Interview : Alice Khol

On 05/05/2016 by Nicolas Gilson

Licenciée en Cinéma, Alice Khol a fait ses armes sur de nombreux festivals en Belgique passant par le Brussels Short Film Festival, le Festival International de Film Francophone de Namur et le Festival Méditerranéen de Bruxelles dont elle gérera durant trois ans la coordination et la programmation. Parallèlement à ce parcours, elle intègre l’Ecole Agnès Varda dont elle sera diplômée en 2012. Aiguisant pluriellement son regard, elle s’essaiera à la vidéo et aux clips musicaux avant que son projet de photographies « Cure » ne la conduise à réaliser un documentaire qui portera le même nom. D’une grande sensibilité, ce court-métrage nous plonge tout à la fois dans la réalité quotidienne de sa soeur et de ses patients. Autant d’instants de vie qu’elle impressionne avec délicatesse, nous rendant complices de ceux qui se livrant au jeu de la caméra se révèlent. Rencontre.

Alice Khol

Comment est né CURE ? - J’étais partie pour faire une série de photos sur le métier de ma soeur, infirmière à domicile dans la campagne bordelaise. C’était un peu un prétexte pour voir l’intérieur des maisons des gens de la campagne, faire des rencontre un peu différentes que le milieu de la culture à Bruxelles et découvrir un métier que je connaissais finalement peu. Je n’avais pas vraiment d’idée de ce que ma soeur pouvait faire au quotidien avec ses patients. Je pensais qu’elle faisait beaucoup plus de soins, et c’est en fait énormément de toilettes et de gestes très simples comme ouvrir les volets, mettre des chaussettes et déposer quelques pilules sur la table.

À quel moment vous êtes-vous dit que vous alliez faire un film ? - J’ai commencé à prendre des photos et je me suis vite mise également à filmer sans savoir que j’allais faire un film. Avec un Canon 5D, c’est tout à fait possible, on change de mode très rapidement. J’avais envie d’enregistrer des conversations et des scènes impossibles à transcrire en images fictionnelles. J’ai été surprise par le nombre de blagues que les gens faisaient malgré leur situation parfois catastrophique. Ils gardaient beaucoup d’humour et de gentillesse, ce qui m’a touchée. Je voulais enregistrer ça et la vie quotidienne du travail de ma soeur.

Toujours en parallèle de la série de photos. - Cette série de photos est d’ailleurs peut-être différente du film. Peut-être que ça se complète. Maintenant je me suis improvisée cinéaste, et filmer ce n’est pas la même chose que faire des images. Après je me suis inspirée de mes cadrages. La photographie m’a permis de faire des repérages pour mes cadres : en voulant photographier je pouvais repérer le cadre intéressant et le poser plus rapidement. Il n’y a eu que 10 jours de tournage.

La série de photos et le film ont le même nom. - Je n’ai pas pensé à donner un nom différent car j’ai essayé de traduire la même chose. Il fallait trouver un mot un peu poétique pour parler de cet acte de soigner. « Cure » avait plusieurs sens dont celui de soin, de souci. Se soucier de l’autre et de son bien-être, c’est ce que font les infirmières au quotidien. Il y a des scènes entre les infirmières que je n’ai pas pu enregistrer où elles parlent de leurs patients avec beaucoup d’affection. (…) Ce sont rarement des blessures, ce sont souvent des soins qu’ils ne peuvent plus faire et ne pourront plus jamais faire.

Est-ce que convaincre votre soeur a été facile ? - Ma soeur, oui. Mais elle n’était pas infirmière principale. Il était remplaçante, et devait convaincre sa collègue et sa chef de m’accepter. Après, les deux tiers de ses patients étaient d’accord de participer à la série de photos.

Etaient-ils d’accord de la même manière d’être filmés ? - Ça, ça s’est fait un peu à l’improviste. Quand j’ai commencé à filmer, je le leur ai dit en demandant si ça allait. Comme c’était avec le même appareil, je ne suis même pas sûre qu’au début ils s’en sont rendus compte. Après je leur ai bien expliqué que ça allait probablement devenir un film, sans être sûre du résultat ni si j’aurais simplement assez de matière.

CURE présente un caractère hybride, une singularité où se dessine le regard de la photographe. - Il y a d’ailleurs des faux plans fixe qui sont en réalité des photos. À la base je voulais intégrer une série de photos. J’avais fait un film photographique et j’avais un peu cette idée d’un mélange entre vidéo et photo, mais ça faisait un objet trop hybride à mon goût et l y avait assez de matière pour faire un vrai documentaire. Effectivement, visuellement, comme je suis partie de mes images fixes, on sent encore le regard de photographe.

