Interview : Agnès Varda (Visages Villages)

On 04/07/2017 by Nicolas Gilson

Bonheur et frustration. Rencontrer Agnès Varda, c’est rencontrer l’histoire du cinéma. Impossible de ne pas admirer la carrière de cette grande dame qui, entre fictions et documentaires, questionne au fil de sa filmographie l’objet même du septième art. En pleine promotion de VISAGES VILLAGES qu’elle a co-réalisé avec l’artiste JR, elle évoque le fait que le jeu de l’interview n’est pas en soi une rencontre. Le dialogue dont nous rêvons est en effet limité à une quinzaine de minutes, le temps à peine de briser la glace tandis que la réalisatrice regrette l’absence de son comparse devenu ami et évoque avec bonheur, en quelques mots, la famille qui lui est si chère.

Agnes_Varda_et_JR_devant_le_collage_de_la_chevre_avec_des_cornes-Visages_villages_c_Agnes_Varda-JR-Cine-Tamaris-Social_Animals_2016_01

Qu’est-ce qui a motivé la réalisation de VISAGES VILLAGES ? - Je regrette vraiment de ne pas faire cet entretien avec JR, parce qu’on a fait le film ensemble. On s’est rencontré en juillet 2015 et on ne s’est plus quitté depuis. On savait qu’on allait réaliser quelque chose ensemble sans savoir quoi exactement. On a tourné une semaine par mois pendant un an et demi. On s’entendait très bien parce que sa façon de mettre les gens en valeur correspond à la mienne. Je l’ai emmené à la campagne. On voulait rencontrer des gens, se laisser guider par le hasard et voir comment ça s’inscrivait dans les villages.

Le film qui se dessine comme un dialogue entre vous et JR est avant toute chose une rencontre. - Nous avons cherché à établir une conversation avec les gens que nous avons rencontrés et filmés. Il est arrivé très souvent qu’ils se mettent eux-mêmes à exprimer leur imagination et leur inventivité. Pour les gens qui ne connaissent pas le film, c’est vraiment une promenade avec un camion magique. On entre à l’arrière, on dirait que l’on va faire une photo d’identité moche pour un passeport et c’est une grande affiche qui sort sur le côté. Et tout le monde est beau ! Le gens gardent la photo ou se mettent d’accord pour remplir un mur… Avec un peu de fantaisie, l’idée est de créer un jeu autour du lien – du lien entre JR et moi, entre ces gens et nous.

Ce lien entre JR et vous est important. - On a appris à se connaître. On a 55 ans d’écart ce qui n’a pas joué dans la relation de travail. On a établi plusieurs choses pour faire vraiment un film et pas un collage d’entretiens. Le chapeau noir et les lunettes noires que JR ne veut jamais enlever sont devenu un leitmotiv amusant ; un jeu qui n’a pas vraiment d’importance. Il y a une continuité et notre promenade est de plus en plus intense comme le terminal de dockers et les femmes dont on entend jamais parler. On a cherché à bouger un peu les lignes pour que les gens avancent et fassent bouger les préjugés. Ce travail a été un bonheur. On a pu passer un moment avec les gens et un contact s’est établi. J’ai été très impressionnée par la vie des agriculteurs aujourd’hui. J’ai pu découvrir ça, poser des questions… On a été ouverts aux questions qui se présentent, à la vie. On a essayé d’être détendus et de toucher du doigts beaucoup de sujets qui touchent quelquefois les spectateurs au coeur.

Le film est à la fois drôle et très émouvant. - Le cinéma permet aux gens qui y vont de lâcher des émotions ; de rire et de pleurer. C’est ça le contact avec la vie. Peu importe que le film leur plaise, ils sont chatouillés dans leur part sensible. Tout ce qu’on veut, c’est qu’il y ait de l’émotion – celle de la sincérité des gens – et du plaisir – un plaisir de cinéma parce que le film est très monté, très construit. (…) Il n’y a pas plus grande joie, quand on est artiste, que créer – quelques soient les conditions ou l’âge. Comme cinéaste, je cherche des formes pour partager ce que je rencontre ou éprouve. Je ne suis pas spécialement secrète et je trouve qu’il y a des choses partageables dans ma vie.

Agnes_Varda_et_JR_devant_le_collage_des_ouvriers-Visages_villages_c_Agnes_Varda-JR-Cine-Tamaris-Social_Animals_2016_01

Qu’est-ce qui a guidé la construction ? Est-ce que le travail de montage s’est dessiné en parallèle du tournage ? - Le montage, c’est mon domaine. J’appelle ça la « cinécriture ». Autant nous avons tout fait ensemble avec JR, autant on était d’accord que j’allais mener le montage. Ça a pris presque six mois. On a un peu prémonté à mesure que l’on tournait, mais il fallait construire le film. L’idée était de prendre le spectateur par la main et de l’emmener, avec plus de densité vers la fin du film, jusqu’à cette bizarre pirouette où le film devient autre chose et où on est dans la vérité. J’aime beaucoup réfléchir au cinéma en attrapant des gens ce qu’ils veulent bien proposer en partage. J’ai été extrêmement émue par le type qui part à la retraite et qui dit ce qu’il éprouve. On parle tout le temps de la retraite en évoquant des chiffres ou des données factuelles. Là, on a juste un type qui dit : « ce soir, je quitte l’usine ». Et il est bouleversé. J’aime beaucoup cet autre côté de la vie sociale, qui est la vérité de certaines personnes.

Vous replacez l’humain au centre. - On va dire qu’on laisse la possibilité à des personnes d’exprimer ce qu’elles sentent. A travers notre imagination, celle de Jr et la mienne, on propose aux gens d’être avec nous. Ils n’ont pas fait le travail avec nous, mais ils y ont contribué en créant une dynamique de rencontre ; une dynamique des oeuvres de JR. Il m’a même persuadé d’avoir un compte Instagram. À mon âge, c’est très rigolo.

Mathieu Demy est très actif sur Instagram. - C’est de son âge. Il vit à Los Angeles. Là, il arrive en vacances avec ses enfants et je me réjouis de les voir. La famille compte. Ma fille Rosalie, qui faisait des costumes, s’occupe depuis maintenant 10 ans de la production (de mes films). C’est elle qui nous a permis de tourner juste une semaine par mois, alors que la logique de production veut un timing très serré. Elle nous a dit de faire le film à notre rythme. Et puis, au bout d’une semaine, j’ai envie de me reposer. Je tire un petit peu quoi, mais je suis quand même heureuse d’aller assez bien pour faire ce travail.


Visages, Villages: Trailer HD st nl par cinebel

Visages VillagesVisages-villages-AV-pied-de-nez-autorportrait-Visages-villages©Agnès-Varda-JR-Ciné-Tamaris-Social-Animals

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>