Interview : Agathe Bonitzer

On 22/06/2016 by Nicolas Gilson

Premier rôle de TOUT DE SUITE MAINTENANT, Agathe Bonitzer connaissait un peu le sujet du film de Pascal Bonitzer et savait qu’il y avait le rôle d’une jeune femme et qu’elle ne jouerait pas apriori. Et puis, finalement, alors qu’elle était en Bretagne, le jour de son anniversaire, son père lui téléphone et lui annonce qu’il est question que ce soit elle qui joue le rôle. C’était un beau cadeau d’anniversaire, nous confie-t-elle. Si les choses se sont faites naturellement, sur les conseils du producteur Saïd Ben Saïd, c’est parce que la jeune femme, qui a déjà travaillé avec Noémie Lvovsky, Christophe Honoré, Christophe Nicloux, Jacques Doillon, Frédéric Videau ou encore Agnès Jaoui, n’a plus besoin de faire ses preuves en tant qu’actrice. Rencontre.

Agathe Bonitzer Isabelle Huppert Tout de suite maintenant

Comment avez-vous appréhendé le personnage de Nora ? - J’ai fait ma petite enquête. C’est la premier fois que je faisais ça pour un film et ça m’a vraiment plu. J’avais besoin de me renseigner sur le milieu de la fusion-acquisition, de la finance qui m’est complètement étranger. Il y avait un vocabulaire dans la bouche du personnage qui était pour moi un jargon. J’ai rencontré un monsieur qui travaille dans une entreprise de fusion-acquisition qui m’a expliqué son métier, qui m’a fait visiter son entreprise et qui a répondu à mes questions. Il m’a fait passer pour son assistante lors d’un rendez-vous avec un client pour que je me rende compte de comment ça se passe. Je voulais aussi avoir le point de vue d’une femme – parce que c’est particulier d’être une femme dans ce milieu. Alors j’ai rencontré une femme qui travaille dans la finance. J’ai travaillé aussi sur l’allure physique du personnage, sa manière de se tenir, de marcher. Comme elle a une espèce d’assurance, je voulais que ce soit crédible. Dans ses costumes aussi.

Qu’est-ce qui vous a plu chez elle ? - Après, ce que j’ai aimé dans la personnalité du personnage et dont j’ai voulu rendre compte, c’est son côté paradoxal. Elle a une froideur apparente, une certaine distance, une maturité et une assurance qui sont une carapace. Je voulais qu’on sente aussi ses failles, sa fragilité et sa solitude. Elle est très ambitieuse et s’est comme engouffrée dans le travail en mettant sa vie personnelle de côté. Elle n’est pas du tout dans la séduction et veut qu’on la considère selon ses compétences. Ces éléments m’ont interpelée et j’ai essayé d’en rendre compte. (…)
On dit les choses très simplement, d’une manière très tranchante. Tout se fait très très vite. Elle gravit les échelons sans que l’on sache si ça se fait en trois jours ou en trois semaines. Elle remplace quelqu’un de très très haut placé dans l’entreprise sans scrupule. En tout cas au début du film, c’est un petit requin… constamment déstabilisé.

Emane de Nora une présence corporelle qui présage déjà son hésitation future. - Au scénario le personnage était plus antipathique, plus froid. Je trouvais que c’était trop et je voulais que le spectateur s’identifie tout de suite au personnage parce qu’il est tout de même le fil conducteur du film. Comme les personnages sont tous un peu névrosés, très froids, avec des émotions à distance, je voulais qu’on sente qu’au fond il y avait quelque chose qui vivait ; qu’il y avait une sorte de flamme, d’inquiétude et de tristesse aussi. Il fallait que, pour contrebalancer cette assurance, il y ait cette hésitation. D’autant plus qu’elle s’en prend plein la gueule dès le début. Elle arrive comme une princesse dans l’entreprise et peu à peu on la démolit un peu plus.

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La scène d’ouverture permet de découvrir Nora dans son assurance mais aussi une déstabilisation qu’elle cherche à maîtriser. - C’est peut-être un hasard, mais le premier jour de tournage on a tourné les premiers plans du film. Cette entrée de Nora dans le film répondait à mon entrée sur le tournage. J’avais une certaine pression sur les épaules – parce que c’était un rôle principal, parce que j’étais filmée par mon père – et il fallait que j’arrive avec une assurance qui me permettre de prouver à l’équipe du film – et plus tard au spectateur – que j’étais là pas seulement parce que je suis la fille de mon père. Ça faisait effectivement une mise en abyme assez drôle avec le film dont je me suis plutôt rendue compte plus tard – même si c’était plus ou moins conscient.

Les séquences de bureau ont pour la plupart été tournées dans de vrais locaux. Les décors sont autant d’éléments révélateurs des personnalités. - J’aime bien la froideur clinique de ces bureaux. L’appartement de Nora n’a pareillement pas de personnalité. Il est non investi, d’une froideur et d’une solitude…

Les dialogues semblent très écrits. Dans quelle mesure vous les êtes-vous appropriés ? - Mon père ne fait pas de travail en amont avec les comédiens. On a fait une lecture du scénario. Comme c’est assez bien écrit et que c’est assez jubilatoire à jouer, on a pas vraiment envie de les changer. Le vocabulaire d’abord inconnu pour moi a été assez jouissif à utiliser. Et puis, les rapports entre les personnages se déploient à travers les dialogues qui sont souvent au second degré : on dit quelque chose et ça veut dire le contraire… Mon père n’est pas pour autant au corbeau sur les dialogues, mais en même temps il travaille avec des comédiens qui ne ressentent pas le besoin de ressortir le truc à leur sauce parce que, justement, le dialogue est assez jouissif.

