Interview : Constance Rousseau

On 06/03/2017 by Nicolas Gilson

Révélée par Mia Hansen-Løve dans TOUT EST PARDONNE (2007), Constance Rousseau mène depuis une carrière discrète au cinéma. L’adolescente éclôt toutefois sous nos yeux dans quelques court-métrages (UN MONDE SANS FEMME, SIMON KILLER, PISSEUSE…) avant d’incarner pleinement le basculement vers l’âge adulte dans L’ANNEE PROCHAINE de Vania Leturcq. Absolu féminin chez Kiyoshi Kurosawa, elle est pétrifiante de beauté et absolument fascinante dans LE SECRET DE LA CHAMBRE NOIRE où elle incarne Marie, la fille d’un photographe pour qui elle pose immobile dont s’éprend son nouveau assistant. Rencontre.

daguerréotype

Coproduction entre le Belgique et la France, LE SECRET DE LA CHAMBRE NOIRE est un film atypique réalisé par le japonais Kiyoshi Kurosawa. Comment êtes-vous arrivée sur le projet ? - La productrice japonaise de Monsieur Kurosawa, qui est basée en France, avait vu UN MONDE SANS FEMME. Elle lui avait parlé de moi en lui disant que, selon elle, j’étais Marie. Très curieux, Monsieur Kurosawa a vue le film ainsi que que TOUT EST PARDONNE de Mia Hansen-Love, et il a voulu me rencontrer.

Vous l’appelez « Monsieur » ? - Oui, mais je ne sais pas très bien pourquoi car on a une relation amicale, même s’il ne parle ni français ni anglais. Sur le tournage tout le monde l’appelait « Monsieur », même entre nous. C’était un peu une forme de coquetterie qui nous plaisait. Je n’oserais jamais l’appeler Kiyoshi, quand j’en parle je dis toujours « Monsieur Kurosawa ».

Y a-t-il eu un casting ou des essais ? - Je n’ai pas fait d’essai. Je l’ai juste rencontré. Comme il a voulu que j’ai des bases pour discuter avec lui, et sans doute le convaincre, il m’avait envoyé le scénario. La lecture m’avait bouleversée. C’est très rare, mais j’ai pleuré à grosses larmes en le lisant.

Le secret d ela chambre noire - Constance Rousseau

Kiyoshi Kurosawa ne parlant pas français, comment le tournage s’est-il passé ? - Il y avait une interprète qui était toujours là. Elle était vraiment formidable car elle a su faire le lien entre Monsieur Kurosawa, ses comédiens et l’équipe du film. Après, on a tous eu un peu le sentiment de ne pas avoir assez Monsieur Korosawa pour nous. On ne pouvait pas lui parler facilement parce que son interprète devait être à chaque fois disponible. On ne pouvait pas lui raconter tout ce qui nous passait par la tête. Il fallait être dans un souci d’économie de communication avec lui et, au début, c’était un peu déstabilisant. Après, c’est devenu assez naturel et j’ai l’impression finalement de n’avoir jamais aussi bien communiqué en terme qualitatif avec un réalisateur. Car on se disait vraiment les choses essentielles qui avaient du sens.

Comment vous êtes-vous appropriée le personnage de Marie ? - On en a beaucoup parlé avec Monsieur Kurosawa. Mais il a voulu que ce soit ma Marie en me laissant l’envisager comme je voulais. Nous avons beaucoup de références communes, ce qui a facilité ce passage. Le personnage de la fille des LES YEUX SANS VISAGE de Franju m’a beaucoup influencé pour ce film. C’est une jeune femme docile qui, à un moment donné, va décider d’affirmer son indépendance à son père. Il y a eu aussi l’idée du masque, j’ai essayé autant que faire se peut, sans gommer expressions, d’avoir un visage de poupée. C’était un voeu de Monsieur Kurosawa et c’était très compliqué car je fronce toujours les sourcils.

