Interview : Cécile De France (Django)

On 09/05/2017 by Nicolas Gilson

Impressionnante de naturel, Cécile De France vous irradie par la simple adresse d’un sourire. Le regard pétillant, elle évoque avec vitalité DJANGO et le personnage de Louise de Klerk qu’elle interprète. Dans ce premier film d’Etienne Comar, elle endosse le rôle d’une résistante à la fois mystérieuse et insaisissable dont la beauté, magnifiée, est une arme. S’inscrivant dans une filmographie aussi diverse qu’engagée – du personnage d’Isabelle chez Klapisch à celui de Carole dans LA BELLE SAISON de Catherine Corsini – Louise est une femme dont la modernité nous emporte bien au-delà du récit mis en scène.

Django © Roger Arpajou

Qu’est-ce qui vous a conduit à accepter le rôle de Louise de Klerk ? - J’ai reçu le scénario chez moi et il m’a beaucoup plu. Il est difficile de lire un scénario dont l’actrice principale est la musique, il fallait parvenir à l’écouter à travers les séquences au fil des pages. C’était particulier, mais je ne pouvais pas refuser un tel projet. Reda Kateb était déjà sur le rôle de Django, c’est un acteur que j’admire beaucoup et j’avais très envie de travailler avec lui. Je suis assez admirative aussi de la musique de Django Reinhardt et je suis fascinée par la culture manouche, les musiques tziganes et les films de Tony Gatlif – notamment LATCHO DROM.

Au-delà des enjeux à la fois narratifs et historiques du film, qu’est-ce qui vous plaisait particulièrement dans le personnage de Louise de Klerk ? - J’étais intéressée par son côté mystérieux voire ambigu, par le trouble qu’elle amène. J’aimais sa part d’ombre, très forte, et son espèce de tristesse insaisissable. Elle avait, en tout cas, une faille – ce qui m’intéresse. Je pense que tous les acteurs aiment jouer des personnages pleins de contradictions ; que ce ne soit ni lisse ni linéaire. Plus un personnage est riche, plus il a de couches, et plus il y a de la matière à mon travail. On a pu créer ce personnage de Louise ensemble avec Pascaline Chavanne, qui est une grande costumière belge, Nelly Robin et Jane Milon, au maquillage et à la coiffure. On a vraiment créé un personnage à l’image des héroïnes des films noirs de l’entre deux guerres.

Louise est très indépendante, très moderne aussi. - C’est une femme libre qui représente l’émancipation dont ont témoigné les femmes à cette époque-là. Quand on voit des femmes comme Joséphine Baker et Marlene Dietrich, c’étaient des femmes en pantalon… Peut-être que sans cette seconde guerre mondiale le sort des femmes, le droit des femmes, aurait évolué différemment. Louise a beaucoup d’amants. Elle voyage beaucoup, on ne sait jamais où elle va aller ni si elle va en revenir. C’est à la fois une femme libre et une femme de terrain. On s’est inspirés de Lee Miller, une femme engagée qui avait une haine à l’égard des nazis et qui était photographe de guerre pour Life Magazine. Jouer des personnages de femmes fortes et indépendantes est toujours passionnant.

Comment avez-vous conçu ses costumes ? - Pascaline les a vraiment conçus de toute pièce : elle a récupéré des matériaux d’époque et tout a été fait sur mesure en fonction de ce qui m’allait bien. C’était une collaboration passionnante. Pascaline a une équipe de couturières qui sont exceptionnelles. On a pris le temps pour avoir ce côté mystérieux du personnage. Et puis, on a travaillé « l’ombre et la lumière » avec Christophe Beaucarne qui était au cadre – l’un des plus talentueux chefs-opérateurs contemporains. On retrouve cette contradiction chez Louise, et donc dans ses costumes. Il y a quelque chose de très séduisant et de très iconographique, de très pictural, chez Louise qui est aussi très humaine. On retrouve cette même recherche dans la chevelure.

Le caractère iconique se retrouve en effet pleinement dans la coiffure. - On a ouvertement fait référence à des actrices comme Lauren Bacall à l’image de « l’actrice mystérieuse et tragique » des films noirs de cette époque.

