Critique : Incompresa

On 30/03/2015 by Nicolas Gilson

Fantasmant l’univers de l’enfance, Asia Argento propose avec INCOMPRESA un voyage troublant à la rencontre d’une petite fille, Aria, qui tente de s’accrocher à l’innocence que ses parents lui ôtent. Les années 1980 aux couleurs tantôt flashy, tantôt passées servent de cadre suranné à un récit sensible : une véritable pépite, douce et amère, où la fiction ne cesse d’être nourrie par l’extravagance de l’âge de la naïveté et l’amplification des souvenirs.

« Je ne suis pas comme toi, je suis une enfant nor-ma-le »

Aria (subjuguante Giulia SALERNO) vit avec ses deux demi-soeurs dans une famille en crise. Son père, un acteur populaire à succès, et sa mère (époustouflante Charlotte Gainsbourg), une concertiste au renom international, ne se supportent plus et se séparent bientôt. Au premières loges d’excentriques déchirures, l’enfant de 9 ans est rejetée par ses parents, incapables de lui accorder quelque attention. Une réalité qu’elle se garde de raconter à sa meilleure amie avec qui elle fait les 400 coups et vit une relation fusionnelle. Ballottée d’un appartement à l’autre, Aria s’accroche à la vie, à son ingénuité.

Incompresa-1

Teintée d’une coloration visuelle et musicale habilement développée ensuite, l’ouverture du film nous plonge dans l’intimité d’Aria au fil des pages de son journal intime. Un double saut s’opère dans l’enfance et dans les années 1980 alors que l’enfant s’adresse non moins à elle-même qu’à nous. Immergés dans l’intimité familiale, lors d’un repas dont la ritualité ancre un palpable malêtre, nous ressentons moult tensions, impressionnées par Asia Argento, auxquelles la protagoniste ne prêtent pas vraiment attention – n’est-ce pas là son quotidien ? Déjà les figures parentales posent questions tandis que la complicité des parents avec chacune des demi-soeurs d’Aria – leur fille respective – place la fillette à l’ombre de l’orageuse relation.

Elève modèle, reine de la rédaction, Aria trouve refuge à l’école au travers de la relation complice qu’elle entretient avec Angelica, sa meilleure amie. D’ailleurs elles s’appellent d’un même prénom, Ist, et se plaisent à être les marginales de la classe – si pas de l’école. Les jumelles arborent de pareilles tenues gentiment extravagantes et leur souci du mimétisme conduit Aria à se couper les cheveux au carré. L’excentricité de l’héroïne excite l’attention des uns et attise la jalousie des autres si bien que l’école est loin d’être un havre de paix… La cour de récréation peut se transformer en un champs de bataille dont il est difficile de sortir indemne.

Signant un scénario sensible et empli d’un humour salvateur, Asia Argento met en place un univers époustouflant qui exacerbe le regard d’une enfant – de l’enfance – sur sa propre situation tout en paraissant être magnifié, amplifié et exagéré par celui du souvenir (dont les accents sont sans nuance). Le trait semble-t-il épais qu’il n’en est que plus subtil. La caractérisation des personnages est pensée avec soin jusque dans les moindre détails. Plus encore, elle permet d’ancrer un regard critique sur la société, ses codes et ses (nos) attentes.

Incompresa-2

C’est ainsi que le père d’Aria est une paradoxale icône virile dont les manières et les angoisses deviennent désopilantes, que l’amour du rose de la part de sa soeur semble à dessein outrancier tout comme l’hystérie et le caractère nymphomane de sa mère. Les rares parenthèses offertes à Aria prennent essence dans la contestation : elle sera complice de l’amant punk de sa mère et, le temps d’une nuit, d’un groupe de marginaux auprès duquel elle trouve une véritable liberté. Elle sera aussi la complice de son chat, un chat dont ses parents ne veulent pas, qu’elle aime plus que tout et qui n’est peut-être que son miroir.

Se confiant au travers de l’écriture, Aria impressionne sa réalité avec une honnêteté naïve que les adultes ne perçoivent pas, préférant y voir une poésie fantasque, un imaginaire débridé et sans limites. Pourtant, les limites, Aria ne cesse de s’y frotter, de s’y confronter.

Offrant au film le grain de la super 16, Asia Argento opte pour un format 4/3 vignetté et une photographie aux couleurs surannées qu’elle compare judicieusement à celles d’un Polaroïd marquées par le passage du temps. L’énergie de la mise en scène et ses modulations exaltent et nourrissent l’évolution narrative jusqu’à sublimer, non sans douleur, la protagoniste et son ressenti et nous transporter en un espace fantasmagorique qui n’en transparaît que plus réel.

affiche incompresa

INCOMPRESA
♥♥♥(♥)
Réalisation : Asia Argento
France / Italie – 2014 – 104 min
Distribution : Bardafeu

Cannes 2014 – Un Certain Regard
Pink screens 2014

Incompresa-41.jpg

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>