Interview : Amat Escalante (La Region Salvaje)

On 09/05/2017 by Nicolas Gilson

Figure de proue du cinéma mexicain, Amat Escalante est originaire de Guanajuato, ville du nord du Mexique, qu’il n’a toujours pas quittée aujourd’hui et où il situe l’ensemble de ses films. LA REGION SALVAJE, qui lui a valu le Lion d’Argent du Meilleur Réalisateur lors de la 73ème Mostra de Venise, n’échappe pas à la règle car c’est le décor qu’il connait le mieux et, puisqu’il s’inspire de ce qu’il voit, où naissent ses idées. Soulignant les particularités de cette ville concervatrice et religieuse afin d’en saisir ce qu’elles ont d’universel, il confronte au fil de son long-métrage la normativité au regard de l’éveil individuel. Il croise les destinés de deux jeunes femmes qui, dans une société machiste, écoutent leurs pulsions sexuelles. Rencontre avec le réalisateur lors du 18ème Black Movie.

Amat Escalante - La región salvaje © Mehdi Benkler BM2017

Quelle a été l’inspiration de LA REGION SALVAJE ? - Habituellement, je commence à envisager ce que sera mon prochain projet à l’étape du montage du précédent, lorsque mon esprit se libère. Dans la cas de LA REGION SALVAJE, je marchais en rue et j’ai vu un titre de presse très choquant au point de m’arrêter et de faire demi-tour. En grandes lettres rouges il était littéralement indiqué « Un pédé s’est noyé ». Je trouvais ça surprenant et j’ai voulu lire l’article qui, sans surprise, était très mal écrit. J’ai découvert que cet homme travaillait dans un hôpital, aidait les gens. La manière dont on parlait de lui dans cet article, dans cette publication locale qui est certainement la plus lue dans la région, et le fait que personne ne se soit soucié ni de cet homme ni de la manière dont l’article était écrit étaient très évocateurs d’un état de société. J’ai pris le temps de développer un scénario. Comme je ne trouvais pas de réponse à ce que je cherchais, j’ai commencé à jouer avec la science-fiction et les éléments de cinéma de genre afin d’expliquer ce qui ne me paraît pas explicable.

Quel est cet élément inexplicable ? - Je pense que c’est la part instinctive que l’on partage tous. C’est le désir, dont le désir sexuel, qui ne peut pas être expliqué et qui est, quelque fois, hors de contrôle. C’est une forme de subconscient, peut-être un sentiment primitif, qui n’est pas si évident à maîtriser.

La sexualité apparaît tout à la fois comme la meilleure manière de se trouver et de se perdre. - Il s’agit à la fois de désir et de rejet ; du grotesque, du répugnant mais en même temps de beauté et de quelque chose de très attirant. Ces sentiments sont très contradictoires et dès lors très difficiles à expliquer. Ils sont à la base des préjugés et des peurs, comme le rejet de l’homosexualité par la mère d’un de mes personnages. C’est supposément à cause de Dieu qu’elle ne l’accepte pas. Mais je voulais regarder au-delà de la religion, comprendre les raisons exactes de cette condamnation et ses conséquences. Pour moi, ça génère une forme de monstre, qui est représenté dans le film.

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Il est préférable au regard de cette femme d’être un assassin. - Oui, elle pardonne plus facilement d’être un assassin que de découvrir que son propre fils pourrait être homosexuel. Cela engendre chez son fils énormément de violence et de rejet. Et cela se retourne même contre son épouse car il est, en un sens, obligé d’être avec elle. Il est le produit du contexte social où il vit, dirigé par une certaine moralité et où la religion est très importante dans la vie des gens. Je pense que la coexistence d’autant de violence et d’une telle oppression à l’égard de la sexualité vont de pair. C’est pour ça que le film s’intéresse à la sexualité et contient en même temps autant de violence. Lorsque la sexualité n’est pas vécue sainement et qu’elle n’est pas acceptée, ces deux éléments se complètent… Cela s’exprime dans la violence à l’égard des femmes, des ses propres enfants voire contre la société en général.

Tout à la fois fantastique et réaliste, LA REGION SALVAJE joue avec les codes du genre. - Je suis très cinéphile, je suis inspiré par les films d’horreur et de genre, et avec ce film, comme dans mes précédents, je voulais explorer les codes du genre. ALIENS comme POSSESSION ont été des sources d’inspiration. C’est apparu plus tard dans l’écriture, car dans les premières versions du scénario il n’y avait pas d’éléments de film d’horreur. C’est arrivé quand je ne trouvais pas d’explication ou de raison rationnelles. Je crois que les films fantastiques et d’horreur présentent des métaphores qui permettent d’observer de manière très intéressante et très expressive la réalité. Dans les années 1960, THE NIGHT OF THE LIVING DEAD de George Romero est la métaphore du racisme aux USA comme le reflet de la relation conflictuelle entre les conservateurs et les hippies. Je crois que chaque film d’horreur qui me plaît est évocateur de la réalité. C’est une manière différente d’aborder les choses. Avec ROBOCOB, Paul Verhoeven met à nu la société à travers la science-fiction. Ça a beau être un film fantastique qui se passe dans le futur, c’est une critique de la société moderne.

