Interview : Abel & Gordon (Paris Pieds Nus)

On 14/03/2017 by Nicolas Gilson

Quatrième long-métrage de Fiona Gordon et Dominique Abel, PARIS PIEDS NUS est le premier qu’ils signent uniquement à deux (jusqu’alors Bruno Romy co-réalisait avec eux). Fidèle à leur style burlesque, le duo clownesque propose une fable qui a pour point de départ le refus d’une octogénaire de quitter son logis pour rejoindre une maison de repos. Nous emportant dans un Paris fantasmagorique à la recherche de Tante Martha (interprétée par Emmanuelle Riva), Fiona se meut en une bibliothécaire canadienne un peu trop naïve et Dom en un clochard amoureux de la vie dont elle aura du mal à se défaire.Rencontre.

Quel a été le point de départ de PARIS PIEDS NUS ?

Dominique Abel : C’était un peu biographique. On s’est rencontrés, Fiona et moi, dans les années 1980 à Paris. On a fait l’école Jacques Lecoq. Je débarquais de Bruxelles, j’avais fait les sciences économiques mais je voulais être comédien. Fiona arrivait du fin fond du Canada. Tout était nouveau. On découvrait Paris ; tout était tellement beau et extraordinaire. On était un peu fragiles et on partageait l’excitation de découvrir cette mégapole tout en découvrant le métier. On a voulu transcrire ça.

Fiona Gordon : On cherche toujours des situations qui nous permettent de perdre pied, d’être fragiles et maladroits. C’est quelque chose que l’on cherche aussi auprès de ceux avec qui on travaille. On voulait faire quelque chose de très léger parce que les temps sont durs ; on voulait faire quelque chose dans une grande ville où des personnages seraient perdus. Et comme Paris a cette signification pour nous, on a décidé de démarrer là.

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Le moteur narratif est le personnage de Martha, interprété par Emmanuelle Riva, qui refuse d’être placée en maison de repos.

F.G. : A notre âge, nos parents commencent à avoir cet âge-là. On voit très fort cette détresse. C’est à la fois tragique et drôle, c’est cette sensation de rire tendre qui nous plaît. Le rire qui est là pour oublier à quel point c’est triste.

D.A. : On aborde dans nos films les sujets qui nous touchent et qui nous heurtent. La légèreté n’est pas synonyme d’inconséquence. C’est bien de ne pas trop appuyer sur le clou. Le rire est souvent présent quand la tragédie est là. C’est physique : le corps réagit par rapport à une situation extrêmement touchante.

F.G. : Quand on écrit, on ne cherche pas à faire rire ; on cherche une histoire qui nous touche. Mais, comme on va la mettre en chair, on sait que le rire émergera… On ne court pas après les gags, on veux surtout que ce soit touchant, mais on sait que ça va être drôle.

Le corps revêt une importance capitale dans votre démarche.

F.G. : On ne sait pas toujours ce que notre corps exprime. On est beaucoup moins maître de notre corps que de la parole car on quand on parle, on réfléchit à ce qu’on va dire et on trie ses idées. Si on peut dire des conneries, c’est plus ou moins contrôlé. On essaie de préserver cette part de nous qui ne sait pas ce qu’il raconte mais qui le raconte avec son corps.

D.A. : On aime bien les corps cabossés et on met toujours en jeu une beauté non conventionnelle. C’est là que les personnalités jaillissent. C’est la même chose par rapport à la vieillesse : les personnes de plus de 80 ans portent les traces de l’humanité ; tout le côté foireux de l’humanité s’exprime à travers leur corps. On a toujours aimé ça. Quand on était jeunes, on trouvait qu’on avait trop de cheveux et trop de dents pour être des clowns : on y arrive.

La question de l’âge est posée au-delà de la vieillesse. Si vous n’avez plus 20 ans, les personnages que vous interprétez semblent ne pas avoir d’âge, comme si vous les situiez hors du temps.

F.G. : Oui, car on est des clowns dans le grand sens du terme. On représente l’homme ou la femme en général. C’est pour ça aussi qu’on utilise nos noms. On veut que les gens se dise que ça pourrait être eux. Du coup peu importe qu’on ait 20 ans ou 50 ni qu’on soit bibliothécaire ou clochard. On choisit un personnage dans un contexte actuel.

