Heli

On 16/05/2013 by Nicolas Gilson

Amat Escalante compose le portrait abrupte et brutal d’un Mexique gangréné par la corruption. Afin d’en dessiner les contours, il lui confronte une cellule familiale pour le moins ordinaire. Sans pour autant la condamner, il livre avec HELI la photographie radicale d’une société pathétique et désolante.

Heli

« - J’ai déjà oublié tout ça.
– Quand j’aurai ton âge, moi aussi. »

L’ouverture du film capte toute l’attention du spectateur. Un premier plan, d’abord fixe, présente notamment un visage bâillonné maintenu au sol à la force d’un pied enfermé dans une bottine militaire. La caméra esquisse alors, dans la séquentialité, une situation où deux hommes sont les victimes d’autres. En trois plans séquences, le réalisateur pose un cadre réaliste violent qui ne peut que choquer le spectateur tout en l’interloquant.

A cette habile mise en condition répond la présentation d’une famille dans la ritualité de son quotidien. Heli, qui habite avec son père, sa soeur, son épouse et leur bébé, travaille dans une usine automobile, où, à l’instar de son père, il tourne les pauses. Il subvient, simplement, aux besoins des siens. Estela, sa jeune soeur de douze ans aime secrètement Belo, un apprenti policier de dix-sept ans. Encore enfant, elle se refuse à lui par crainte de tomber enceinte – une maîtrise corporelle qui se retrouve également chez sa belle-soeur qui, depuis son accouchement, n’a pas eu de rapport sexuel avec Heli.

Le réalisateur opte pour une approche esthétique au sein de laquelle la séquentialité est employée tantôt pour ancrer le réalisme, tantôt pour s’en émanciper en jouant sur les impressions que peuvent induire les mouvements de caméra à l’instar de effets de travelling. Bien qu’il atteste d’un manque de maîtrise technique (l’image vidéo ne peut être seule responsable de certains « ratages »), Amat Escalante cherche, au-delà des sensations induites par le travail visuel, à exciter les sens du spectateur en modulant les perceptions sonores de certaines scènes dont le son reste toujours direct bien qu’il puisse anticiper une scène (à l’instar de celle où prend place la seule chanson du film) ou déborder d’une scène à l’autre.

Plus que mettre en place l’ensemble des protagonistes, un premier mouvement dessine une certaine réalité – assez commune – de la société mexicaine. Avec acuité et en témoignant d’un réel humour (caractérisant les protagonistes à l’instar d’une démonstration de force plus que séduisante), Amat Escalante confronte le spectateur à une réelle photographie sociétale. Toutefois, la formation de Belo – son entrainement – pose question car elle intègre des rites humiliants auxquels le réalisateur confronte à dessein le spectateur.

Déjà l’idée de corruption est mise en place : le Mexique est rongé par le trafic de drogue. Le gouvernement prétend-il y faire face que les forces de l’ordre sont un maillon dur de la chaine. Le deuxième mouvement du film confronte alors le spectateur aux affres d’une autre réalité, celle dévoilée lors de l’ouverture. Heli est impliqué malgré lui dans un trafic de drogue, ce qui ne pardonne pas. Le réalisme auquel tend alors le réalisateur semble sans concession allant jusqu’à filmer, dans la continuité, une scène de torture. Toutefois cette séquence atteste d’une pluralité de regards qui fait sens. Si Amat Escalante filme en effet des actes d’une rare violence, il contextualise aussi et surtout cette violence dans un prisme qui ne la condamne pas et qui, au contraire, est excitée voire conditionnée par elle. Ainsi la salle de torture est-elle un simple salon où des gamins jouent à des jeux vidéos de combat et sont invités non seulement à être les spectateurs de la brutalité mais aussi à en être les acteurs – et s’ils s’y refusent, ils sont alors catalogués de pédés (car oui, la torture, au Mexique, c’est une affaire « d’hommes »).

Un troisième mouvement consiste alors à revenir sur le quotidien, perturbé, du microcosme familial. Le film questionne enfin le rôle de la police tout en confrontant le spectateur à ce que la vie peut avoir de pathétique. Reposant sur un scénario habile, HELI se veut être le troublant film-portrait d’une société en perdition.

Heli - Amat Escalante

HELI
♥♥
Réalisation : Amat ESCALANTE
Mexique / France / Allemagne / Pays-Bas – 2013 – 105 min
Distribution : /
Ventes internationales : Le Pacte
Drame

Cannes 2013 – Sélection Officielle – Compétition

Heli - cannes 2013

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>