Interview : Bruno Dumont (Jeannette…)

On 22/05/2017 by Nicolas Gilson

Un an après MA LOUTE, Bruno Dumont nous désarçonne de plus belle avec JEANNETTE, L’ENFANCE DE JEANNE D’ARC, une comédie musicale électro-rock-heavy-pop. Mettant en scène des comédien.ne.s amateur.e.s sur une musique signée Igorrr et des chorégraphies de Philippe Decouflé (ou est-ce l’inverse), il propose une revisitation iconoclaste de l’enfance de Jeanne d’Arc, l’héroïne française dont il souligne l’ambivalence. Un expérience truculente, impayable, tout bonnement incroyable. Un véritable film « ovni » présenté à la 49 ème Quinzaine des Réalisateurs. Rencontre.

JEANNETTE, L'ENFANCE DE JEANNE D'ARC

Après un virage vers la comédie avec P’TIT QUINQUIN et plus encore avec MA LOUTE, vous vous attaquez à la comédie musicale. Pourquoi ce choix ? - C’est un genre que je ne connais pas, que je n’avais jamais abordé. Je suis très curieux. J’aime bien faire des choses nouvelles. Je suis assez surpris par ce que ça permet de faire et j’ai envie de continuer. La musique aide à faire passer la pilule et permet d’aborder des choses que l’on juge parfois comme difficiles. On vit une époque où l’on vise à tout simplifier ou aplanir, et la musique aide à être exigeant sans être emmerdant, prétentieux ou intellectuel. Les films intellectuels m’ennuient. La comédie musicale permet de dire en chanson des choses parfois compliquées que la musique aide à faire comprendre.

Vous vous basez sur deux ouvrages de Charles Peguy. Pourquoi ? - Peguy a eu un itinéraire assez curieux. Il était socialiste et athée, et cinq ans plus tard il était anti-socialiste, catholique, chrétien et mystique. On retrouve à la fois la pièce de théâtre écrite lorsqu’il était athée et l’oeuvre rédigée lorsqu’il était chrétien. C’est un mélange qui couvre bien le champs de la duplicité de ce qu’on est : la capacité de passer d’une état à un autre, même intellectuellement. Jeanne d’Arc répond de la même idée : c’est une femme qui est à la fois guerrière et Sainte ; qui est proche des pauvres et de Dieu ; qui veut sauver son pays et en même temps la terre entière ; qui est tout et son contraire. Il y a des coïncidences importantes entre le sujet et la forme.

Comment avez-vous travaillé les chansons ? - Igorrr fait une musique particulière, pas forcément mélodique, plutôt paroxysmique ou psychédélique. Je voulais rester mélodique au moins dans le texte. J’ai demandé aux filles de composer a capella des mélodies qui leur soient actuelles. J’ai donné ça à Igorrr qui a mis de la musique. On a tourné les chansons tandis qu’elles avaient une oreillette où elle entendaient la musique. On a recommencé, et on a remis après la musique. C’était une manière originale de travailler. La plupart des comédies musicales sont en play-back, là c’est du son direct.

JEANNETTE, L'ENFANCE DE JEANNE D'ARC - quinzaine 2017

La plupart des comédies musicales sonnent « comédie musicale ». Dans JEANNETTE, L’ENFANCE DE JEANNE D’ARC on voyage de la musique électronique au heavy metal. Pourquoi ce choix ? - Ça, c’est Igorrr. C’est quelqu’un qui voyage, comme Peguy et Jeanne d’Arc. Je suis très content d’avoir rencontré ce musicien polychromique, qui passe d’un genre à un autre en deux secondes, car ça convient bien à la poésie de Peguy qui est très curieuse à lire – c’est un peu halluciné et ça n’a plus de sens, ce sont des couleurs. La musique a ce pouvoir de nous faire passer d’un état à un autre. Ça permet de porte le spectateur et de le faire accéder à un niveau supérieur sans être abscons ou intellectuel. (…) Je cherchais une musique qui ne soit pas trop actuelle – comme celle qu’on entend partout. Je n’aime pas la musique dite contemporaine. J’ai du mal à suivre tout ce pan de la musique française contemporaine qui est assez prétentieuse. J’aime beaucoup ce qu’on qualifie de post-rock électronique : une scène qui est à la fois chercheuse de sons nouveaux, mais surfe sur des thèmes du rock. Peguy est très rock en fait. Et tout le monde comprend le rock.

