Interview : Cédric Klapisch (Ce Qui Nous Lie)

On 25/06/2017 by Nicolas Gilson

Proposant sous un angle teinté de nostalgie un nouveau regard sur le passage à l’âge adulte, Cédric Klapisch nous confronte avec CE QUI NOUS LIE à la réalité d’une famille réunie, malgré ses divisions, pour faire face au décès prochain du père. S’intéressant à une fratrie, la réalisateur pose sa caméra en Bourgogne où, au rythme des saisons, le paysage et les vignes participent à la narration. De retour sur les terres de son enfance 10 ans après s’en être enfui, Jean retrouve sa soeur Juliette et son frère Jérémie. Ils sont aujourd’hui adultes, ou presque : à l’image du vin qu’ils fabriquent, ils « s’épanouissent et mûrissent ». Rencontre.

Cedric Klapisch ce qui nous lie - interview

Qu’est-ce qui vous a conduit à la réalisation de CE QUI NOUS LIE ? - « Le temps qui passe » a été le point de départ et le fait que l’on ne peut pas faire du vin rapidement. J’aimais cette notion de « vin de garde ». On est obligé d’attendre et le rapport au temps très fort quand on est vigneron. Mais le vin est un faux sujet, une métaphore : CE QUI NOUS LIE parle de la famille, du rapport à la nature comme du temps qui passe. (…) Au départ, je suis parti sur les rapports familiaux – notamment père-fils – et j’ai plutôt appréhendé la notion de famille au sens global. Cette fratrie est devenue le thème principal partir du moment où j’ai découvert que l’histoire était celle de ces trois frères et soeur entre 25 et 30 ans, et de comment ils vont s’en sortir à partir du moment où le père meurt.

Faux sujet, le vin est tout de même au centre du film. - Un film est toujours une somme de désirs – d’acteurs, de paysages, de choses à filmer, d’histoire à raconter… Il y a plein de choses dans le vin, et je pense être parti de mon goût pour le vin qui va de pair avec la notion de « plaisir partagé » que l’on retrouve dans le cinéma. On fait un film pour partager un plaisir avec les gens. Je voulais parler de choses simples, de problèmes familiaux, comme dans un conte pour enfants.

Les personnages sont appréhendés à un moment charnière où ils doivent devenir pleinement adultes. - J’ai souvent ça dans mes films : j’aime bien la fin de la jeunesse et quand une jeune personne va devenir adulte. Raconter cette histoire-là, c’est croire que quelque chose peut changer dans la personne humaine. Chacun devient adulte à un âge différent, mais, entre 20 et 30 ans, il y a un moment où l’on garde son âme d’enfant en passant à un étage supérieur où l’on a des responsabilités et où l’on change. Dans CE QUI NOUS LIE, pendant un an, chacun va devenir adulte pour des raisons différentes et résoudre ses problèmes. Juliette au début est assez immature et va gagner en assurance et s’épanouir en tant que femme. Jean, lui, en vivant le deuil de son père et en retrouvant son frère et sa soeur, va se réconcilier avec son enfance. L’enfant qu’il a en lui se meut d’un poids qu’il traîne à quelque chose d’assez heureux. Jérémie va parvenir à se libérer des parents de sa femme qui les écrasent. C’était intéressant d’observer ça avec, en parallèle, l’évolution de la nature qui « fait toujours pareil ».

CQNL © EMMANUELLE JACOBSON-ROQUES - CE QUI ME LIE

Vous dites « observer » vos personnages, et c’est vraiment l’impression qui se dégage du film : vous semblez plus les regarder que les mettre en scène. - J’aime bien observer les gens, et je dirais que ça fait partie de mon métier : il faut parvenir à ne pas prendre les gens pour ce qu’on a envie qu’ils soient, mais pour ce qu’ils sont. En parlant du monde des vignerons, il a fallu que je me documente beaucoup et que j’observe les gens. C’est vraiment le travail, presque journalistique, d’une observation. J’aime bien partir de l’observation pour fabriquer des choses et ne pas me limiter aux clichés que j’ai en tête avant de commencer à travailler.

Vous témoignez d’un amour de l’artisanat. - C’est vraiment le parallèle entre le monde viticole et celui du cinéma : dans les deux cas, c’est un artisanat lié à une activité humaine et à un collectif de gens qui travaillent ensemble. En Bourgogne où ce sont des domaines familiaux, il y a quelque chose d’assez basique dans la façon de travailler ce qui est gage d’authenticité. Les gens signent leur vin, ce n’est pas une marque.

