Interview : Bruno Dumont

On 04/06/2016 by Nicolas Gilson

Propulsé sur le devant de scène médiatique en 1999 avec le Grand Prix accordé au Festival de Cannes à L’HUMANITE, Bruno Dumont ne cesse de se renouveler. Après CAMILLE CLAUDEL 1915 (2013) et un détour par la télévision avec P’TiT QuiNQUiN (2014), il signe avec MA LOUTE comédie où, entre thriller et romance, il jongle avec les genres du burlesque et du fantastique tout en intégrant à son récit des éléments d’anthropophagie. Rencontre.

Ma Loute Bruno Dumont Interview

Qu’est-ce qui vous a motivé à réaliser MA LOUTE ? - Il s’agissait de prolonger l’expérience de P’TIT QUINQUIN qui était télévisuelle et donc limitée au médium dans lequel je me trouvais. Il y avait l’envie d’approfondir et de déployer au cinéma le genre que j’avais expérimenté. Le scénario (de MA LOUTE) amplifie ce qui existe dans P’TIT QUINQUIN et superpose d’autres thèmes. J’avais envie d’élargir tout ça et de voir ce qui se passe.

A quel moment est apparue l’idée de faire, comme CAMILLE CLAUDEL 1915, un film d’époque ? - J’ai toujours beaucoup de mal avec la lecture contemporaine de mes films. On raconte tellement de truc sur « le social » chez moi que je trouve faux que je voulais régler la chose en tournant non seulement ailleurs mais dans une autre époque – ce qui n’empêche pas de ramener ça au social, c’est inhérent aux spectateurs. Il est difficile, par définition, de décoller du réel quand on tourne un film contemporain. Je m’en suis rendu compte et c’est une façon de m’affranchir de la lecture sociale qui ne m’intéresse pas tellement. Il y a dans le passé une forme de métaphore poétique naturelle. Le cinéma en a besoin. (…) Toutes les références iconographiques datent grosso-modo de cette époque-là. J’avais des modèles, les barques, les pêcheurs qui portaient des bourgeois… C’est aussi ça.

Vous ne pouvez pas empêcher une lecture sociale du film. - Je pense que l’exubérance du sujet la fait exploser assez vite, mais on ne peut pas empêcher des gens de trouver que c’est la lutte des classes. Tant pis pour eux. Mais il faut bien qu’elle soit là pour aller au-delà. Le cinéma, c’est la transfiguration, donc il faut qu’il y ait quelque chose pour qu’il y ait autre chose. Même quand je filme un non-professionnel habillé en marin-pêcheur, je ne peux pas couper à un discours sur les gens du Nord. Il y a des gens qui ne veulent pas transfigurer et qui bloquent, mais tant pis.

Vous revisitez un thriller, nourri d’une romance et de comédie. Qu’est-ce qui vous plaisait dans le genre, dans les genres ? - C’est justement la coïncidence des genres. Je pense que l’âme humaine est faite de tout ça. Je les superpose pour montrer comment ça circule. Le comique n’est qu’une forme régénérée du drame et le drame n’est qu’une forme régénérée ou dégénérée du comique. C’est le même curseur. Il me fallait superposer un certain nombre d’histoires et que je fasse coïncider un mélodrame niais avec une dimension tragique, incestueuse et anthropophage.

ma loute

Qu’est-ce qui vous intéressait dans l’identitaire trouble du personnage de Billie ? - Les histoires normales ne m’intéressent plus. Si Billie avait été une fille, je n’aurais même pas eu envie de l’écrire. Le fait de mettre de l’incongru dans son personnage, régénère le récit et rend la chose intéressante. Il y a une forme de mystification amoureuse. Ça met de l’inédit dans cette histoire que je trouve extraordinaire.

L’introduction du personnage est troublante pour le spectateur, semant un doute quant à la perception qu’il en a. - Il y a une espèce d’indétermination sur ce personnage qui est intriguant. Mais le cinéma est intriguant – il faut intriguer, il faut faire des intrigues. Ça fait partie de la fabrication, de la couture des choses – certaines sont claires, d’autres moins. C’est un personnage ambivalent, donc il suscite ça.

Ce qui est assez fascinant, c’est que ce personnage est parfaitement intégré au sein d’une bourgeoisie par ailleurs très jugeante. - Ils sont totalement puritains, mais, en même temps, ils arrivent à intégrer un élément satellite un peu curieux. Il l’intègrent par la force des choses. C’est leur enfant.

La proposition faite au spectateur est explosive. 

Le risque à prendre, c’est qu’il aime ça ou qu’il rejette le film.