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Qu’est-ce que cela vous fait d’avoir enfin un rôle de jeune femme avec un bagage et non plus de jeune fille avec des états d’âme ? - C’est pour ça, entre autre, que j’étais contente de faire ce film. J’avais enfin un rôle approchant de mon âge réel et d’une femme qui a une certaine assise et une maturité différentes des jeunes filles, délurées ou désenchantées, que j’avais jouées auparavant. C’est aussi ce qui me faisait peur. Il fallait que je sois crédible dans ce rôle dans l’idée aussi que ça pouvait me faire accéder à d’autres rôles un peu plus affirmés dans une certaine féminité. C’est peut-être pour ça que je me suis aussi plus préparée. (…) Après, c’est particulier d’être filmée par son père parce qu’on se met une pression supplémentaire : on a peur de décevoir d’un point de vue professionnel mais aussi sur quelque chose de l’ordre de l’intime, et on a quelque chose à prouver.

Est-ce que l’impression d’être « la fille de » est présente, et comment cela se vit-il ? - Oui, j’ai l’impression d’être la fille de mes parents. On évolue dans le même milieu et ils m’ont filmée tous les deux. On m’a tout de suite posé ces questions-là. Je vis avec depuis longtemps et ce n’est pas un fardeau. Toute médaille a ses revers, mais je dirais que c’est une chance. Il faut juste un moment accepter sa légitimité : accepter qu’on fait ce métier aussi par choix, qu’on y trouve du plaisir et un épanouissement. En plus, je ne fais pas le même métier que mes parents qui sont scénaristes et réalisateurs. Mais ça a été une chance pour moi car ça m’a permis de rencontrer tôt des gens qui travaillent dans le milieu, d’avoir accès aux castings, aux réalisateurs et aux tournages. Ça a développé une passion plus qu’autre chose. Aujourd’hui je reste émerveillée et super enjouée sur un tournage alors que j’ai grandi sur les plateaux. Parce que j’ai prend un plaisir inouï et un épanouissement, je sais que ce métier est fait pour moi.

Malgré la légitimité, l’impression d’être cataloguée subsiste-t-elle ? - Dans le cinéma, on vous catalogue très vite. Que vous soyez le fils de quelqu’un ou de personne… Ce qui est drôle, c’est que si on est « enfant de la balle » – je n’aime pas cette expression mais les journalistes l’emploient – on va avoir une impression d’illégitimité parce qu’on se dit qu’on autre serait plus légitime. Mais si on entre dans ce milieu par une autre voie, on va avoir l’impression de ne pas avoir les codes et on va aussi souffrir d’un sentiment d’illégitimité.

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Poser cette question est indélicat, mais c’est aussi délicat de ne pas la poser. - Je la comprends très bien cette question. C’est délicat d’y répondre aussi, parce que je n’ai pas vraiment de distance par rapport à ça. Je peux vous livrer un ressenti. Au bout du compte, ça ne m’affecte plus vraiment. Et puis j’ai de la chance, j’ai des parents que je trouve talentueux qui font un cinéma que je défens et que je respecte. Je ne vais pas me priver si on me propose un rôle.

Est-ce que vous avez des envies d’écriture ou de réalisation ? - De réalisation, pas du tout. Peut-être plus tard, mais je me sens incapable de raconter une histoire et de mettre en scène. Je pourrais peut-être diriger des acteurs. Autant j’aime être dirigée, autant je comprends le plaisir que l’on peut avoir à diriger les acteurs. L’écriture me parle d’un point de vue littéraire parce que j’ai fait des études de Lettres. Je suis une grande lectrice et je m’intéresse à l’écriture même d’un point de vue théorique. J’ai pu travailler sur ce thème de l’écriture et la question de la vocation…

Etait-il important de faire des études autres que liées au jeu de l’acteur ? - J’en ai ressenti le besoin, sans le faire comme une porte de sortie. J’étais une assez bonne élève et j’ai toujours aimé le travail scolaire. Sans être une bête à concours, j’aimais cette émulation. Ça ne m’intéressait pas de viser des grandes écoles, mais j’aimais qu’on me farcisse la tête avec plein de trucs quitte à être très débordées – et même si j’étais une élève anxieuse parce que j’avais peur de ne pas réussir à tout faire, tout apprendre. Après, je suis allée à la fac parce que j’étais une passionnée de littérature. Aujourd’hui encore ça me manque. Je comble par la lecture. C’était aussi important parce que, quand on est comédien, on a des emplois du temps très hétérogènes et le temps peut paraître complètement dissolu. Aller à la fac, avoir des travaux à rendre, devoir rédiger un mémoire, avoir des partiels, ça me rassurait je pense. Ne pas avoir des choses concrètes à faire dans ma journée me fait très peur. J’ai besoin d’un certain rythme, de me mettre des obligations.

Agathe BonitzerInterview réalisée dans le cadre du 14 ème Brussels film festival

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