Interview : Astrid Whettnall

On 09/05/2016 by Nicolas Gilson

Au fil des ans, Astrid Whettnall s’est imposée tant dans la paysage cinématographique belge que français. Désormais incontournable chez Vincent Lannoo qui lui façonne une rôle explosif dans AU NOM DU FILS, elle apparaît dans LE CAPITAL de Cotas-Gavras, joue aux côtés de Guillaume Galienne dans YVES SAINT LAURENT de Jalil Lespers ou de Catherine Frot dans MARGUERITE. Dans LA ROUTE D’ISTANBUL de Rachid Bouchareb, elle donne vie à Elisabeth, une mère qui doit faire face au départ en Syrie de sa fille partie faire le djihad. Rencontre.

Astrid Whettnall

Comment êtes-vous arrivée sur LA ROUTE D’ISTANBUL ? - Je suis arrivée assez tard sur le projet. Je pense que ça faisait déjà quatre ans que Rachid Bouchareb travaillait sur le film et deux ans qu’il avait écrit activement avec, entre autres, Yasmina Khadra – ils étaient quatre scénaristes. Je suis arrivée a peu près un mois avant le tournage. Ce n’était pas par casting, j’ai vraiment eu de la chance. Rachid a vu AU NOM DU FILS dans le coffret de César 2015, sans devoir être certain je pense. Michael Bier, qui est directeur de casting et qui nous aide beaucoup, m’a appelé en me demandant ce que je faisais le lendemain. Je lui ai dit être occupée et il m’a dit qu’il n’en était pas sûr car Rachid Bouchareb voulait me rencontrer. On est allé boire un café, on a parlé de tout et de rien. J’avais lu le scénario en cherchant le rôle qu’il pourrait me donner, sans imaginer que c’était le principal. Et à la fin du rendez-vous, il m’a demandé ce que je pensais du scénario, du personnage et si j’avais envie de le faire. « Bon on y va ». Ça s’est fait comme ça.

Comment avez-vous réagi ? - Je n’y croyais pas du tout et je ne l’ai dit à personne. C’est toujours compliqué avec les boîtes de production et les chaines de télévision. Et le lendemain, la boîte de production m’a appelée pour savoir quand on pouvait faire les essayages. Ça a été très très vite. Rachid s’est beaucoup investi dans la préparation. Il est venu beaucoup en Belgique, et on s’est vu à Paris aussi. On a préparé le tournage de manière différente. Il a rencontré des parents dont l’enfant est parti – certains sont revenus, d’autres morts au combat et d’autres encore là-bas. Il nous a beaucoup parlé de ces rencontres et du ressenti des parents. On a lu beaucoup de témoignages et de livres – entre autres Dounia Bouzar, « Ils cherchent le, Paradis, ils trouvent l’Enfer » – et la presse en parlait déjà beaucoup.

Comment avez-vous préparé ce rôle, notamment tous les enjeux sociétaux soulevés ? - Je voulais évidemment approfondir la question pour comprendre l’importance de mon personnage dans le film. Mais Elisabeth, mon personnage, n’est absolument pas politisée et ne croit pas. Ça lui tombe dessus. C’est juste une mère qui vit le cauchemar, l’enfer absolu qui lui tombe dessus par surprise. Quelque part le contexte de Daesh est en toile de fond. Rachid voulait vraiment mettre en lumière le fait que ça peut arriver n’importe où ; la douleur, la solitude, la souffrance, mais aussi la force et la rage de cette mère pour tenter de récupérer sa fille. Elisabeth a pour moi une intelligence instinctive. Elle se rend compte très vite qu’elle a raté le lien avec sa fille, qu’elle a perdu son adolescente sans s’en rendre compte, et elle va faire tout pour recréer ce lien pour pouvoir la ramener.

