Interview : Céline Sciamma

On 18/10/2016 by Nicolas Gilson

Si en trois long-métrages Céline Sciamma s’est imposée comme l’une des réalisatrices de sa génération, elle est une scénariste d’autant plus talentueuse qu’elle se met aux services des autres. Le hasard voudra que deux de ses collaborations sortent en 2016, d’abord QUAND ON A 17 ANS d’André Téchiné et ensuite MA VIE DE COURGETTE de Claude Barras. Reprenant l’écriture de l’adaptation de l’ouvrage de Gilles Paris en 2012, il aura fallu quatre ans pour que l’animation en stop-motion voit le jour. Rencontre.

Claude Barras, Courgette & Céline Sciamma © FIFF 2016

Comment s’est déroulée votre découverte de Courgette ? - Cette rencontre a eu lieu à Cannes en 2012. Après TOMBOY, les producteurs de MA VIE DE COURGETTE m’ont proposé de participer au projet en reprenant le scénario dont il y avait une première version, une adaptation du livre par Claude Barras. Ils m’ont parlé de l’histoire et ils m’ont aussi montré le personnage ; il y avait un teaser avec le casting de courgette, un peu comme Jean-Pierre Léaud dans LES 400 COUPS. La rencontre avec le personnage m’a ravie comme les partis-pris de mise en scène qui étaient déjà à l’oeuvre dans ce teaser. Il y avait une qualité d’incarnation merveilleuse dans la direction des voix, dans l’animation en stop-motion et dans cet univers graphique. Il y avait la promesse de pouvoir raconter une histoire engagée, sur des sujets pas évidents, tout en s’adressant aux enfants. C’était très séduisant.

Avec MA VIE DE COURGETTE, comme avec QUAND ON A 17 ANS, vous retournez à vos premières amours. Qu’est-ce qui a motivé ces choix ? - Dans mes choix de scénariste, je choisis les metteurs en scène. Pour Téchiné, je connais son travail. Ici, on est sur un premier film. Il fallait découvrir qui était le metteur en scène. J’ai eu le sentiment d’écrire pour Claude Barras. Comme il avait commencé à adapter le livre, il avait fait des choix forts qui dégageaient une vision ; un ton. Il y avait beaucoup de points communs entre l’univers de Claude et dans mes films précédents – raconter l’histoire à hauteur d’enfant ; considérer que les enfants sont des personnages à part entière dans leur intelligence ; s’adresser aux enfants comme spectateurs ; même thématiquement avec la question des personnages marginaux… Il y avait à la fois un exotisme et une intimité, ce qui m’a permis de préciser des choses et puis de me déplacer aussi.

Le film s’adresse à la fois aux enfants et aux adultes, abordant des thématiques fortes intelligibles pour les uns comme pour les autres. - Je revendique sur le film l’absence de deux niveaux de lecture. Pour moi, deux niveaux de lecture, c’est Pixar ou Schrek, c’est cette animation contemporaine où il ne s’agit plus pour un adulte d’aller endurer un film aux côtés d’un enfant mais où on lui fait des clins d’oeil tout du long. COURGETTE ne procède absolument pas par clin d’oeil. Je pense que les enfants et les adultes vivent le même film. Après les adultes peuvent vivre des émotions différentes, mais je crois que c’est juste une question de curseur. Je ne pense pas qu’un enfant va rire là où un adulte aura envie de pleurer. Tout le monde aura les mêmes émotions à des niveaux différents selon son expérience ; sa place. Mais ce en quoi, pour moi, c’est une sortie familiale, c’est qu’à la fin on peut parler du même film. Le trajet émotionnel est le même – même si pour un enfant voir une mère qui meurt au bout de cinq minutes de film, c’est beaucoup plus impactant que pour un adulte.

Comment avez-vous trouvé le bon équilibre ? - La clé de l’équilibre, c’était de ne pas procéder par contraste. Il ne fallait pas enchaîner la scène joyeuse puis la scène triste, dramatique ou d’action. Il fallait que toutes les émotions se racontent dans la même scène. Il ne fallait pas que les personnages passent d’une émotion à l’autre, mais que ce soit une sorte de long fil, avec une ligne très claire, très épurée.

Vous montrez que les enfants ont besoin de mettre des mots sur les choses que les adultes préfèrent taire. - Courgette est un personnage qui réfléchit. Il comprend finalement qu’il est peut-être plus heureux sans sa mère ; que, si elle n’avait pas disparu, il aurait eu une vie endogène de reproduction sociale. Le film part du principe que les enfants sont des personnages intelligents et que les enfants sont des spectateurs intelligents et exigeants. La logique de l’écriture était de faire confiance à ça, mais aussi de raconter les enfants en étant dans leur logique plutôt qu’essayer d’être dans leur grammaire – c’est ce que TOMBOY m’avait appris. J’ai cherché à reproduire leur logique de penser. Du coup un enfant peut s’y identifier et un adulte peut être attendri ou même renseigné sur cette logique. Je crois que c’est ce qui fait que c’est un spectacle collectif.