Dans quelle mesure leur psychologie vous intéressait-elle ? - Je disais à Juliette Binoche qu’à un moment donné, la psychologie, on s’en fout. Il y a bien longtemps qu’elle a explosé. La proposition faite au spectateur est explosive. Ce qui est intéressant. Le spectateur est en demande de psychologie, et je joue avec ça. Le risque à prendre, c’est qu’il aime ça ou qu’il rejette le film. Le cinéma est un jeu avec le spectateur – avec son univers, sa psychologie, sa biologie : on passe son temps à lui donner une claque, le reprendre, le poser là… Le spectateur comble ce que je ne fais pas. Le film a besoin de la psychologie du spectateur ce qui me permet de ne plus en avoir du tout.

Vous mettez en scène un série de clichés et nous emportez au-delà de la caricature. - Le clichés sont des accords, des raccords convenus. Ce sont des choses attendues. Pour moi, le cinéma a une fonction de méditation des choses. Il faut donc les exploser, les transgresser, pour les méditer. Mais c’est délicat car le spectateur a besoin à la fois de vraisemblance et d’invraisemblance. Il faut quand même que l’histoire commence à peu près correctement avant de partir en vrille par à-coups. Au bout d’une heure, je pense que le spectateur est réglé comme il faut et on peut y aller. On joue avec l’articulation des spectateurs. L’enquête policière est convenue, on sait tellement ce qu’il se passe qu’on s’en fout. C’est une forme d’irrévérence, mais sur soi. C’est carrément se moquer du cinéma.

ma loute - valeria bruni tedeschi

Travaille-t-on la comédie de manière spécifique ? - Je pense que le comique est un déraillement. C’est un drame qui déraille. Il y a à la fois dans l’écriture du dramatique une exposition – les disparitions – et une fois que vous avez les éléments, vous pouvez faire de la couture. Vous mélangez vos cordes, vous faites des noeuds et des trous. Après, c’est un amusement. Soit vous avez envie de vous amuser, soit pas. Il y a toujours une peau de banane à poser quelque part. Vous la mettez ou pas.

En parlant de peau de banane, vous vous amusez à faire tomber vos personnages. - On se moque autant du pêcheur que du bourgeois. Je tape sur l’homme en général, sous toutes ses formes. Je pense qu’il est sain de se moquer de l’homme « en général ». On se moque de soi et du coup, ça prend distance avec la vie. C’est ça l’ambition de MA LOUTE : se moquer de soi dans toutes les formes qu’on peut prendre – une forme bourgeoise, policière, romantique, rurale et locale. Il n’y a pas d’ambition idéologique ou politique. Après, le spectateur vit sa liberté devant le film et y voit ce qu’il veut. C’est la vie du cinéma. (…) Certains spectateurs disent que c’est un portrait absolument épouvantable de l’homme, et d’autres sont pliés en deux. Ou vous rirez, ou vous en riez pas. On joue sur un corde qui est un peu raide. J’ai la main assez lourde.

L’idée est qu’ils transgressent le jeu normal, qu’ils aillent au-delà du convenu.

Est-ce que vous pensez aux spectateurs au moment de l’écriture ou de la réalisation ? - Jamais. Surtout, jamais. Règle numéro un : ne jamais penser aux spectateurs. C’est une faute : c’est le marketing, c’est Hollywood. Je suis plutôt comme Hans Richter le pianiste qui, quand il joue, joue pour lui. Il se dit que s’il est content, les gens le seront aussi. Je pense la même chose. Je suis assez consciencieux et sincère pour faire ce que je pense pour penser que le spectateur verra cette sincérité et qu’il n’y a pas de ma part une espèce de complaisance à le séduire. On peut voir ça des deux façons… Marcel Proust disait la même chose : moi, j’écris pour moi ; comme « moi » je suis une partie de l’humanité, l’humanité se reconnaîtra forcément dans ma sincérité. Je suis d’accord avec ça. Après il y a des écrivains qui écrivent pour le public, et ça donne ce que ça donne. Il ne faut pas y voir un mépris pour le public. Au contraire, j’ai, je pense, beaucoup plus d’estime pour lui en faisant ça que dans la complaisance de la séduction. L’artiste qui dit penser au public, pour moi, c’est un con.

