Interview : Adèle Haenel & Solène Rigot

On 04/04/2017 by Nicolas Gilson

A l’affiche de ORPHELINE d’Arnaud des Pallières, Adèle Haenel et Solène Rigot donnent vie à l’héroïne, à deux âges différents. Nourrissant de leur énergie singulière un personnage multiple, elles participent à en définir l’identitaire. Portrait kaléidoscopique autant qu’impressionniste, le film les réunit sans qu’elles ne s’y croisent jamais. Nous y découvrons Adèle Haenel en institutrice qui voit soudain sa vie basculer lorsque son passé refait surface et avec lui le prénom de Sandra qu’elle a voulu effacer. Solène Rigot donne vie à Karine, une femme enfant de 13 ans qui peut prétendre en avoir 18 ou 16 selon le bon désir des hommes qu’elle rencontre. Elles sont deux visages d’une seule et même femme qu’elle (re)découvrent et définissent au fil de son évocation.

Orpheline- Adèle Haenel

Qu’est-ce qui vous plaisait dans ce personnage pluriel – et au-delà dans le film ?

Solène Rigot : Sa force.

Adèle Haenel : Je trouvais beau ce besoin des mues successives pour « être », cette idée des identités dont on a besoin pour grandir. Pour affirmer qui on est, on a parfois besoin de beaucoup de violence ; il faut quelquefois aller très loin. C’est une énergie existentielle, comme un cri, qu’on ne comprend pas. En grandissant et en vieillissant, peut-être qu’on la comprend mieux et qu’on peut l’exprimer autrement.

Au fil de son parcours, le personnage se construit dans l’adversité. Elle doit s’affirmer à la fois en tant que personne et en tant que femme.

A.H. : Le film parle du rapport à la féminité au sens de l’identité que l’on colle aux femmes. Comment en parler ? Comment trouver la distance par rapport à cette image ? Le film questionne la même chose par rapport aux hommes. Les hommes y sont en prise avec la virilité. Le film montre que l’être masculin et cette virilité ne vont pas tout à fait ensemble. C’est une chose que je trouve très belle.

S.R. : Elle a découvert sa féminité très tôt. Elle essaie de voir ce que ça peut lui apporter, avant de se transformer, de comprendre ses erreurs, pour trouver un équilibre. KARINE comprenait qu’elle pouvait avoir tout ce qu’elle voulait parce qu’elle ressemblait à une femme. Elle en profite sans savoir non plus où elle va.

A.H. : Elle utilise les armes qui sont à sa portée. Elle comprend couche après couche.

S.R. : Sandra, c’est un peu le début de l’ajustement.

A.H. : C’est quand même la poursuite du personnage de Karine.

S.R. : A la différence que Sandra parvient à avoir une réflexion là-dessus. Elle parvient à comprendre. Karine peut séduire sans comprendre pourquoi. Sandra, elle, elle sait pourquoi. Elle sait en jouer, mais surtout elle en connait les conséquences.

Vous pouvez nourrir un dialogue autour d’un même personnage.

A.H. : C’est ce qui est pratique quand on est plusieurs. C’est un film kaléidoscopique super fort qui me rend très enthousiaste, mais c’est galère d’en parler. Je n’ai aucun filtre. J’essaie de dire les choses le plus sincèrement possible sans être sûre que ce soit très vendeur. J’espère que le film sera vu.

HD_ORPHELINE_Karine_copyright_Les_Films_Hatari___Les_Films_d_Ici

Est-ce que vous vous êtes rencontrées avant le tournage ?

A.H. : On s’est rencontrées brièvement, l’idée était de se dire qu’on était ensemble avant de disperser les troupes.

S.R. : Ce n’était pas forcément pour parler du film.

Comment avez-vous appréhendé cette situation qui consiste à appréhender un même personnage à des âges différents ?

A.H. : La question qui s’est posée, c’est la cohérence. Qu’est-ce qui devrait passer d’une époque à l’autre ? On s’est demandées s’il fallait récupérer des gestes les unes des autres. La question a été très présente, mais Arnaud (des Pallières) était tellement obsédé par l’idée de faire un film au présent qu’il ne voulait pas induire une façon de jouer qui aurait été la citation les unes des autres. Il a préféré faire le deuil d’une filiation par les gestes, d’un certain mimétisme, parce que la chose qui lui importait le plus était de faire un personnage en permanence dans le présent qui impliquait une façon de jouer.

S.R. : C’est plus par des objets comme le rouge à lèvres, le vernis ou les bagues. Il y a aussi des personnages qui reviennent et qui créent une trace du temps.

A.H. : Il y a des indices quand même. Il y a une sorte de tissage que l’on peut voir ou ne pas voir. En tant que spectateur, il y a une forme de récompense. Ce qui me plait comme spectatrice car on a un autre rapport qui fait que l’on est impliqué dans le visionnage du film.

S.R. : On est investis en tant que spectateur. C’était intéressant que chacune donne ce qu’elle avait à donner sans réfléchir à comment le personnage sera ou a été. Si Arnaud trouvait que des ajustements étaient nécessaires, il nous le disait. Il fallait que l’on se donne à fond, que l’on donne tout ce qu’on avait à donner pour notre tranche de vie. L’ampleur du personnage allait venir de là.

Le film présente une telle organicité que les incohérences physiques comme la couleur des yeux qui n’est pas la même ou les grains de beauté qui ne sont pas aux mêmes endroits importent peu.

A.H. : C’était un des paris du film. Je trouve super d’avoir fait un film qui est ouvertement en guerre contre les critères « mainstream » de crédibilité au cinéma. Je ne vois pas en quoi mettre une moumoute est plus crédible que changer d’acteur. C’était un signe de liberté qui a été une des raisons pour lesquelles j’ai tout de suite eu envie de faire le film.

Comment est-ce que vous lisez le titre, ORPHELINE ?

S.R. : Dans notre rapport au monde, on est toujours orphelin à la naissance, car on est toujours seuls. Le personnage doit tout le temps se démerder seul, avec tous les coup de poings qu’elle se prend. A chaque fois qu’on la retrouve, c’est comme une remise à niveau. Elle est dessoudée de tous les liens qu’elle a pu avoir.

A.H. : C’est une forme d’incomplétude originelle que tu cherches à combler.

S.R. : C’est un film qui travaille et dont les lectures sont multiples : on pourrait répondre autre chose demain.

Interview réalisée dans lors du 31ème FIFF de Namur

© Arnaud BreemansSD-8091-web,medium_large.1475504888

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>