Vous abordez aussi bien la mort, l’alcoolisme, la dépression que la sexualité. Dans l’esprit des amis de Courgette, les zizis explosent. - Les enfants vivent dans le même monde que nous. Quand on me demande comment je fais pour me mettre à la place d’un enfant, je me connecte à l’enfant que j’étais. Comme si, dans l’imaginaire, l’enfant que l’on a été est cette petite personne solaire, radieuse, innocente qui embrassait la vie sans se poser de question. Ce n’est pas ça notre enfance. On pouvait bien sûr l’être, mais c’est surtout un moment d’émotions incroyablement fortes : les plus grandes hontes, les plus grandes joies et les plus grandes blessures. Et ça peut être parce que vous êtes tombé et vous avez déchiré votre pantalon. C’est le siège d’émotions extrêmement puissantes et violentes. Je ne sais pas si on cherche à l’oublier, mais c’est ça notre enfance.

Le microcosme mis en scène peut être perçu comme une allégorie. - C’est une allégorie de la société, mais en même temps il y a une inversion de paradigmes dans le choix qui a été fait de faire de l’orphelinat le lieu de l’apaisement, de la consolation et du soin alors que traditionnellement, dans l’imaginaire collectif, c’est le lieu de la brimade. C’est l’endroit où le film est vraiment un conte moderne. Mais du coup le dangereux, c’est le monde extérieur ; le monde des adultes. C’est à la fois une allégorie du monde et une insularité. Claude Barras a pour références Ken Loach et les frères Dardenne. Il parle de ces foyers de façon très documentée ; le film est très engagé à ce niveau-là.

Ma vie de Courgette - interview Claude Barras

Est-ce que la musique qui nourrit le film, bien plus qu’elle ne l’habille, était présente d’une manière ou d’une autre à l’écriture ? - Pas du tout. Je n’avais aucune idée du fait même qu’il y en aurait. L’écriture était très en amont. Claude n’avait jamais fait de film avec de la musique, à part pour les génériques. Là, il a procédé en mettant la musique qu’il aimait. C’est d’ailleurs la musique des enfants des années 1980. Dans les musiques que Claude aimait, il y avait Sophie Hunger à qui la proposition a été faite, du coup, de faire la musique du film. Et je trouve ça hyper bien.

Le scénario ayant été écrit quatre ans avant que le film ne soit fini, est-ce que vous êtes ré-intervenue ou est-ce que vous avez découvert l’objet fini ? - J’ai vraiment découvert l’objet. Je suis ré-intervenue un tout petit peu au moment où l’animatique a été faite parce qu’il a fallut réduire un peu la durée du film pour des questions de production. Claude avait opéré des coupes et il a eu l’élégance de me soumettre ce nouveau montage sur lequel je n’avais absolument rien à dire. Le film n’a eu de cesse de gagner en radicalité face aux contraintes, ce qui est signe qu’il y a, vraiment, un metteur en scène. J’ai découvert le film, avant Cannes, comme un vieux copain qui vient donner des nouvelles et je n’en revenait pas. Quatre ans !!! C’était sidérant comme expérience. C’est tellement un autre monde, tellement d’autres logiques de fabrication… découvrir le film fini, c’est indescriptible.

Au niveau de l’écriture, les contraintes sont-elles spécifiques ou simplement inhérentes au contraintes de production ? - Je ne me suis vraiment pas que j’écrivais un film d’animation. Par contre je me suis beaucoup dit que j’écrivais un film qui s’adresse aux enfants. Sinon, on est dans les contraintes de la production, l’ambition du réalisateur… Après, a posteriori, je pense que maintenant si je devais écrire un film d’animation, j’aurais une autre conscience de ce que c’est. Là, j’étais absolument naïve. Je n’avais pas mesuré à quel point le film n’est pas du tout traversé par la vie de la même façon qu’un film « live ». Et rétrospectivement, ça fait un peu peur. Il y a une responsabilité du scénario. On retrouve ses petits quoi. Il ne faut pas mettre la poussière sous le tapis parce qu’elle sera là. Le scénario est un peu plus fétichisé que dans la fiction traditionnelle.

Céline Sciamma © FIFF 2016

Interview réalisée au Festival du Film Francophone de Namur

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