Interview : Anne Fontaine

On 09/03/2016 by Nicolas Gilson

Anne Fontaine s’intéresse avec LES INNOCENTES à un récit historique qui prend place en Pologne en 1945 dans l’immédiate après-guerre. Elle met ainsi en scène une jeune interne de la Croix-Rouge française qui vient en aide à des Bénédictines qui doivent faire face, malgré elles, aux conséquences de viols perpétrés par des soldats de l’Armée Rouge. Après GEMMA BOVERY, PERFECT MOTHERS ou encore MON PIRE CAUCHEMAR ce film, sélectionné à Sundance (un événement en soi), semble jurer au sein d’une filmographie des plus diversifiées. Une impression que ne partage pas la réalisatrice qui, sans jamais signer un film « réellement de genre », voit dans son travail une évolution heureuse et, parallèlement, une constante thématique autour de la transgression. Rencontre.

Anne Fontaine - les innocentes

Comment avez-vous découvert le récit à l’origine du film ? - Eric et Nicolas Altmayer (ndlr les producteurs du film) sont venus me rencontrer me parlant de l’existence de ce jeune médecin dont ils ont eu connaissance par son neveu, Philippe Maynial. Il avait une sorte de journal de bord dans lequel elle relatait cette situation sidérante de ces soeurs enceintes violées par l’Armée Rouge. Il s’agissait vraiment de la situation historique. A l’époque, il y avait déjà un traitement écrit par deux jeunes scénaristes qui s’étaient appropriées l’histoire. J’ai tout de suite été intéressée par le sujet que je trouvais intense et rare. Mais, quand ils m’ont proposé cette idée, j’ai décidé de faire des recherches historiques pour m’assurer de la véracité des faits et de reprendre le scénario en main avec Pascal Bonitzer. À partir de ce sujet, nous avons inventé tout l’aspect romanesque du film, sa dramaturgie, le rapport entre les soeurs et la manière dont chacune d’elles réagit.

Qu’est-ce qui vous intéressait dans le personnage de Madeleine Beaulieu ? - Ce jeune médecin, face à l’autorité, prend des risques très forts. En aidant ces femmes, elle va vers quelque chose de vital alors qu’elle devrait s’arrêter et rentrer dans la case. Elle risque de se faire violer, de se faire rapatrier en France. Elle a une conduite en dehors des normes, romanesque dont la mesure où elle elle emprunte des voies différentes. Ce qui est également le cas de la Soeur Maria qui vient la chercher. Le film parle de transgression salutaire contre la transgression absolue qui est cette transgression subie, le viol. Un viol qui est évidemment une arme de guerre.

Le film confronte les questionnements pour conduire à une réflexion sur la position de la femme dans la société. - Bien sûr, puisqu’il y a une modernité malheureusement absolue. Aujourd’hui, dans les pays en guerre, on est confronté à cette situation ou le viol est une arme de guerre « normale ». Et les religieuse sont doublement violées puisqu’on viole à al fois la femme et la foi en elle. J’étais consciente de l’intemporalité du propos. C’est tout à fait d’actualité mais ce n’est pas pour ça que j’ai fait ce film.

les innoncentes - lou de laage - anne fontaine

Madeleine questionne sa place dans la société et s’affirme en tant que médecin et en tant que personne. - C’est comme un roman d’apprentissage. Elle est en voie de construction. Elle croit à l’action, au pragmatisme de son action, mais l’action ne peut pas tout. Elle est obligée de trouver une autre façon d’oeuvrer en comprenant quelque chose qui échappe au rationnel, qui échappe au scientifique. Face à ces êtres tournées vers Dieu, vers le transcendantal, elle doit inventer un avenir, un destin différent. C’est aussi un questionnement sur la fragilité de la foi – non au sens religieux mais au sens global du terme. Je n’oppose pas les fois.

Il y a au contraire une rencontre entre les antagonismes. - Oui, mais les antagonismes de départ : une foi dans l’action, dans le réel, face à une foi en Dieu. Il y a par ailleurs au départ une forme d’obscurantisme de la part de la mère supérieure qui incarne le dogme. Il faut parvenir à le transpercer et à le dépasser. Et ce n’est pas si facile que là. À une époque où on a tendance à opposer les fois et le monde laïque aux mondes religieux, le film raconte une rapprochement important de liens intrinsèques, de survie humaine, d’aller vers la vie. Quand on est religieux, si on ne va pas vers la vie, c’est une aberration, c’est qu’on n’a rien compris.

Les personnages de Madeleine et de Soeur Maria ont pour point commun premier de transgresser l’autorité. - Elles désobéissent de manière salutaire. La désobéissance fait partie, parfois, de la bonne décision à prendre. J’ai essayé de ne pas juger les personnages, de m’adresser à la sensibilité du spectateur et non à son jugement moral. Ça a été une de façon de travailler à la fois le scénario et la direction d’acteurs.

Vous signez des dialogues d’une force rare. - C’est importante de faire parler des personnages dans cette situation. Le rapport entre le silence et ce que l’on dit est particulièrement important. Il fallait être juste sans être didactique ; avoir des répliques qui marquent comme «vingt-quatre heures de doutes, une minute d’espérance » ou « on ne met pas Dieu entre parenthèses ». Il faut aussi faire confiance aux non-dits, au silence et à la ferveur des chants. Il me fallait un scénariste avec beaucoup de mobilité et de plasticité. J’avais écrit avec Pascal Bonitzer un film complètement différent, GEMMA BOVERY, mais je savais qu’il avait une finesse qui rendait intéressant et important de travailler avec lui.