D.A. : On essaie pas non plus de cacher l’âge par exemple avec le maquillage. Ça nous plaît d’avoir des corps cabossés.

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Malgré le teint hâlé de Dom, on a effectivement l’impression qu’il n’y a pas de maquillage.

F.G. : Dominique est en effet très maquillé, mais on ne veut pas de masque. Il est nécessaire de répondre à une certaine esthétique, mais on refuse de gommer ce qui dévoile notre humanité. On est là pour être fragiles et drôles, et si on est trop bien foutu ça ne marche pas.

Quel rôle accordez-vous aux couleurs ?

D.A. : Pour nous, les couleurs font partie de la création au même titre que le cadrage, la musique et le son. Elles permettent d’exprimer tant de choses. Venant des planches, on a beaucoup travaillé ça dans notre formation, même corporellement. C’est un langage souterrain. Pour nous, chaque film a sa palette de couleurs. On les travaille avec le choix des costumes et les repérages de l’urbain, plus que par l’éclairage.

F.G. : On aime bien ce que les couleurs et les objets racontent. Nos décors sont rarement juste une toile de fond : Dom a pose sa tente au pied de la Statue de la Liberté à un endroit où le moderne rejoint l’ancien et où « le touristique » rejoint les sous-ponts plus sombres et plus mystérieux. Les décors deviennent pour nous des personnages qui racontent quelque chose de leurs couleurs et dans leurs formes.

D.A. : C’est un long travail de préparation, c’est presque les mots de notre scénario. Comme on a un scénario burlesque, il faut qu’il soit léger et un peu squelettique pour être porteur de toute la dimension du jeu physique. On fait des choix bien en amont avec la costumière. On a fait des centaines de photos de repérages à Paris et avoir trouvé ce pont sur l’île aux cygnes, vert avec ces éclairages très lumineux, a fait notre bonheur.

F.G. : Le processus n’est pas très cérébral. C’est plus comme un peintre qui revient sur sa toile et changer quelques trucs ; ça se sculpte petit à petit.

En évoquant votre écriture, vous parlez d’une ossature : à quoi ressemble votre scénario ?

F.G. : Au début c’est vraiment un squelette. Petit à petit, on propose des scènes comme « Dom et Fiona sont sur une branche et doivent parvenir jusque la Tour Eiffel » ou « Fiona se balade dans Paris ; des choses toutes simples. On commence à improviser dès lors que l’on a un début et une fin. On travaille les scènes qu’on aimerait bien voir. On a alors beaucoup de choses à réécrire en fonction de ces improvisations, parce qu’il faut que les personnes qui nous financent sachent de quoi il ‘agit. On continue cela jusqu’au tournage et au-delà.

D.A. : Souvent on essaie de suggérer en quelques mots qu’il y aura un développement physique, mais on ne le décrit pas parce que ça le tuerait. Et c’est tout le problème de ce style. C’est comme la danse contemporaine, si on se met à décrire les mouvements chorégraphiques, ça n’a plus aucun intérêt. On essaie d’alimenter nos dossiers de notes qui expliquent bien ça.

Vous avez donc besoin d’un atelier pour travailler ?

D.A. : On a un studio chez nous ce qui est très important. Le démarrage est minimaliste, avec juste des chaises et des chapeaux. On joue tous les personnages et c’est là que les choses commencent à naître ou à mourir. C’est là aussi qu’on trouve notre bonheur au niveau de la caméra. Il n’y a rien de préconçu, donc on peut se dire qu’un angle est mieux qu’un autre. On regarde ce qu’on fait ; on est notre petit public et si on rit, c’est bon. Et puis, même avant le tournage, on travaille avec notre équipe dont le regard est pour nous important et avec qui une alchimie s’est formée.

F.G. : Depuis le début, on écrit avec une caméra : pour nous, ce n’est pas l’idée qui compte mais ce que l’on voit.

D.A : Ce serait un rêve de consacrer à la création et aux essais tout le temps que l’on met dans l’écriture des dossiers pour convaincre les lecteurs des commissions de financement.

A-t-il été facile de situer le tournage à Paris ?

D.A. : Ca a été beaucoup plus facile qu’on l’imaginait. Il y a tellement de tournages que tout est balisé. Tout n’est pas facile, mais on avait une bonne équipe – qui nous a surement caché les problèmes. Ce qui est marrant, c’est que la plupart des choses sont libres de droits. Ce qui est génial.

