Interview : Claude Barras

On 18/10/2016 by Nicolas Gilson

Depuis plus de 20 ans, Claude Barras enchante le monde de l’animation au gré de ses réalisations de court-métrages sélectionnés dans le monde entier. Après avoir notamment eu les honneurs de la Compétition Officielle au Festival de Cannes avec BANQUISE en 2005, le réalisateur suisse présenta sur la Croisette son premier long-métrage, MA VIE DE COURGETTE – sans conteste l’un des films événements de la 48ème Quinzaine des Réalisateurs. Rencontre.

Claud eBarras, Courgette & Céline Sciamma © FIFF 2016

MA VIE DE COURGETTE est l’adaptation de l’ouvrage de Gilles Paris. Comment avez-vous rencontré Courgette ? - J’avais fait un premier film, écrit par Cédric Louis, qui parlait déjà de l’enfance et de ses difficultés. (Cédric) m’a fait lire le livre et ça m’a tout de suite plu car si ça traverse des thématiques assez lourdes, ça commence très mal et ça se finit très bien. Les émotions sont toujours un peu mélangées. C’est un élément qui m’intéressait beaucoup et qu’on a essayé de traduire dans le film.

Vous avez donc travaillé le scénario avec Cédric Louis avant l’arrivée de Céline Sciamma sur le projet ? - On a fait trois ou quatre versions de scénario. On a travaillé dessus pendant cinq ans avec Cédric tout en faisant d’autres court-métrages. On a développé les personnages ensemble, puis la télévision lui a proposé de travailler à plein temps comme documentariste et je me suis retrouvé orphelin de scénariste. C’est là où les producteurs que j’avais trouvés, Pauline (Gygax) et Max (Karli) de Rita Productions à Genève, m’ont proposé de travailler avec Céline Sciamma. Je venais de voir TOMBOY que j’avais adoré, j’étais donc super content. Par chance, Céline avait un peu de temps et a aimé le projet. On a travaillé ensemble durant quatre ou cinq mois ; surtout elle, je lui faisais des retours quand elle avait besoin de me faire lire. J’avais l’impression qu’elle avait vraiment compris le film que je voulais faire. Elle rendait les choses très claires et très simples ; ce que je voulais faire dans la mise en scène. Ça a été assez déterminant pour la suite.

Comment avez-vous créé les personnages ? - D’abord en dessin. Avant d’écrire le scénario, on a fait le choix avec Cédric des personnages avec lesquels on voulait raconter l’histoire – il y a beaucoup plus de personnages dans le livres On a fait pas mal d’aller-retours en dessin. Ensuite, arrive un moment où je les mets ensemble. Les personnages ont évolués pour créer un contraste, un caractère directement perceptible et, surtout, pour qu’ils soient très simples à animer. Je voulais qu’on puisse se projeter facilement, à travers leurs grands yeux, dans leurs émotions. Par la suite, j’ai moi-même fait des sculptures en pâte à modeler avec deux assistants. C’est le moment où on met plein de petites choses qui sont difficiles à transmettre. Comme je viens de l’illustration, c’est une chose que je fais encore moi-même, en direct. À partir de là, huit personnes ont travaillé sur la fabrication de la marionnette-même pendant presqu’un an pour arriver au 52 marionnettes. Il y avait sept Courgette pour jouer sur plusieurs plateaux en parallèle. La tête a été imprimée en 3D pour qu’elle soit creuse et très légère. Le système de bouche et de paupières permet de passer très facilement d’une expression à l’autre. Le pari du film était aussi de faire des choses très simples parce qu’on avait très peu d’argent pour ce genre de technique (qui est) très expressive.

ma vie de courgette

Les yeux rendent les personnages absolument fascinants. - Hergé disait que plus un personnage est simple, plus on peut projeter nos émotions sans se poser de question. Je pense qu’avec des acteurs, on fait un chemin très long pour être près des personnages alors que là, on peut tout de suite retomber en enfance et être avec eux. (…) Les animateurs ont l’habitude de travailler avec personnages qui ont à peu près cette taille mais donc la tête est plus petite. Ils m’ont dit que c’est souvent une lutte avec le personnage parce que c’est très précis, délicat et difficile. J’avais naturellement fait des grandes têtes au départ, et ils ont pu travailler assez facilement directement avec leurs mains sur la marionnette. Et ils ont pu faire des choses assez subtiles.