Outre son visage de porcelaine, Maie a une garde-robe singulière qui évolue au fil de ses interactions. - La garde-robe de Marie a été très réfléchie avec la costumière – qui est géniale, Monsieur Kurosawa et moi. Ça a fait partie des choses les plus excitantes de la préparation du tournage. On s’est beaucoup interrogés quant à savoir si Marie doit changer de tenue après un certain moment dans le film ; si c’était judicieux. On s’est dit que ça l’était parce qu’on s’est imaginé que Jean voulait la voir toujours plus jolie et, en fait, assez coquette. Après le basculement, finalement, Marie devient encore plus coquette qu’elle ne l’a été auparavant – elle change même de coiffure. On trouvait ça assez touchant que Jean la voit comme ça.

le sceret de la chambre noire - Tahar Rahim Constance Rousseau

Marie a un rapport au corps très singulier, se modulant presque comme une marionnette. Comment avez-vous préparé ça ? - Ça m’a beaucoup demandé de réflexion. On s’est dit avec Monsieur Kurosawa que je devais avoir une gestuelle et façon de me déplacer singulières. En fait, quand j’ai envisager le personnage et sa manière de se mouvoir, je me suis dit qu’elle devait être très calme et faire le moins de mouvement possible. C’était étrange à faire… car je suis quelqu’un qui gigote tout le temps, mais depuis ce film je suis beaucoup plus calme. Cependant, il y a des moments dans le film où Marie a comme un regain de vie assez fou. Il me semble important qu’elle ait ces moments de vie très forts, avec un pas rapide.

Qu’est-ce que Marie vous a apporté ? - Ce calme là, beaucoup. Dès le départ je me suis senti très proche d’elle, plus jeune, je voulais être botaniste et jouer une jeune femme qui veut être botaniste, c’était un peu un rêve. J’ai pu m’imaginer plein de choses.

Au fil du film qui bascule vers le fantastique, Marie transparaît être une figure archétypale qui ne serait que la projection de la femme que l’on voudrait qu’elle soit : elle est la fille parfaite aux yeux de son père et devient la petite amie idéale aux yeux de Jean. - C’est vrai. Mais c’est un personnage à la fois extrêmement docile – ce que son père lui demande d’être – et à la fois, de manière phénoménale, déterminé à faire ce qu’elle a envie de faire. Sauf qu’elle essaie de faire passer ses envies de la façon la plus douce possible : même quand elle parle à son père de sa décision, ce n’est pas une rebelle.

Chaque personnage a sa propre vision de Marie. - Finalement le père la veut toujours identique : avec le postiche que Marie se met elle-même et cette robe qui est peut-être celle de sa mère. En un sens, pour lui, la mère et la fille ne sont qu’une seule personne.

Le secret de la chambre noire - tahar Rahim

Marie est aussi l’image de la femme parfaite : s’il parvient à la saisir, il parvient à faire le daguerréotype parfait. - Oui, ça a été un échec avec sa femme et il pense pouvoir l’atteindre avec sa fille.

Vous vous retrouvez face à un daguerréotype de vous grandeur nature. Qu’est-ce que cela fait ? - Ce n’était pas un vrai, mais l’impression d’une photo grandeur nature, que l’on a prise, en revanche, comme si c’était un daguerréotype. J’ai posé pendant un peu plus de huit minutes, accrochées à l’exosquelette que l’on voit dans le film. Ce n’est pas tellement différent que voir une photo de soi, mais j’ai chargé cette photo de beaucoup plus : je me suis d’abord dit que c’était un vrai daguerréotype et, surtout, mon expression est très bizarre, très troublante. Monsieur Kurosawa a vraiment voulu qu’on le fasse dans des conditions de torture et on n’aurait jamais eu ce regard et cette expression si on avait fait une photo où l’on pose une seconde.

Le film oscille entre les genres et son orchestration se veut sensationnelle. Il semble sans cesse se moduler. Etiez-vous surprise par le résultat ? - J’ai vu le film deux fois, et j’ai compris des choses que je n’avais pas comprises à la lecture du scénario puis au premier visionnage. Et des choses très importantes. Le film est formidable pour ça, car il y a énormément d’endroits merveilleux qui sont très séduisants, troublants et mémorables. Le film continuera à habiter les spectateurs longtemps après qu’ils l’aient vu. Plus on le voit, et plus il devient intéressant. (…) Ce que je trouve assez incroyable, c’est que le film est très peu coupé. Avec Tahar, on a eu le sentiment que tout ce qu’on avait tourné était dans le film. C’est assez troublant, parce qu’on a finalement pas trop l’habitude de ça. Là, le film ressemble vraiment à ce que j’ai lu.

Constance Rousseau Film Fest Gent 2016Interview réalisée lors du Film Fest Gent 2016

Le secret de la chambre noire - poster

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