Homme au Bain

On 28/12/2010 by Nicolas Gilson

Avec HOMME AU BAIN, Christophe Honoré s’égare dans les méandres du désordre amoureux et des pulsions sexuelles. Deux hommes se fuient, se quittent et la perte de leur amour signe à la fois leur perdition et leur renaissance. L’un est réalisateur et s’envole pour New-York. L’autre est l’incarnation corporelle de la masculinité et stagne à Gennevilliers. D’emblée le regard et la pulsion animent leur relation pourtant chaotique. Leur corps à corps résume le tumulte qui signe la fin de toute possible relation, puisque le désir se consume dans le viol et la résignation. Cette désunion est le moteur du film. L’un et l’autre doivent faire le deuil de leur amour passé, s’oublier et pour mieux se retrouver.

L’approche esthétique est double, entre fiction et documentaire fictionnalisé, mettant en place une hybridité troublante où le réel flirte avec le fictif, où le réalisme épouse l’imaginaire. Un trouble qui met en exergue celui qui perturbe et motive les protagonistes. Si le scénario préexiste incontestablement, c’est par le biais de la captation que Christophe Honoré enclenche la révélation de la tourmente qui embrase, différemment, jusqu’à l’épuisement, les anciens amants. Leur dynamique de deuil – de devenir – n’est pas la même, à l’instar de la mise en scène. Le discours est pour sa part sous-jacent, empli de connotations et d’envolées plurielles, qui dépassent la singularité amoureuse, rencontrent l’universalité des thèmes énoncés et flirtent avec les propres sensibilités du réalisateur, soient-elles politiques et complètement parallèles.

Les choix esthétiques se veulent souvent contrastant. L’approche est elle-même trouble, entre la fusion et la distanciation. Nous sommes tantôt mis à distance, tantôt fondu au ressenti des protagonistes. Nous en épousons le regard ou nous en observons les gestes. Le travail sur le son et les choix musicaux tout comme la photographie établissent une palpable sensation, transcendent une sensibilité, catalysent un état d’esprit.

DE LA FICTIONNALISATION DOCUMENTAIRE : JE EST UN AUTRE, CET AUTRES EST UNE VARIANTE DE MOI

Les premières images du film nous fondent à la perception même d’un des protagonistes : Oscar. Le jeune réalisateur filme comme d’autres écrivent. Il joue avec une caméra dont les images nous sont révélées. Cependant celles-ci sont détournées, tronquées. Leur statut documentaire est biaisé. Ce journal apparaît rapidement être celui d’un autre réalisateur : Christophe Honoré. Les bribes de vie qu’il nous offre appartiennent sans conteste à la fiction, mais relève également de sa propre intimité. Comment appréhender ces images ? Le personnage filmant appartient à la fiction alors que les images ont un statut hybrides tantôt réellement documentaire (réel et réaliste), tantôt mis en scène (fictionnel et donc imaginaire). Un trouble, un flou, en émane : qu’est-ce qui est juste au-delà de la catégorie esthétique ? Christophe Honoré met en scène un soi distancié, qui est à la fois un autre et une variante de lui. Toujours les images d’Oscar présentent une pudeur et une sensibilité qui contraste par rapport à la crudité de la fiction. Le ton et le caractère brouillon de la captation témoignent de la pulsion du regardant. Une seule adresse directe couvre ces images. Oscar s’adresse alors à Emmanuel, exprimant la nécessité de rompre. Il est alors question de rencontre. Une rencontre très indirecte avec Oscar qui n’existe qu’au travers de son regard et quelque fois de son corps. Une rencontre très distanciée avec l’Actrice (Chiara Mastrioani) qui accompagne le réalisateur. Une rencontre enfin avec le réveil au et du désir. Un désir dont la mise en scène se veut réaliste, l’intimité des corps se dévoile jusqu’à l’érection, la masturbation et la fellation. Quelques images pornographiques qui gomme plus encore la frontière entre réel et fiction.