Comment s’improvise-t-on tout à la fois réalisatrice et cadreuse ? - J’avais l’impression de filmer comme mes pieds. Je ne savais pas trop comment m’y prendre, je n’avais pas d’idée du montage, s’il fallait que je change beaucoup d’angle de vue ou s’il fallait que je me pose, je ne savais pas comment découper une action en documentaire. Je paniquais un peu et j’ai appelé Méryl (Fortunat-Rossi) pour qu’il me donne des conseils. Il m’a dit : « pose ton cadre, tu verras il se passe des choses ». Et il s’est passé des choses. En tant que photographe, tu te déplaces, tu vas chercher ton cadre. Là, tu poses ton cadre et tu pries pour qu’il se passe quelque chose à l’intérieur. Mais tu les as déjà vu avant, comme on est dans un quotidien et qu’ils répètent les mêmes gestes, tu peux repérer. De cette manière j’ai pu filmer plusieurs fois la même choses sous des angles de vues différents. La photographie est instantanée, là il faut attendre.

Au-delà de l’image, il a fallu gérer le son. - Il fallait tout gérer, donc il y a aussi cet aspect-là. Je donnais parfois le micro à ma soeur qui le posait là où elle mettait sa bassine et son gant (de toilette), donc fatalement ça n’allait pas. On apprenait tout au fur et à mesure, à deux. Je l’ai mise à contribution. Mais c’était à chaque fois très rapide, le temps de déplier ton pied, de poser ton appareil, de dire bonjour aux gens qui ont envie de te parler tu dois presque partir. Les passages durent 15 à 20 minutes. C’est très rapide et tu ne peux pas être en retard car les patients t’attendent pour faire leur toilette. Ils ne peuvent pas vraiment commencer leur journée sans toi.

Quand vous est venue l’envie de réalisation ? - Ça fait très longtemps, depuis que je travaille dans des festivals de cinéma, ça m’intéresse et ça me fascine. Précisément, c’est peut-être le fait d’avoir cet appareil photo-là. C’était si facile de passer en mode vidéo. L’image m’a toujours intéressée, c’est sans doute pour ça que je me suis inscrite dans cette école de photo après mes études en communication. Peut-être que je ne me sentais pas capable d’en faire moi-même avant. C’était une étape à passer, se dire : « j’ai envie d’en faire aussi ». J’avais déjà filmé vite fait et clip, puis fait un autre clip et une vidéo. Le fait de voir beaucoup de films, tout simplement, donne envie d’essayer si on a des idées ou des choses à dire ; si on a envie de s’exprimer. Je n’ai pas une grande culture du documentaire mais c’est quelque chose qui me touche. C’est plus immédiat que la fiction. Je suis allée au festival « Vison du Réel », et je me suis rendue compte qu’énormément de gens font des documentaires tout seul, en cadrant et prenant le son eux-mêmes.

Pourquoi le documentaire ? - D’un point de vue de spectatrice je suis plus attirée par la fiction, mais je me rends compte que toutes les idées que j’ai pour le moment sont des documentaires. Pour l’instant, j’ai plus envie de parler du monde de cette manière-là. C’est aussi une possibilité de se rapprocher des gens.

Aviez-vous conscience du potentiel comique du film ? - Oui, parce que ce que j’ai vécu était assez drôle. Je voulais capter ça : toutes ces scènes cocasses. Ce n’était pas me moquer des gens que je filmais, mais rire avec eux. Ils gardent beaucoup d’humour. Je pense que c’est parfois la dernière chose qu’il te reste. Et ça m’a beaucoup touché. Filmer ce personnage plus jeune que les autres, qui est paraplégique et qui a énormément d’humour. Pourtant, il est aussi très dépressif. Il y a des jours où il n’a pas du tout envie de se lever, et ma soeur est obligée de tout faire pour lui faire prendre sa douche. Par contre, une fois à l douche il te raconte plein d’histoires drôles. Ça m’a vraiment touchée. Dans le désespoir, il y a de l’humour.

Est-ce que votre soeur a vu le film ? - Oui. Bien sûr. Elle l’aime beaucoup. Elle l’a montré à ses collègues infirmières qui m’ont dit l’avoir beaucoup aimé et avoir été touchées, que le film reflète très bien leur métier. Ce qui fait plaisir évidemment.

Cure un film d'Alice Khol

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