Interview : Bouli Lanners (C’est ça l’amour)

On 27/03/2019 by Nicolas Gilson

Dans C’EST CA L’AMOUR, Bouli Lanners est Mario, un père de famille un peu bordélique et plutôt maladroit qui, depuis que sa femme est partie, élève seul ses deux filles et tandis que son ainée, Niki, rêve d’indépendance, sa benjamine, Frida, lui reproche le départ de sa mère. S’inspirant de sa propre histoire, Claire Burger qui reçut la Caméra d’Or en 2014 pour PARTY GIRL offre au comédien belge l’un de ses plus beau rôle au soeur d’un film sensible et politique qui porte admirablement bien son titre. Rencontre.

C'est ça l'amour

Alors que Claire Burger voulait initialement travailler uniquement avec des comédien non-professionnels, comment êtes-vous arrivé sur le projet ?

J’ai eu le scénario en main de manière classique : mon agent me l’a envoyé avec forte recommandation. Je l’ai lu et j’ai tut de suite été séduit par le rôle et par la qualité des dialogues qui augurait qu’on allait faire quelque chose de bien et que j’avais affaire avec quelqu’un d’intelligent. C’est souvent par les dialogues que le bas blesse, que ça pêche un peu. Là, c’était extrêmement bien écrit et précis. Les dialogues déterminaient déjà l’enjeu des personnages. C’est d’abord ça qui m’a séduit, et ensuite la rencontre avec Claire. (…) Je sentais que c’était son sujet et qu’elle allait le mener à bien parce qu’elle avait d’emblée une vision très argumentée et cohérence de la mise en scène à venir. Je sentais que c’était quelqu’un qui savait exactement ce qu’elle voulait.

Lorsque l’on vous a proposé C’EST CA L’AMOUR, vous avez tenu à rencontrer Claire Burger à Forbach.

Il me semblait inutile de passer par la case parisienne d’autant plus que le film est ancré à Forbach, que Claire n’a pas l’air très parisienne et que je ne le suis pas non plus. J’avais surtout envie de voir cette ville puisque tout sentait Forbach dans l’écriture ; il y avait la maison de son père et son père. Je lui ai dit que je préférais qu’on se voit là-bas. Et Claire était séduite par le fait qu’on ne passe pas par cette case parisienne et ça correspondait à ce qu’elle recherchait puisqu’au départ elle voulait un comédien non-professionnel et lorsqu’elle s’est dit qu’elle allait prendre un professionnel elle s’est dit qu’elle allait plutôt chercher du côté de la Belgique. A mon avis, ça la rassurait de savoir que je n’étais pas le type de comédien très parisien. (…) Pour un comédien, voir la personne qui va mettre en chair le scénario et avec laquelle on va travailler durant plusieurs mois, c’est déterminant. On sent les gens : d’instinct on sait si ça va fonctionner ou pas, à travers des petites choses indéfinissables. Et là, ça a collé tout de suite. Il me semble important de rencontrer le réalisateur parce que je n’ai plus envie de passer trois mois de souffrance avec quelqu’un avec qui ça ne passe pas du tout.

Vous évoquez l’idée de fantasmer un personnage, comment est-ce que l’on passe de ce fantasme à sa « construction » ?

Dans ce cas-ci, Claire s’inspirait de son père. Je l’ai rencontré et j’ai compris au fil de cette rencontre ce qu’elle recherchait chez moi. Après je me suis détaché de l’image que j’avais de lui, il fallait surtout que je n’essaie pas de m’en inspirer. J’avais décelé chez lui un côté encore un peu adolescent, voire d’enfant, qui peu amener à des maladresses absolues et qui dans le quotidien peut user des choses – dans un couple ou dans une famille. Il avait énormément de bonne volonté, de maladresse et énormément d’amour. Il fallait reproduire ce personnage-là, mais à travers l’histoire qui, si elle est inspirée de ce que Claire a vécu, s’en détache totalement.

C'est ça l'amour - Claire Burger

Une histoire multiple. Claire Burger arrive a un équilibre entre les personnages.

On n’est effectivement pas uniquement dans le regard du père. On est presque dans els trois regards avec trois formes d’amours différents. C’est l’amour qui fait que ça tient encore, et que les souffrances peuvent être excusées. Il y a un acte politique très fort aussi dans la mesure où le personnage de la mère se sépare de tout et décide de reprendre sa vie en main. Elle y a droit et, en aucun cas, elle n’est jugée ni par Claire, ni par Mario. Les personnages sont tous relativement bien vaillants les un par rapport aux autres, malgré les souffrances d’une telle situation. Je crois que si le titre avait été une question, la réponse se trouve dans toutes ces petites visions de l’amour qui forment une mosaïque riche de points de vue différents. L’amour, c’est ça : tous ces moments emplis de bienveillances, ne pas en vouloir à l’autre. Ce qui est très beau c’est que le spectateur peut se mettre à la place de chaque personnage ; que chacun a raison et que personne n’a vraiment tord. C’est un film qui n’est pas manichéen.

La notion de complicité parcourt le film. Elle esquisse une possible transmission entre les générations mais aussi la redéfinition de la relation entre les deux filles de Mario.