Django cecile de france reda kateb

Louise est un personnage faillible qui, en tant que membre de la Résistance, doit toutefois donner d’elle une image infaillible. Comment est-ce que l’on intègre ça ? - On en l’intègre pas, on le raconte. C’est un personnage plein de contradictions. Louise est courageuse, intrépide, libre et, effectivement, ambiguë. On ne sait pas très bien de quel côté elle se situe ce qui amène une intrigue dramatique intéressante. Ce qui permet différents niveaux de lecture. Mais je ne peux pas trop en dire sinon je vais dévoiler des choses. Il faut qu’un mystère demeure, mais c’est une grande héroïne.

Le film est très moderne notamment dans son évocation de la censure comme dans la stigmatisation de certains. Il est important, aujourd’hui, de mettre cela en lumière ? - Ce n’était pas le but du film, mais il y a une résonance très claire qui se fait puisque les symboles derrière cette musique sont la liberté et le métissage. Et effectivement, dans un gouvernement totalitaire on essaie de contrôler cette liberté, même de l’étouffer ou de l’annuler. Il y a aussi une résonance autour des apatrides et des réfugiés ; des gens qui n’ont pas de maison. On aborde toute cette thématique. Il n’y a toutefois pas une volonté politique de notre part, mais c’est important pour moi d’être dans un film qui rappelle les horreurs du passé afin qu’elles ne se reproduisent pas.

Comment avez-vous découvert la musique de Django Reinhardt ? - Un peu comme tout le monde je pense, en étant un peu curieuse. Le jazz manouche, c’est une musique transgénérationnelle, envoutante et pleine de vitalité. Elle a de nombreux pouvoirs. C’est une musique qui va droit au coeur, qui peut aussi vous faire vibrer et danser jusqu’au bout de la nuit. Dans le film, elle n’est pas illustrative. Elle est le vecteur de beaucoup d’émotions et raconte beaucoup de choses : elle est à la fois un acte de résistance quand il s’agit d’envouter l’ennemi, de l’hypnotiser, ou quand elle transcende les joies comme les douleurs du quotidien du peuple manouche.

Que retenez-vous du tournage ? - C’était un tournage passionnant avec beaucoup d’acteurs non professionnels, et de vrais manouches qu’Etienne Comar, Reda Kateb et Stéphane Batut, le directeur de casting, sont allés chercher dans leur communauté aujourd’hui sédentarisée qui se trouve dans l’Est de la France, à Forbach. Ça a été une rencontre incroyable, ils nous ont apporté beaucoup, notamment une véracité et une authenticité. Ça a été une rencontre très très forte. Et pour eux aussi, car DJANGO n’est pas un biopic classique et raconte l’extermination du peuple manouche durant cette seconde guerre mondiale dont on ne parle jamais – ou très peu. Ça apportait une vibration toute particulière et très émouvante sur le tournage. Pouvoir les côtoyer était très précieux. Cela permettait d’absorber leur authenticité. Ils sont inimitables et bouleversants. C’était très émouvant.

Plus votre filmographie s’ancre et plus il y a des choix forts, quasi politiques. Vos personnages incarnent un message. - Oui, c’est ma manière de m’engager. Peut-être que oui, en mûrissant, « moi, Cécile », j’ai effectivement envie d’endosser des personnages qui défendent des valeurs auxquelles je crois comme la liberté. C’est ma manière d’ouvrir les esprits, d’effacer les aprioris, de faire changer des idées trop préconçues ou trop étroites. C’est, avec beaucoup d’humilité, une manière de faire avancer les choses. C’est une chance de pouvoir faire ça à travers l’art qu’est le cinéma.

Est-ce qu’il y a aujourd’hui des actrices qui vous influencent ? - Je n’ai pas le profil d’une fan absolue, mais Tilda Swinton a éveillé en moi un mystère. Elle joue des personnages très ambigus et très étranges. Elle m’a donné envie d’entrer dans cet univers du cinéma.Cecile-de-France--Django-Photocall-at-67th-Berlinale-Film-Festival--11

Django affichette

 

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