LA FICTION COMME CATALYSEUR

Si la pudeur est le maître-mot qui transcende la partie « documentaire » de HOMME AU BAIN, un contraste évident habite l’hypothèse de la fiction. Lorsque nous suivons Emmanuel, nous le découvrons dans une crudité et une frontalité saisissantes. Alors qu’Oscar est le regardant, Emmanuel est clairement un objet du regard. Son corps est directement mis à nu. Et bien au-delà celui-ci apparaît le définir voire l’enfermer. Son corps est mis à mal : Emmanuel cherche à faire le deuil de ses sentiments et à comprendre son trouble amoureux dans l’épuisement sexuel. Face à la crudité et à la frontalité du rapport au corps, au cœur de la perdition sexuelle au sein de laquelle le protagoniste s’enferme, Christophe Honoré opte pour ancrer un autre contraste. Il nous fond alors à la projection des désirs qui animent les gestes d’Emmanuel. Ceux-ci relèvent du souvenir et du fantasme, de la tendresse et de la complicité. Il s’agit de magnifier l’autre qui s’est envolé. La crudité sexuelle n’a d’ailleurs pour seul intérêt que de retrouver Oscar. Emmanuel éclate les possibles jusqu’à l’épuisement.

Des possibles eux-mêmes éclatés par Honoré qui rend la cité de Gennevilliers pleinement fantasmagorique.

DE LA PRESENCE FEMININE

Le personnage de Chiara Mastrioani n’a pas de nom, elle est l’incarnation de l’actrice amis aussi de la féminité dans le film. Très peu de personnages féminins y prennent d’ailleurs place. Et ce n’est pas là une forme de misogynie, c’est qu’il est simplement question de la projection de sentiments dont la figure féminine est étrangère. La femme se présente donc tantôt comme une complice, une amie, tantôt comme un fantasme abscons.

FRANCOIS SAGAT OU LA PERSONNIFICATION DE L’OBJET (DE FANTASME)

En mettant en scène François Sagat, Honoré inverse la logique de l’objectualisation des corps induite par la pornographie – et au-delà par le cinéma commercial. Il définit en quelques plans le protagoniste par son corps – corps ultra-masculinisé. Plus encore une pleine séquence renvoit le personnage d’Emmanuel à sa condition d’objet. Le jeune homme, qui apparaît se prostituer, s’offre à un client qui n’en veut plus. Il l’anéantit en quelques mots, le résumant à son corps, et définissant celui-ci comme kitch et sans âme. La mise à mal est effroyable. D’autant qu’elle signe une autre mise à mal, celle de l’acteur même. Mais cette pleine déshumanisation est nécessaire pour ré-humaniser l’individu. Le corps est mis à mal dans le but de tendre à la singularisation.

De la même manière qu’il emploie l’épuisement sexuel afin de crier le sentiment amoureux et la quête intrinsèque de la complicité suprême, Honoré met en scène le corps afin de rompre toute réification.

Paradoxalement le cru n’est jamais pornographique. Honoré ne nous épargne rien du jeu des corps mais s’arrête le plus souvent à la limite même de la pornographie. Il n’acte que très rarement d’une visualisation des actes sexuels (des pénétrations). Et si Emmanuel se perd dans une sexualité débridée, nous n’en découvrons presque exclusivement que la nudité.

DE LA METATEXTUALITE

Christophe Honoré crie de film en film son amour pour la culture. HOMME AU BAIN ne fait pas exception. Le titre même du film en atteste. Celui-ci n’est autre que celui d’un tableau de Gustave Caillebotte (1) qui présente un homme nu sortant du bain. La tableau présente la fragilité trouble d’un homme dans une situation ordinaire à une époque où la nudité est réservée aux femmes… La fragilité et le rapport à la masculiné elle-même trouble du personnage d’Emmanuel trouve donc une essence singulière. Lorsque celui-ci est congédier par son client, ce dernier lui fait écouter une chanson (2) dont le texte n’est pas innocent. Plus tard encore, lors d’une scène onirique, Honoré casse complètement la logique esthétique du film et cite à la fois directement et indirectement plusieurs ouvrages littéraires (3). Et si aucune pédanterie n’émane de la démarche, c’est parce que le réalisateur se met in fine en scène lui-même. Il nous livre ses doutes et ses désirs, à demi-mots, en toute discrétion.

(1)« Homme au Bain », 1884, Gustave Caillebotte (1848-1894) / Le peintre, originaire de Paris, s’installa à Gennevilliers.
(2)« Minute Tendresse », Charles Aznavour
(3)« La Classe des Garçons », Francis Lacombrade, Gallimard, 1980 /« Confidence pour Confidence », Paule Constant, Gallimard, 1998

HOMME AU BAIN
♥♥♥
Réalisation : Christophe Honoré
France – 2010 – 85 min
Distribution : BFD
Drame

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