Une grand magie du film, c’est qu’on arrive à oublier qu’il s’agit d’animation. - C’est une histoire réaliste et mélodramatique. Il y a beaucoup de réalisme à travers les voix et la mise en scène. J’adore les frères Dardenne et Ken Loach qui sont pour moi des sources d’inspiration au niveau de la mise en scène elle-même : rester près des personnages, faire des plans longs. Peut-être que ça participe un peu au fait que l’on oublie que c’est de l’animation. Même si les personnages sont très simples, je pense que ce sont des écrans de projection pour les émotions du spectateur. J’ai envie de transmettre des émotions plus que susciter la curiosité de comment est l’animation faite.

Comment se sont déroulé les enregistrements des voix ? - Sur le scénario on a choisi des enfants qui correspondaient aux personnages du film, pour l’âge et pour leur caractère, et on a presque fait un tournage de fiction. On a filmé et enregistré toutes les prises, ce qui nous a permis de voir comment les enfants circulaient et de réfléchir à la mise en scène. On a pu nourrir les personnages de voix réalistes et assez subtiles. Il y a eu ensuite trois mois de montage voix pendant lesquels j’ai commencé à faire le story-board. On a mis tout cela ensemble pour faire une animatique au sein de laquelle l’idée du film est déjà là.

Ensuite, c’est trois secondes utilisables par jour de tournage ? - Par animateur, oui. Il y avait 10 animateurs en parallèle et 15 plateaux, parce qu’il fallait monter les décors, les éclairer et cadrer. On avait toujours cinq plateaux libres pour préparer les plans suivants. Il y avait aussi un gros travail de coordination sur les marionnettes dont il fallait changer les costumes et quelques fois réparer les bras. On a essayé de trouver une mécanique pour essayer de faire le plus de secondes par jour.

Ma vie de Courgette - interview

Dès lors que vous devez gérer tous ces plateaux en même temps, où vous retrouvez-vous ? - Comme j’avais fait quelques court-métrages avant, on avait une équipe très soudée parce que chaque personne avec qui j’avais l’habitude de bosser est devenue chef de département et a pu choisir les gens avec qui il travaillait. Je me situe plus comme un gardien du projet, comme un guide que comme quelqu’un qui a une visions très très claire de comment ça doit être. Je passais beaucoup de temps à répondre aux questions. J’avais deux assistants : Marianne (Chazelas)) qui était sur les plateaux pour répondre aux questions et m’appeler quand des choses étaient prêtes, et François (Langot) qui s’occupait uniquement du planning. Il arrive qu’un animateur aille beaucoup plus vite que prévu ou beaucoup plus lentement, et il faut constamment réajuster le planning et essayer de faire circuler les gens et les personnages de la manière la plus fluide possible pour arriver au bout avec un budget qui était assez limité.

À quel moment la musique est-elle apparue ? - La musique est apparue au moment de l’animatique. Sur mes court-métrages, j’utilise très peu la musique. J’entends très vite les bruitages. Ici, mon producteur m’a un peu forcé la main en me disant de prendre de la musique que j’aimais bien et d’essayer de la poser là où je pensais qu’il pourrait y en avoir car ça pouvait modifier la mise en scène et se révéler intéressant. Je me suis livré à l’exercice et très vite j’ai mis Bérurier Noir (« Salut à toi »), Grauzone (« Eisbar ») et la reprise de « Le vent nious emportera » de Sophie Hunger. Du coup, mon producteur a été assez malin pour me dire que si j’aimais bien Sophie Hunger, on pouvait l’appeler et voir si elle était intéressée de faire la musique du film. Comme avec Céline Sciamma, la rencontre a été assez simple et assez rapide. Elle a fait des maquettes que l’on a mis sur l’animatique. Une fois que le film était tourné, on est aller enregistrer avec le monteur.

Vous avez déjà découvert Courgette parlant une autre langue ? - Oui, en allemand. J’avais très peur car on a fait un vrai travail sur les voix. De toute façon comme les voix et l’animation ne sont pas faites en même temps, c’est plus facile à doubler qu’un film « réel ». J’étais assez surpris, ils ont fait un beau travail. Comme c’est un film destinés aux enfants, il est important de le doubler. Je pense que ça peut être fait assez bien. (…) Comme l’accueil est plutôt bon, je pense que les distributeurs vont essayer de rester fidèles à la version originale. Les voix sont très naturalistes, avec beaucoup de respirations et d’hésitations, et dans la version allemande ils ont respecté ça comme une partition. On m’a déjà averti qu’en Italie les voix sont poussées jusqu’à la caricature, ça peut faire bizarre, mais si le public est habitué à ça, je pense que chaque distributeur fera son petit chemin.

Interview réalisée au Festival International du Film Francophone de Namur

Ma vie de Courgette - interview Claude Barras

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