Hinde Boujemaa : Entrevue

On 30/05/2013 by Nicolas Gilson

En octobre dernier Hinde Boujemaa était présente au Festival International du Film Francophone de Namur où son impressionnant documentaire C’ETAIT MIEUX DEMAIN concourrait en compétition. Troublant portrait, le film suit le parcours d’une femme qui, en pleine révolution, cherche un toit et tente de se reconstruire. Rencontre. 

C'était mieux demain

Le titre de votre film, C’ETAIT MIEUX DEMAIN, contient à la fois une grande dimension poétique et une lourde fatalité. - Il résume les choses par hiérarchie : par rapport à la vie de cette femme, par rapport à tous les tunisiens, par rapport à la politique et par rapport un fait, la révolution, avant et après. Je n’avais pas cherché de titre quand j’ai commencé l’aventure. Il y avait un côté tellement éprouvant. Je n’y ai pas pensé. Je pensais à avancer avec elle et je ne pensais plus à rien – ni à une esthétique de l’image. Il y a un moment où tu es tellement dépassé par ce que tu vis au quotidien et par la violence de certaines choses. Le titre est venu, je pense, au bout d’un an. Parce que je vivais avec elle et parallèlement je vivais les islamistes au pouvoir, la rue qui était entrain de changer. Tu découvres une Tunisie qui était cachée – les régimes dictatoriaux, ils cachent. Je me demande si chez ces dictateurs qui sont fous, il n’y a pas la volonté de vouloir faire de leur peuple des gens tous pareils. Ce sont des évènements très forts, durant un an, qui secouent et qui mettent les gens à l’épreuve. Toutes sortes de choses apparaissent, l’islamisme entre autres qui nous a sauté dessus – mais ça, c’est une autre paire de manches et ça a été récupéré. Quand un dictateur part, après 50 ans avec deux dictateurs et un régime policier, au moment où il part il y a un espoir, un sentiment de joie et ensuite il y a la peur, le vide. Quand un pays et son système ne sont pas démocratique, les gens ne savent pas se débrouiller seuls. En terme d’émotion, tu te retrouves dans un truc assez perdu et tu découvres qu’il n’y a pas de structure. Il faut tout reconstruire et tu rêves. Avec Ben Ali on ne rêvait plus à rien, les gens vivait dans la peur. Ensuite il y a eu le moment de rêve où je ne trouvais pas de titre parce que c’était un moment de rêve et de découverte de l’autre, et d’accepter les gens qui sont différents. Et maintenant que cela fait un an que les islamistes sont au pouvoir, tu es à nouveau dans la peur car il sont économiquement incapables – le pays est en train de sombrer et les gens ne mangent plus. Il y a plein de choses inquiétantes mais de l’autre côté il y a des cinéastes qui commencent à dénoncer.

Comment avez-vous rencontré la protagoniste du film ? - Dans la rue. Lors du départ du Président, à un moment, dans la rue, je crois que tout le monde s’adressait la parole comme s’ils se connaissent depuis 50 ans. Au début, j’ai commencé à suivre quelques personnes, je ne savais pas bien où j’allais, je n’avais pas l’intention de faire un documentaire. Je filmais « en archives » les manifestations, les réactions des gens, tout ce que je pouvais rencontrer. Mais je pense que, elle, en 10 minutes je savais.

Elle condense toutes les inégalités, toutes les injustices. - Tout. Tout ce qui peut arriver : tout ce qui est contre les droits de l’homme, la violence dans la police, l’injustice (parce que tu te fais jeter en prison pour drogue, prostitution et vol alors qu’il n’y a rien), la misère, le système social qui n’existe pas,… Je pense qu’elle ne laisse rien. En Europe, de manière générale, on a peur du pathos. Quand j’ai regardé mon film, je me suis dit que si c’était une fiction j’étais dans tout ce que l’on pourrait me jeter au visage. Mais elle a une telle force qu’elle a ôté chez moi tout ce qui pouvait être considéré comme pathétique parce que la réalité de sa vie et de sa souffrance est beaucoup plus forte.

Elle se bat tout le temps et elle n’hésite pas à s’exprimer avec véhémence. - Ça peut être agressif par rapport à l’Europe parce qu’on ne parle pas en hurlant mais en Tunisie tout le monde hurle. C’est un aspect culturel de la manière de s’exprimer. A un moment, elle se retrouve face à un mur et elle se fait renvoyer. Là, c’était des flics qui ont refusé que je les filme – c’est pour ça que je suis resté constamment dans son axe à elle. Et là – je crois que la caméra l’a aidée – elle hurle vraiment.

Les discussions avec sa mère contiennent énormément de choses notamment que la cellule familiale dans laquelle elle a grandit, à l’image de la société, n’a pas rempli son rôle. Elle se retrouve dans armes dans un combat dont elle ne comprend pas les règles. – Absolument. Et en plus de ça, j’ai filmé beaucoup plus de choses et j’ai respecté le fait qu’elle ne voulait pas que je le montre.

On retrouve, dans la construction-même du film, un temps de rencontre avant la moindre mise à nu. - C’était ma rencontre. Vivre avec elle ce qu’elle vit et découvrir la personne.

Tout le monde la condamne par rapport à sa position de femme. - C’est ça. Et par rapport aux préjugés et à la mentalité. Dans les textes, les femmes s’en sortent très bien. Elle a été en prison parce qu’elle boit, parce qu’elle a été chopée deux fois pompette. Elle prend 2 mois parce qu’elle a une cuite dans la rue. Mais les mecs c’est pareil. La loi est là… Après on n’est pas dans un Etat de droit : tu ne peux te fier à rien puisque les lois ne sont pas appliquée. C’est très grave car il y a des lois rétrogrades.

Comment avez-vous eu accès aux prisons ? – C’était désorganisé. Ils s’emmêlaient les pattes. Et puis, après la révolution, comme on avait tellement eu de censure avec le régime meutrier-policier de Ben Ali, tout le monde criait qu’on voulait plus de liberté. On avait une soif de liberté. Alors ceux qui étaient fraichement élus ne voulaient pas montrer aux gens et à l’opinion internationale qu’il pouvait en priver les gens. On a fait notre demande la-dessus. Mais si on recommençait maintenant ça ne marcherait pas.

Les adresses caméras sont porteuses de sens. - Il y a une peur de la caméra. On dirait que tout le monde culpabilise, a quelque chose à se reprocher. Et maintenant c’est encore plus violent. Toutes les réactions, je les ai laissées. J’essaie de faire en sorte qu’on ne me sente pas comme présente. J’essayais d’être le plus objective possible.

Vous captez plusieurs manifestations. Elles évoluent très fortement. – Oui, c’est la Tunisie qui se sépare en deux. On devient des clans. Maintenant c’est vraiment un creux social. Ça s’est scindé.

Hinde Boujemaa © EZ__2115 www.fiff.be

Interview réalisée pour Le Quotidien du FIFF

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