Le film s’ouvre sur une intervention en voix-over du personnage de Jean qui reviendra ensuite à quelques reprises. Quand avez-vous décidé de l’employer et quel statut lui conférez-vous ? - C’est très différent à chaque film. Dans L’AUBERGE ESPAGNOLE j’avais envie que la voix-off soit très opposée à celle des films de Truffaut qui est très littéraire. C’était volontairement mal dit ; Xavier parle mal et baffouille, revient sur ce qu’il a dit. C’était une voix intérieure et instantanée. Je m’étais référé à la voix intérieure du Petit Nicolas de René Gossiny : c’est la voix d’un enfant qui parle mal comme un enfant de 8 ou 10 ans parle. Je voulais trouver le langage de Xavier à 25 ans pour avoir la voix de quelqu’un qui se parle à lui-même en « live » sans qu’il s’agisse d’un commentaire. Dans CE QUI NOUS LIE, la voix-off est beaucoup plus mature : c’est un narrateur qui permet d’avoir un regard distant sur les choses. On sent qu’il s’observe durant cette année-là ; qu’il y a des choses dont il ne peut pas dialoguer avec son frère et sa soeur, qu’il se dit à lui-même. Il commente ses propres mots. Ce sont des informations qui psychologisent le personnage. Les images que l’on voit doivent être nourries par cette voix-off.

Ce qui nous lie - ©ˆ EMMANUELLE JACOBSON-ROQUES - CE QUI ME LIE

D’entrée de jeu, cette voix-over permet d’établir une complicité entre Jean et le spectateur jusqu’à nous fondre à son regard. - Au début, il nous explique les plans. Il a un regard sur lui enfant comme sur lui à 20 ans. Ça me permettait de faire jouer le temps : quand on a 30 ans, on se dit que quand on était petit on pensait une chose et que lorsque l’on a eu 20 ans on pensait autre chose… Le temps permet d’avoir plusieurs personnalités qui ont un regard et un discours différents sur une même personne.

Vous n’hésitez pas à arquer la représentation avec par exemple une ouverture et clôture en miroir. - Il me semble intéressant d’avoir des échos dans un film. C’est ce qui le structure et permet de voir ce qu’il s’est passé « entre ». Après, il y a des détails qui changent : Jean arrive avec un sac et il repart avec deux. Ce sont presque des figures qui permettent d’inscrire le film dans la filiation d’un certain type de cinéma – on ne peut pas ne pas penser à Chaplin. Il y a quelque chose d’assez universel dans ces images-là. Je fabrique des échos à la fois à l’intérieur du film mais aussi par rapport à d’autres films.

Vous témoignez d’une grande liberté au niveau du montage qui porte votre signature. - Le montage, c’est ce que je pense du temps. On sait très bien que des heures paraissent une éternité et d’autres quelques secondes. Et ça peut être vrai d’une année… Das le montage, je joue avec le caractère élastique du temps. Dans CHACUN CHERCHE SON CHAT un plan avait beaucoup marqué les gens : elle part en vacances, elle se baigne et trois secondes après elle est de retour à la gare en train de revenir. Les vacances semblent en général plus courtes qu’un mois passé à travailler. Le montage est fait pour raconter ça. La cadence de la vie est particulière : il faut des fois accélérer le montage et d’autres il faut « avoir le temps ». Dans CE QUI NOUS LIE, j’ai voulu prendre mon temps pour certaines scènes dans les vignes dont la « lenteur » n’est pas ennuyeuse ; je voulais que les gens « goûtent » ces images, le son et le jeu des acteurs.

Est-ce que le tournage étalé sur un an a engendré une dynamique de travail particulière notamment dans la direction d’acteurs ? - J’ai filmé pendant un an, aux quatre saisons, parce qu’il me semblait important de montrer l’évolution de la nature et ses cycles au fil des saisons. On a tourné en quatre fois, aux quatre saisons. En tout, le tournage a duré 12 semaines durant 12 mois. Forcément, ça donne un travail très particulier avec les acteurs. On réécrivait le scénario avec mon scénariste (Santiago Amigorena) entre chaque saison. L’histoire a beaucoup évolué en fonction du rapport qu’on avait avec chaque acteur, chaque personnage. Il y a eu quelque chose très mélangé entre le documentaire et la fiction : on s’appropriait l’acteur ce qui a engendré un travail très singulier par rapport à mes autres films. Ça permettait de prendre son temps, de corriger… C’était drôle de voir à quel point on ne modifiait rien de ce qui avait été tourné, mais on peaufinait, on modelait le scénario au fur et à mesure des tournages.

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