Quand on endosse les rôles de scénaristes, réalisateurs, comédiens et producteurs, quel recul a-t-on sur le projet ?

F.G. : Il n’y a pas de division entre les rôles, tout se fait dans une certaine osmose. Comme acteur, on est toujours un peu réalisateur et inversement… et producteurs aussi. On avait un directeur de production qui trouvait certaines choses dangereuses, mais on en avait pleinement conscience en tant que producteurs. Parfois on écrit des choses en se disant que c’est impossible à réaliser, mais ça fait partie du défi. On doit puiser dans notre imaginaire la manière dont on va filmer ça, ce qui vient peut-être de notre passé au théâtre où l’imagination joue un grand rôle et de l’idée que le public va être complices. Cette complicité à travers l’imaginaire est une chose que l’on a complètement importé au cinéma.

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Vous n’avez pas peur de jouer avec les artifices et de les mettre en scène en tant que tels.

D.A. : En venant de la scène, ça fait partie du coeur de notre travail. Sur scène, on n’a pas accès au naturalisme et il faut faire semblant. Il y a un côté un peu naïf : on propose une transposition au spectateur qui utilise son imaginaire pour remplir ces trous-là. Ça amène de la poésie et de l’autodérision. C’est un jeu de complicité que l’on voulait garder au cinéma. On veut se libérer du faux-semblant et du naturalisme.

Vous vous permettez de faire de clins d’oeil aux cinéastes burlesques.

F.G. : Les burlesques muets sont un peu nos ancêtres. On ne le revendique pas sans le nier pour autant. C’est un lien « familial » dans tous nos films, mais pour la première fois, avec PARIS PIEDS NUS, on n’a pas eu peur de faire des choses « chaplinesque » ou « tatiesque ». On cherchait à l’éviter pour ne pas être dans l’hommage, mais avec le temps on se libère de cette peur. On s’est aussi amusé avec quelques citations comme Pina Bausch dans la tente de Dom ou des répliques de films qu’on aime bien. On s’est fait plaisir avec de petits clins d’oeil.

Vous vous sentez donc libres aujourd’hui ?

F.G. : On commence à l’être. La caméra digitale nous a d’ailleurs aidé. Auparavant, le technique était très lourde. Notre style demande beaucoup de répétitions. Les grands burlesques, prenaient quelque fois une année entière pour faire un film tandis que nous n’avons que quelques semaines. Avec ces caméras (digitales) plus mobiles, on peut se permettre de répéter plus sans que ça ne coûte une fortune. La légèreté dans la prise de vue nous a libérés.

D.A. : On avait toujours résisté au combo quand on travaillait en pellicule. Comme on prépare beaucoup en amont, quand on arrive sur le tournage, tout est assez précis. On faisait aussi confiance à nos chefs opérateurs. Avec ce film-ci, nous avions un combo parce que le point se fait dessus maintenant. C’était vraiment agréable de pouvoir faire quelque chose et de pouvoir le visionner. Ça apporte une grande liberté.

Comment et quand est-ce que Emmanuelle Riva est arrivée sur le projet ?*

F.G. : Au départ, on voulait une amatrice parce qu’on aime bien les acteurs amateurs. Mais on ne trouvait pas la personne qu’il fallait pour ce rôle-là, pour ce un personnage de 88 ans. On avait beaucoup de mal avec les actrices aussi, car elles sont tellement bien conservées qu’elles n’ont pas l’air d’avoir 85 ans lorsqu’elles les ont. Emmanuelle vit l’âge qu’elle a. Elle le vit bien et ne le cache pas. On l’avait vue dans une capsule vidéo qu’elle avait faite pour le New York Times où elle était très espiègle et déconnait dans son appartement. Elle avait aussi cette fragilité qui nous plait. On lui a simplement envoyé notre scénario. Et elle l’aimait bien. Elle n’avait jamais fait de comédie et elle a bien voulu nous rencontrer.

D.A. : Emmanuelle est très vive, elle est émerveillée par un tas de choses. Elle a un rire incroyable, celui d’une gamine de 14 ans. Elle dit elle-même qu’elle a l’impression d’avoir 14 ans dedans, et que c’est son corps qui n’est pas d’accord.

*L’interview a été réalisée avant le décès d’Emmanuelle Riva, survenu le 27 janvier 2017.

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