La scène d’ouverture, qui prend place dans l’Espace, est très hypnotique. - Je voulais expliquer visuellement que nous allions avoir affaire à quelque chose qui nous dépasse. Il me semblait intéressant de montrer cela visuellement en montrant une chose à laquelle on ne s’attend pas, qui prend place en dehors de la Terre avant d’envisager ce qu’il se passe sur celle-ci. Ce n’est pas de la science-fiction, il s’agit d’un vulgaire morceau de roche dans l’Espace. C’est très réaliste. Je voulais mettre une scène qui, qu’importe ce qu’il arrive après, pourrait avoir rapport avec ces choses que l’on ne maîtrise pas.

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Après ce prologue, la première scène où intervient Veronica peut paraître être un cauchemar que rêve le personnage d’Alejandra que l’on découvre à son réveil. - Cela s’est fait de manière inconsciente, mais ces deux scènes ont toujours été présentes dans le scénario afin d’introduire les deux personnages. Je ne peux pas dévoiler ce qu’il se passe, mais en un sens ces deux personnages ne vont plus former qu’un par la suite. Je trouvais intéressant de penser que l’un semble rêver et que l’autre se réveille de son rêve. Mais ce n’est pas un rêve, il n’y en a aucun dans le film d’ailleurs. Tout est réel, même quand on bascule dans le fantastique. On a fait vraiment attention à ce que tout soit aussi réaliste que possible jusque dans les textures.

Vous jouez beaucoup avec le public au point de le faire douter sur ce qu’il voit ou pourrait croire avoir vu. - Dès le début du film, je voulais prendre le film de genre à contre sens. De manière générale, on n’y expose pas, d’entrée de jeu, ce dont il retourne ou le monstre auquel il faut faire face. Ici, il ne s’agit pas d’exposition à proprement parlé, mais plutôt du dessin de l’idée de ce qu’il se passe. Beaucoup de choses ont changé au montage, et notamment cette scène où l’on voit « le Basique ». Elle n’était initialement pas au début du film. On a pris la décision de jouer avec la « révélation » et de la sortir de l’équation. Cela nous permettait de jouer plus avec le genre que de faire à proprement parler un film de genre.

Au fil de son trajet, Alejandra s’éveille à elle-même. - C’est une belle manière de voir les choses.

Comment avez-vous travaillé avec Gibrán Portela, votre co-scénariste ? - J’ai l’idée originale, puis il me semble plus aisé de travailler avec quelqu’un d’autre. C’est beaucoup plus motivant. Il m’a été recommandé par des amis réalisateurs qui avaient travaillé avec lui. Il a notamment signé GÜEROS (avec Alonso Ruizpalacios) et LA JAULA DE ORO (avec Diego Quemada-Díez). J’avais vu ces films qui était très différents, et je pensais que Gibrán était la bonne personne pour m’aider à élaborer la structure et la caractérisation des personnages. On a travaillé ensemble durant un peu plus d’un an. C’était une expérience agréable.

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Comment avez-vous travaillé la photographie du film ? - J’ai travaillé avec Manuel Alberto Claro qui a très bon goût, de très bonnes idées et qui aime beaucoup préparer les choses en amont – ce que j’aime également. Nous avons pu envisager de nombreux détails avant le tournage. On a établi quelques idées de bases auxquelles nous nous sommes tenus comme un éclairage naturel et diffus. Le tournage s’est fait en numérique mais on a utilisé un ancien équipement de lumière, propre aux années 1970, ce qui a donné une texture organique aux images digitales. Nos décisions portaient vraiment sur le ressenti que l’on voulait influer avec le film.

La Production a-t-elle été facile à mettre en place ? - Non, ça a été très compliqué à cause d’un budget assez élevé, mais aussi en raison du nombre de pays impliqués dans la production du film. L’apport suisse a été essentiel pour finaliser le projet. Néanmoins le film demeure à petit budget, même si ça ne se voit pas. C’est vraiment grâce aux coproductions avec la Suisse, la France, l’Allemagne et le Danemark que le budget a pu se monter.

Le film prend place à Guanajuato. Pourquoi cette ville spécifiquement ? - J’y ai tourné tous mes films. C’est là que j’ai grandi et c’est le édcor que je connais le mieux. Comme je suis inspiré par ce que je vois, c’est aussi là que naissent mes idées. Je suis certain de l’influence de cette ville où je vis. Comme chaque ville, elle a ses particularités. Guanajuato est aussi une ville très conservatrices et religieuse, c’est pourquoi le film évoque comment ces élements peuvent influés sur la vie des gens. Montrer des éléments très locaux permet de tendre à l’universel car, au final, de nombreuses personnes partagent les les mêmes préoccupations.

Interview réalisée lors du Black Movie 2017

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