Astrid-Whettnall-La-Route-d-Istanbul

Comment avez-vous construit le personnage d’Elisabeth ? - Mon travail de préparation était de savoir qui était cette femme et d’où elle venait, quel genre de mère c’était, quel était son rapport avec sa fille mais aussi son rapport avec les hommes – c’est une mère qui élève son enfant seul. Elle est assez pudique et rugueuse, tout en étant tournée vers les autres car elle est infirmière. Il me fallait cerner le personnage. Qui est-elle ? Rachid m’a laissé une grande liberté, ce qui était très important pour lui c’est qu’elle n’e soit pas dans la séduction sociale dans son rapport aux autres. J’avais quelques lignes : il voulait quelqu’un de très authentique, de très centré sur le moment présent.

Vous apparaissez physiquement métamorphosée. - On a beaucoup travaillé l’apparence physique du personnage. On a cherché sa coiffure, ses cheveux, ses vêtements. Du coup ça m’a appris plein de choses, ça m’a ouvert plein de portes. Ses chaussures et sa manière de s’habiller demandaient une démarche différente de la mienne. Ce qui m’intéressait, c’était le côté humain de mon personnage : jusqu’où cette mère va aller, quelles sont ses peurs et comment les surmonte-t-elle. Plus globalement, et là il y a une distance, c’est aussi me demander quel est le rôle de cette femme dans le film de Rachid pour être au service de ce message.

Le film présente l’intérêt d’envisager la radicalisation dans un contexte a priori extérieur. - Je trouvais intéressant que Rachid ne place pas cette histoire dans une famille musulmane – tout en évoquant un brassage culturel. On se rend compte que ça peut arriver n’importe où. La fille d’Elisabeth a eu une enfance équilibrée. On peut imaginer que si Elisabeth a quitter la ville c’est pour offrir une vie plus saine à sa fille. Elle fait un métier humaniste, sa fille est dans une chouette école… Elle se dit que sa fille a des bases solides. Et il s’avère que non. L’adolescence est toujours ce moment où l’on se pose les questions essentielles, où l’on cherche un sens à sa vie. C’est un âge où on veut changer le monde et manifestement, en Europe, la jeunesse ne trouve plus de réponse ni de sens. Elle n’est pas d’accord avec les réponse qu’on lui offre. Elle ne se retrouve pas dans notre démocratie – qui n’en est peut-être plus une. (…) Daesh malheureusement est recruteur. Ils sont hyper doués pour aller chercher la faille de l’adolescent et le retourner. Ça ne met que deux mois pour retourner un adolescent, deux mois. C’est rien.

la route d'istanbul patricia ide astrid whettnall

Vous jouez aux côtés de Patricia Ide. - C’est mon coup de coeur. C’était son premier film au cinéma. Elle a beaucoup de talent. Elle vient du théâtre. Elle est tout le temps dans la vérité. Elle a une énorme humilité est est totalement au service du réalisateur. Elle est toujours en relation avec l’acteur qui est face à elle, elle donne beaucoup. En plus, humainement, c’est vraiment une belle femme. J’espère que des réalisateurs vont la découvrir et travailler avec elle, je la trouve unique. C’est très précieux d’avoir une vraie identité en tant qu’acteur. Elle a une sincérité dans son jeu et en tant que partenaire, c’est génial. Elle est super généreuse. Je pense que ça vient de sa personnalité et du théâtre. (…) C’est très chouette d’être avec des partenaires qui pensent aussi au projet global et se mettent au service du film.

Qu’est-ce qui fait qu’à un moment donné vous êtes allée vers le cinéma ? - On ne m’en proposait pas avant. C’est la rencontre avec Vincent Lannoo qui ‘ma d’abord offert un petit rôle dans VAMPIRES, puis un très beau second rôle dans LITTLE GLORY. Ça, ça m’a apporté du travail après. Il m’a écrit AU NOM DU FILS. C’est vraiment grâce à lui que j’ai pu commencer à travailler dans le cinéma, et ça a généré des propositions.