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Puisque vous évoquez GEMMA BOVERY, ce qui est surprenant dans votre filmographie, c’est son éclectisme. - On me dit ça et je commence par le croire, mais il y a pour moi une évolution naturelle. Il y a des thèmes sur les personnages que l’on retrouve. Ils sortent de leurs lignes droites : dans tous mes films il y a des glissements et des transgressions. Après je fais des films qui sont plus légers que d’autres… Et c’est normal de faire des films différents, c’est la moindre des choses de ne pas répéter sa petite boutique. LES INNOCENTES engendre un choc qui est dû au sujet et probablement à la façon dont je l’ai traité. Les ponts ne sont pas évidents entre ce film-ci et GEMMA BOVERY, mais on retrouve les thématiques profondes sur le corps, sur le féminin, sur la maternité et sur la complexité de la condition humaine. Je travaille toujours autour de ces zones obscures du désir, ces zones complexes où les êtres doivent bouger et inventer une nouvelle vie alors que l’itinéraire semble tracé devant eux.

Le travail sur la photographie est particulièrement « impressionnant ». - Il y a une chaleur et une proximité qui vient des cadres et de la lumière. J’avais déjà travaillé avec Caroline Champetier sur NETTOYAGE A SEC et j’étais sûre que c’était l’interprète de ce sujet-là. C’est quelqu’un de très inspiré qui a beaucoup d’expérience. On a travaillé de concert sur la manière de créer de la lumière et de la beauté sans être esthétisant ni par dessus les personnages. On voulait tendre à cette qualité de vérité. On a eu des références picturales, de la peinture, des Vierges à l’enfant, des photographies en noir et blanc, des images religieuse, des films – pouvant aller de LA LECON DE PIANO à THERESE d’Alain Cavalier. On a beaucoup travailler sur comment créer de la lumière alors qu’on est plongés dans les ténèbres ; comment être dans une beauté qui répare « aussi ». Je pense que le spectateur sent cette façon de regarder, avec cette beauté esthétique, cet esprit et cette ferveur. Il était essentiel que l’approche ne soit pas âpre.

Vous avez un souci du détail tout en témoignant d’une réelle épure dans la « reconstitution » historique. - Le film est stylisé de telle façon qu’il n’y ait pas d’interprétation de film d’époque avec des fioritures. Dès que les Polonais me proposaient quelque chose de l’ordre de la démonstration, on disait non. Il ne fallait rien d’inutile, rien pour décorer.

Les-Innocentes-Agata Kulesza

Vous dirigez des actrices polonaises, comment les avez-vous choisies ? - J’ai d’abord rencontré Agatha Buzek qui joue Maria. On me l’a montrée et j’ai eu un coup de foudre pour elle. Mais je me suis dit qu’elle ne parlait peut-être pas le français. A l’époque elle le parlait très peu, mais en lui faisant faire des essais j’ai senti qu’elle serait fantastique pour Maria. Je ne pensai pas à Agata Kulesza pour la mère supérieure. Je l’ai rencontrée parce que je l’aimais. Je lui ai tout de suite dit que c’était dommage parce que je ne voyais pas quel rôle elle pourrait jouer. Elle a souri, elle a ri au fait que je lui ai dit qu’elle est trop sexy, et elle m’a demandé de lui laisser essayer de mettre un voile et de dire un texte un polonais. Quand, sans la diriger, je l’ai vue avec un voile et que tous ses traits s’étaient affaissés, elle s’était complètement rendue au personnage. J’avais la chance d’avoir une actrice de cette qualité qui arrive à être vraie uniquement par ses traits, sans le moindre maquillage, et je lui ai confié le rôle.

Comment s’est établi le dialogue avec ces actrices ? - C’était difficile parce que je ne parle pas la langue mais je sentais la qualité du jeu. J’avais une traductrice mais il fallait avoir confiance.

Vous révélez Lou de Laâge dans le rôle de Madeleine Beaulieu. - C’était un pari de la faire jouer pour la première foi un personnage de jeune femme alors qu’elle avait joué des adolescentes et n’avait jamais été confrontée à un rôle d’adulte. Mais quand je l’ai filmée pour les essais, j’ai trouvé qu’elle avait une grâce et un mystère. Son physique était vraiment très intéressant : entre la détermination et la vulnérabilité de la jeunesse. J’ai aimé ce visage. Au-delà de ses traits, j’ai pensé qu’elle allait donner de la lumière au film. Ce qui est intéressant, c’est qu’elle a quelque chose de cérébral et de sensuel à la fois. Je pense qu’elle éclaire le film. Elle est faite pour le cinéma.

Vous offrez un rôle délicat à Vincent Macaigne. - Ici aussi, il est déplacé de lui-même. Il a un rôle plus stylisé. Il est tenu par ce rôle et par la manière dont on a travaillé. Je voulais qu’il ait cette espèce d’ironie pour cacher son émotion et la violence de ce qu’il a vécu lui aussi. Je l’ai choisi en me disant que sa fantaisie, tenue par le rôle, amènerait de la légèreté. Les gens rient, et c’est bien qu’ils puissent sourire. Le personnage amène aussi un angle sur l’Histoire avec l’évocation de sa famille exterminée. C’est une autre partie de la guerre qui est évoquée de manière oblique. J’aimais le couple formé avec Lou de Laâge : il y a quelque chose d’asymétrique.

Ce sont des amours très modernes aussi. - Oui. Il tombe amoureux d’elle de manière beaucoup plus profonde qu’elle de lui – elle est de toute manière vampirisée par la rencontre avec le couvent. Je voulais que le couple ait quelque chose de moderne.

Vincent Macaigne - Lou de Laâge - les innocentes

les innoncentes - affiche

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