Le père arrive à une fin de cycle ce qui induit la possibilité d’un nouveau cycle. La plus grande arrive elle aussi en fin de cycle puisqu’elle va définitivement couper le cordon ombilical avec son père – qui se montre très maternel. La petite, qui est tributaire et dépendante de ses parents, est fortement en réaction contre le père qu’elle estime responsable, par son attitude au quotidien, de la défection de la mère. Mais en même temps, elle aussi réapprend à aimer son père. Chacun est en fait en fin de cycle, mais un renouveau se dessine.

A aucun moment ils n’abandonnent, ils se donnent la change de ce renouveau.

Il y a juste un moment où le père décide d’être seul car il a besoin de respirer et de réamorcer sa reconstruction. C’est un moment de parenthèse pour lui qui est certainement le moment durant lequel il souffre le plus. Pour lui, le fait de ne plus s’occuper de ses filles est une déchirure absolue. Mais c’est la petite qui l’a décidé. Et malgré tout ça, l’amour est là. Et c’est ça qui est formidable. (…) Quand je refais le bilan de ma vie, elle a été une suite de cycles. Il y a constamment un renouveau. Ce serait tellement ennuyant si ce n’était qu’une continuité linéaire. Les basculements et les souffrances sont bénéfiques en espérant qu’ils nous rendent plus fort. Chaque fois que j’arrive à un bout de cycle, c’est terriblement troublant car on se repose des questions que l’on ne pensait plus devoir se poser. Mais, en y réfléchissant, c’est tellement bien de pouvoir se les poser.

Le tournage ayant pris place à Forbach, quelle a été l’influence de cet espace-lieu ?

On a tourné dans la maison du père de Claire, dans ses affaires et dans son intimité, et il a du partir. La chambre de Frida, la plus petite qui est l’alter-ego de Claire, était celle de Claire, celle de Niki était celle de sa grande soeur. Il y a eu un vraie immersion, voire une mise en abyme très forte. Le théâtre est celui que Claire fréquentait. Tout a été tourné dans la région forbachoise parce que Claire avait besoin de cet ancrage territorial et culturel pour mieux comprendre les tenants et les aboutissants de son film. Cela permettait aussi de trouver sur place tous les acteurs non professionnels qui campent tous les autres rôles.

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Le fait d’être dans un décor réel influe-t-il sur le jeu ?

Déjà la ville : Forbach est une ville très particulière donc être là pendant trois mois, quand on compte la préparation et le tournage, ça vous met en distance par rapport à votre quotidien. Ce n’ets pas comme un tournage à Paris où on s’y rend trois fois par semaine et puis on rentre chez lui. Là, l’immersion était beaucoup plus complète ce qui permet de ne jamais sortir du personnage. Ça peut être très fatigant, mais c’est en même temps très excitant. Et le fait d’être dans la maison du père avec mes figues du tournage me permet de comprendre le personnage avec son côté bordélique proche du syndrome de Diogène – et encore on a viré plein de trucs. Comme on état tout le temps sur le plateau je baignais dans un décor réel et ça nourrissait mon personnage en permanence.

Parmi les comédiens non-professionnels il y a des membres de l’équipe technique.

Oui, c’est dingue ça. Ma femme est jouée par la directrice de production. Elle n’avait jamais joué. C’était la directrice de production du plateau, donc la garante de la bonne économie du tournage : une personne qu’on va trouver pour toutes les doléances financières. Ça devait être très dur pour elle. Il y avait aussi la cheffe déco, l’assemblière, la cheffe de file. Des gens qui n’avaient jamais joué et qui n’avaient pas spécialement envie de le faire.

Le film est organiquement politique et présente notamment un discours féministe.

Il y a un vrai discours féministe. Quand on connait le parcours de Claire, sa mère les a quittés. Et elle écrit un film dans lequel une femme quitte ses enfants et son mari ; décide de partir et de refaire sa vie. Claire ne juge ni sa mère ni la femme. Tout comme Mario ne la juge pas. C’est formidable et très politique. Il y a aussi la déclaration de l’homosexualité de la fille que Mario ne prend pas mal mais de manière maladroite, et c’est très juste par rapport à la vie. Evidemment quand on n’est pas préparé à ça, ça perturbe. Il essaie de faire ce qu’il peut, mais il fait pire. C’est très juste. Et jamais quelqu’un ne juge l’autre. Le film est par ailleurs très politique sur la condition de la femme, mais aussi de l’homme. Il est très rare qu’on illustre un homme figé dans les stéréotypes que la société impose. On a un éclairage féminin sur ce personnage dont toute la fragilité est mise en scène. C’est très beau. Claire a amené une justesse de ton et quelque chose chez moi qu’un metteur en scène masculin n’aurait peut-être pas pu aller chercher.

Mario est faillible.

Comme plein d’hommes. Ce qui ressort des questions-réponses qui ont suivi les avants-premières, c’est que beaucoup d’hommes avec une énorme charge émotionnelle nous ont dit à quel point ils étaient heureux de pouvoir s’identifier à quelqu’un mis en scène au cinéma. Il y a beaucoup de pudeur même entre hommes. Entre mecs on parle difficilement de ses failles, de sa fragilité, de ses échecs sentimentaux. C’est bien de mettre ça en lumière parce que ça correspond à la réalité de plein d’hommes. C’est dur d’être une femme aujourd’hui, mais il est dur aussi d’être un homme.

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