est pas seulement l’éthique du sujet mais aussi une question d’éthique du cinéma. Quelle est l’éthique des principes que l’on utilise au cinéma ? J’ai décidé que la meilleure éthique pour mon approche était d’être proche de la réalité. Pour ce faire, il faut en comprendre le modèle. Je fais un cinéma où j’ai toujours le point de vue très subjectif du personnage principal, qui traverse toutes les scènes. Je tourne toujours en plan séquence sans avoir de montage au sein des plans parce qu’il n’y a pas de montage dans notre vie. Ce qui est compliqué dans la vie, c’est que tu dois traverser tous ces petits moments qui ne sont pas toujours très importants. J’ai aussi décidé de ne pas utiliser de musique. Dans la vraie vie, les émotions viennent des situations et des gens que l’on rencontre. Je veux tendre à ça dans mes films. C’est aussi une question de caméra ; la manière dont on l’utilise pour raconter une histoire. Ce que je fais est vraiment très simple. Mais je pense que la chose la plus compliqué au cinéma est justement de rester simple. Néanmoins cela donne au spectateur la possibilité de se concentrer sur ce que les comédiens essaient de leur transmettre.

Cela exige une grande précision. - Je dois avoir beaucoup de prises pour arriver à cette vérité. Parfois on n’y parvient qu’à travers une chorégraphie assez précise. Avec la routine d’un plan et avec la fatigue, le comédien parvient à une forme de liberté. Il se concentre parfois plus sur ce que le personnage ressent. C’est très important pour moi. Mes films ont toujours un côté « thriller » parce que j’essaie de parler de ce que ressent le personnage. Dans ce cas, c’est quelqu’un qui se sent coupable et qui ressent l’angoisse de notre vie quotidienne. Il sent qu’il est constamment observé parce qu’il sait qu’il a plusieurs vérités. Je cherche à exprimer ça à travers des situations où il se passe des choses rationnelles en espérant que le spectateur partage son ressenti.

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Comment choisissez-vous vos comédiens ? - Choisir les comédiens est très important. Quand je fais un casting, j’essaie de connaître qui ils sont comme être humain ; quelle est leur personnalité et quel est leur charisme. Je ne pense pas qu’un comédien puisse être très loin de qui il est comme personne. Durant les castings, j’essaie de trouver des gens assez proches des personnages que j’imaginais à l’écriture. Après, il est important de voir s’ils comprennent ma logique des dialogues et le contexte qui y est associé. Si cela se fait assez facilement, c’est que l’on peut travailler ensemble.

Comment se passe ce travail ? - Je joue beaucoup pour mes comédiens. Ça me semble plus facile que de parler de l’énergie ou de la manière de dire les choses. Ensuite, il y a des répétitions, mais pas trop. C’est une période où je réécris le scénario afin d’avoir le dialogue le plus simple, le plus banal possible. J’enlève tout ce qui vient de moi. Dans la vraie vie, les gens ne parlent pas pour se donner de l’information et j’essaie d’éviter ça dans mes films. Quand on tourne, je connais tous les dialogues par coeur. Je me place dans la position de mes comédiens et je cherche le bon rythme. Après, je cherche à atteindre un autre niveau, celui de l’action. Il m’est apparu que quand un comédien se concentre plutôt sur ce qu’il doit faire, il dit mieux son dialogue.

Je pense que les 10 premières prises sont plutôt des répétitions filmées, mais je change toujours les choses petit à petit pour avoir le bon rythme. Quand tu n’as pas recours au montage, tu n’as pas d’autre choix et il est important d’être sûr que tu as une bonne prise. C’est un grand effort, mais j’espère que mes comédiens sont contents quand ils voient le film car ils expriment parfois des choses très vraies et très profondes.

Est-ce que le film se tourne dans une certaine chronologie ? - J’essaie toujours de le faire, même si ce n’est pas possible de respecter exactement la chronologie du scénario. Je regroupe les séquences. Par exemple en regroupant les scènes qui se passent dans l’appartement de la famille, j’offre aux comédiens la possibilité d’évoluer avec le scénario. C’est un leurre de se dire qu’on contrôle tout en faisant un film. Il me semble important de voir comment le fil progresse ; de rester ouvert afin d’observer ce qui se passe au tournage. Vers la fin du tournage, je coupe les choses dont je n’ai pas besoin. Le monteur est toujours présent sur le tournage. BACALAUREAT est le deuxième film que je termine en ayant déjà un montage assez précis ce qui me permet d’avoir l’idée du rythme du film.

*Ex-aequo avec Olivier Assayas pour PERSONAL SHOPPER

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