Est-ce que vous envisagez l’écriture comme une liberté totale ou est-ce que vous songez déjà aux limites possibles de la mise en scène ? - Il y a forcément une censure naturelle. Je ne vais pas écrire n’importe quoi non plus. La liberté, ce n’est pas non plus de faire n’importe quoi. Je n’ai par exemple pas peur d’écrire l’anthropophagie, donc j’y vais. Mais en même temps, quand je la montre je m’arrête aussi. J’aurais pu aller plus loin, mais je n’y vais pas. Il y a aussi une forme de pudeur dans cette espèce de transgression. Les plans sur les chairs sont assez courts. Il n’y a pas d’interdit, mais il y a une pondération : jusqu’où je vais ? L’écriture, c’est ça. (…) Quand je dirige un acteur, je le pousse, je le pousse, je le pousse… Je cherche. Je ne vais pas m’interdire un truc. Si ça ne me plait pas, je ne le monte pas. Au tournage, je ne suis pas en train de monter. Quand j’ai tourné des scènes sexuelles, j’ai tourné des trucs invraisemblables que je ne pouvais pas monter tellement c’était trop. Maintenant, je ne fais plus ça. Je ne tourne même plus de scène de sexe. Je ne peux même plus les écrire. On change. Mais je suis libre. Je l’ai fait et ça ne m’intéresse plus.

ma-loute-de-bruno-dumont,M333750

Comment avez-vous justement travaillé avec les acteurs ? - Il s’agissait de les pousser puisque l’idée est qu’ils transgressent le jeu normal, qu’ils aillent au-delà du convenu. Il fallait garder des nuances dans les prises pour pouvoir juger au montage. Quand on demande à un acteur de jouer des scènes délirantes, il y va plus ou moins. Au montage, j’ai toute une série de couleurs. Je peux monter la dose. Tant que je n’ai pas monter, je n’en sais rien. Quand je tourne, je tourne dans des degrés. C’est ça que Luchini dit que je ne suis jamais content. C’est pas que je ne suis pas content, c’est que j’en sais rien et je verrai au montage. J’ai besoin de toutes les petites couleurs. J’ai des scènes où ils ne tombent pas, car peut-être que ça va être trop. J’ai donc toujours la possibilité qu’ils ne tombent pas.

Comment avez-vous travaillé la musique ? - C’est pareil, c’est du grotesque. C’est une manière de pousser l’hyper romantisme d’une histoire d’amour en lui donnant un ornement démultiplié qui permet au spectateur de vivre l’intensité de cette relation. Ça participe de l’ironie sans empêcher que ce soit beau. (…) Je ne me voyais pas mettre du Mahler ou du Wagner, car, ça, je ne peux pas. Et je n’ai pas les moyens de faire composer de la musique. Le hasard a fait que j’ai trouvé Guillaume Lekeu. Ça a été une révélation. J’avais dans les mains une musique inédite, fin 19ème début 20ème, très lyrique. Je la trouvais parfaite, à la hauteur de cette histoire d’amour. Si je ne l’avais pas trouvée, il n’y aurait pas eu de musique.

L’évolution de votre filmographie semble témoigner d’un vrai plaisir à jouer avec les possibilités offerte par le médium cinématographique. - Il y a une vraie envie de cinéma, de mettre en scène et donc de renouveler ma mise en scène à la faveur d’un renouvellement des registres, des thèmes et des genres. Si je veux me renouveler, il faut déjà que je renouvelle mon sujet. Il faut prendre un risque, se secouer et partir ailleurs. J’ai envie de ça. Mon prochain film sera une comédie musicale, pour aussi me renouveler mais, en même temps, je vais tourner dans le Nord et il y aura des comédiens non professionnels. Il y a à la fois du constant et du nouveau. Si je veux évoluer, je dois prendre un risque dans des chemins nouveaux, sinon je vais faire pareil. (…) Quand on voit MA LOUTE, on voit l’influence des films précédents. C’est quand même un comique qui sort de tous mes films antérieurs. Il y a un comique qui s’est inventé sur le cadavre de mes films passés. Ce sont les mêmes paysages, les mêmes thèmes, les mêmes acteurs – avec des nouveaux quand même. Il n’y a pas de renouvellement des thèmes. Ce qui est nouveau, c’est le comique qui met à mal ce qui autre fois était tragique.

La production du film a-t-elle facile à mettre en place ? - Oui. P’TIT QUINQUIN a facilité la production. Comme ça a bien marché, au sens où le public était là, ça facilite forcément les choses : on a trouvé des distributeur, Luchini est venu parce qu’il en a entendu parlé. En même temps ce n’est pas un film qui coûte 10 millions. C’est mon film le plus cher, mais ce n’est pas non plus démesuré. Mais je ne peux pas partir en vrille tout le temps. C’est pour ça que sur le prochain, je ne peux pas et je me remets sur un rail – mais c’est un nouveau rail. Je ne peux pas déconner tout le temps. Il faut se structurer un peu pour pouvoir se déstructurer.

00297515_000025Ma loute affiche

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>