Comment avez-vous travaillé les chorégraphie ? - C’est un peu pareil. Philippe Decouflé s’en est occupé. Il a été un peu désarçonné quand il a vu les filles parce qu’elles ne savaient pas danser. Je lui ai dit que c’était « la naissance de la danse », et il a vite accepté le parti-pris. Il a regardé leurs capacités et il est resté assez prêt d’elles pour ne pas les emmener dans quelque chose qu’elles ne pouvaient pas faire. On les a accompagnées sur la naissance de la chorégraphie. Jeannette, c’est la Jeanne d’Arc qui est en train de naître. Les maladresses et les imperfections n’étaient pas malvenues. On sent bien que lorsqu’on passe de Jeanette à Jeanne, on passe un cran au-dessus – Jeanne chante mieux, danse mieux et maîtrise mieux son esprit. Je voulais montrer l’enfance avec sa naïveté, son innocence.

Ces imperfections donnent aux personnages leur force. - C’est sincère, mais c’est faux. Ça peut paraître fort car c’est vraiment la nature humaine. Il y a à la fois de la difficulté à faire, mais une envie de bien faire. On progresse vraiment ; on sent qu’avec Jeanne ça commence à devenir bien. Je voulais donner au spectateur ce cheminement, très réconfortant, sur ce qu’est un héros : Jeanne est une fille ordinaire qui devient extraordinaire. LE film montre la naissance de l’extraordinaire dans l’ordinaire.

Le plan d’ouverture présente Jeannette dans une rivière et se termine sur un gros plan de son visage. Elle semble alors regarder le spectateur dans les yeux. Est-ce que, ce faisant, vous placer le spectateur au niveau du divin ? - Je ne crois pas en Dieu. Lorsqu’elle regarde en haut, on touche à l’imagerie et le terrain devient glissant. J’ai eu l’idée de lui demander de regarder la caméra car si elle regarde la caméra, elle regarde le spectateur. Que son adresse à dieu soit une adresse au spectateur, fait du coup de lui le Dieu. Sans que ce soit dit. Je trouve que ces regards sont saisissants. Que l’adresse à Dieu soit une adresse à soi-même correspond assez à ce que je pense.

JEANNETTE, L'ENFANCE DE JEANNE D'ARC - Cannes 2017

L’artifice est présent en tant que tel. Le caractère « bricolé » de l’apparition semble pleinement assumé. - Oui, parce que pour moi la religion est une fiction. Je n’ai aucun problème à montrer dieu au cinéma parce que je trouve que c’est sa place. Si le religion m’intéresse, c’est justement pour le ramener au cinéma. Ça m’apparaît être l’endroit parfait pour soulager nos besoins spirituels dans l’enceinte de la fiction. C’est du cinéma. (…) Et il faut que le cinéma s’approprie le religieux car c’est sa place. On a besoin de la vie spirituelle, mais en même temps il est nécessaire qu’on s’affranchisse des superstitions. Le seul véritable endroit où le vrai est faux et le faux est vrai, c’est le cinéma – ou la littérature. Quand on va on cinéma, on croit sincèrement à nos émotions. Dieu doit entrer en son théâtre puisqu’il vient de là.

Comment s’est fait le casting ? - Très simplement. Un casting, c’est un pari. « Pourquoi pas elle ? » EJ ne cherche pas l’idéal parce qu’il n’existe pas. Quand j’ai trouvé Jeanne – une fille très intelligente et sérieuse, qui apprend bien, qui a restitué le texte de Peguy parfaitement, qui a une belle voix – je la trouvais déjà grande. Donc j’ai cherché plus petit parce que je voulais vraiment la naissance. J’ai trouvé Lise, et j’ai décidé de prendre les deux pour bien montrer le cheminement. Dans le casting de Madame Gervaise je suis tombé sur les jumelles et je me suis dit que j’allais prendre les deux. Ça joue aussi de coïncidences. Elles chantaient bien ensemble et je trouvais amusant de mettre en scène ce personnage bicéphale. Je prends beaucoup d’eux. Le rap est venu du comédien qui joue le tonton car il est rappeur. Ce mélange des genres, de mettre du comique auprès de très très très sérieux fait du bien. Le faire tomber, chuter, était une façon de prendre du recul à chaque fois.

Il y a moins de chutes que dans MA LOUTE. - Il ne fallait pas trop y aller non plus. Il fallait un peu d’humour. C’est un second degré qui me semble assez pertinent quand on soulève des questions aussi « sérieuses ».

Pourquoi Jeanne d’Arc et pourquoi aujourd’hui ? - C’est un mythe. Et les mythes sont intemporels. C’est un sujet très français à un moment donné où les Français sont en pleine crise existentielle. Sans se prendre la tête, Jeanne d’Arc y répond. (…) Je crois beaucoup à la contradiction. Jeanne est très critique par rapport à l’Eglise, et en même temps elle agit pour Dieu. Elle a peut-être été canonisée, mais c’est l’Eglise qui l’a brulée. C’est très contradictoire, ce qui fait que c’est très intéressant.

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