Depuis quelques années, vous enchainez les rôles dans le cinéma français, qu’ils soient plus petits comme dans LE CAPITAL de Costa-Gavras ou plus conséquent comme dans MARGUERITE de Xavier Giannoli. - LE CAPITAL, j’aurais accepter d’ouvrir une porte pour travailler avec Costa-Gavras. Vraiment. Comme Rachid, c’est un réalisateur engagé. Je fais partie des gens qui pensent que la culture peut changer le monde. Je pense qu’il faut vraiment mettre tous les moyens vers la culture et l’éducation car c’est ce qui peut nous faire retrouver nos valeurs, donner un sen à la vie et dénoncer les dangers. Costa-Gavras a bouleversé des mentalités. Grâce à INDIGENES, un loi a été votée… J’admire aussi Costa-Gavras car il est toujours resté fidèle à ses valeurs et à son engament, politique et humain.

Vous avez travaillez sous la direction de grandes personnalités mais vous en avez également croisé d’autres à l’instar de Catherine Frot. - Catherine Frot, c’est vraiment une grande dame. Extrêmement discrète sur le plateau, très concentrée, très généreuse. Je trouve aussi dommage qu’on n’ait pas suffisamment parlé en Belgique de Denis Mpunga. Il a fait un second rôle dans MARGUERITE, magnifique. C’est un de nos grands acteurs belges. C’est une personne délicieuse. Il a fait quelque chose d’incroyable dans le film. (…) Les gens me disent que j’ai beaucoup de chance, que tout est arrivé en 5 ans… Mais ça fait 25 ans que je travaille, donc ça met plus de 20 ans. Ça va faire bateau mais ce qui compte, c’est le chemin ; c’est bosser. J’ai eu de la chance d’avoir des projets qui me nourrissaient et qui me faisaient grandir. Peu importe la finalité pourvu qu’on arrive à avoir du travail qui nous intéresse, à être « en recherche ».

Astrid-Whettnall-route istanbul

Vous avez un agent à Paris, fonction qui n’existe pas en Belgique. Dans quelle mesure les directeurs de casting belges jouent-ils, ou non, ce rôle ? - Michael Bier ou Patrick Hella, entre autres, sont tout à fait nos agents. C’est sûr. Ils ont fait décoller ma carrière – si on peut appeler ça une carrière. Ils m’ont offert des rôles, ils se battent comme un agent le fait en France pour mettre en valeur les comédiens. Ils nous donnent beaucoup de travail. Ils s’impliquent vraiment et c’est très précieux. Ils connaissent le scénario, tu peux débattre avec eux. Ils ont une vraie culture cinématographique. Ils aiment les comédiens et s’appliquent à les mettre en valeur.

Avoir un agent change-t-il les choses ? - Depuis que j’ai un agent à Paris, j’ai été « légitimée » en Belgique. C’est très agréable, parce qu’on lit le scénario ensemble. Et puis, il s’occupe de tout ce qui est financier. Ils vont travailler pour que ton contrat soit le plus honnête possible. C’est important, tu peux te reposer sur lui.

Vous témoignez d’une ouverture et d’une générosité en jouant dans des court-métrages notamment d’étudiant ou même en participant au clip des « machins ». - J’adore ça. Quand tu fait des court-métrages ou des premiers films, tu as une liberté. C’est presque la première fois pour tout le monde donc il y a un enthousiasme qui fait du bien. Tu peux aussi te permettre de tester des trucs. C’est toujours du travail. Je travaille de la même manière pour du court que pour du long, à partir du moment où le réalisateur est intéressant et où son univers me parle. Ce qui compte, c’est la préparation du tournage. Le reste nous nous appartient pas. Tu ne sais jamais ce que ça va donner. Et puis, j’aime bien voir le jeune cinéma, quand il n’y a pas encore de limite ou de production qui impose des chose. Tout semble possible, et tu as parfois des rôles politiquement incorrect qu’on ne te propose plus au cinéma après.

Astrid Whettnall

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